Un dernier violon pour la route

A 77 ans, Haïm Topol envisage de rendosser le costume de Tévié le laitier, un rôle qui lui est définitivement associé et qu’il a interprété pour la première fois il y a 50 ans.

Chaim Topol 521 (photo credit: Flash90)
Chaim Topol 521
(photo credit: Flash90)
I l est l’acteur israélien le plus célèbre, tant dans le paysqu’à l’étranger. Entre autres, pour avoir joué 3 500 fois Tévié le laitier dans« Un violon sur le toit ». A 77 ans, soit 15 ans de plus que son personnage,Haïm Topol envisage d’incarner une fois encore, sur scène, le rôle créé parSholem Aleichem. Il en avait 30 le jour où il l’a interprété pour la premièrefois.

Durant trois décennies, Topol s’est produit à Londres et à New York. Il a enoutre tenu le premier rôle dans un film hollywoodien. C’est à ce jour le seulcomédien israélien à jouir d’une telle renommée internationale.

Il nous reçoit aujourd’hui dans la même maison qu’il habitait il y a cinquanteans – elle avait alors 2 étages et en compte désormais 4. Nous sommes au coeurde Tel-Aviv et c’est la famille de sa femme Galia qui, en 1928, en avaitentrepris la construction. Tout de blanc vêtu, il affiche cette expressionmalicieuse qui a fait la popularité de Tévié. En revanche, sa posture trèsdroite a de quoi surprendre pour qui a l’habitude de le voir avachi, tantlorsqu’il jouait le laitier que Sallah Shabati, rôle qui lui avait valu unGolden Globe, en 1964.

Quand il a du temps libre, Topol dessine et sculpte. Au milieu du salon, estposée une statue représentant Menashe Kadishman, qu’il a l’intention d’offrirau sculpteur israélien.

Ses dessins de Rabin, de Shamir et de Haïm Weizmann sont quant à eux visiblessur Internet.

Un conscrit flatté 

Enfant, Topol rêve de tourner dans des spots publicitaires.
Ses instituteurs voient déjà en lui une graine d’artiste : ils le font jouerdans des pièces montées à l’école et lire des histoires à ses camarades.

A 14 ans, il quitte l’école et se fait embaucher dans l’imprimerie qui publiechaque jour le quotidien Davar, aujourd’hui disparu. Cela ne l’empêche pas depoursuivre sa scolarité à distance en étudiant la nuit. « J’adorais mon travailà l’imprimerie », se souvient-il. « J’adorais les machines. » Il décroche sonbac avec un an d’avance et, en attendant l’incorporation dans l’armée, vit aukibboutz Guéva, dans la vallée de Jezréel. Une fois soldat, il fait partie dela célèbre troupe d’animation Nahal, constituée de jeunes écrivains etcompositeurs qui deviendront de grands noms de la culture populaireisraélienne. Là, il chante, joue la comédie dans tout le pays et rencontre safuture femme, Galia Finkelstein, elle aussi membre de la troupe.

Nommé commandant de la troupe, Topol voit sa popularité atteindre des sommets,au point qu’au terme des 2 ans et demi de service obligatoire, le chefd’état-major de l’époque Moshé Dayan lui demande de rester 6 mois de plus.Topol est flatté.

Il achève son service militaire le 2 octobre 1956 et n’a qu’une idée en tête :retourner au kibboutz pour y créer une imprimerie. Mais le 25 octobre, 2 joursaprès son mariage, il est remobilisé pour la campagne du Sinaï et consacre salune de miel à distraire les soldats dans le désert. Après la guerre, Galia etlui s’installent au kibboutz Mishmar David, dans le centre d’Israël. Topoltravaille au garage, sa femme est aux cuisines. Ils ont trois enfants : Omer,Adi et Anat.

Un acteur devenu sérieux 

Topol décide un jour de rassembler ses anciens amis deNahal pour monter une troupe de théâtre au kibboutz : ils partiront à traversle pays se produire 4 jours par semaine, travailleront 2 journées au kibboutzet se reposeront la septième. C’est ce qu’ils font du début 1957 au milieu desannées 1960, remportant un immense succès sans doute dû à leur talent, maisaussi, remarque Topol, au fait que « tous les hommes entre 18 et 50, quiavaient été soldats et accompli leurs périodes de réserve, les connaissaientdéjà ».

Topol chante et joue la comédie d’une voix forte. « Si forte », précisemalicieusement Galia, qui chantait elle aussi dans la troupe, « que l’on n’entendaitpas les autres ! ». « En fait, nous n’étions pas bons », commente Topol avec unsourire, « mais nous faisions beaucoup de bruit ! » Au milieu des années 1960,un terrible accident de voiture coûte la vie à un membre de la troupe, EliahouBarkaï. Les autres rechignent à poursuivre sans lui et le groupe se disperse.

De 1960 à 1964, Topol fait aussi partie de la troupe de théâtre Batzal Yarok(Oignon vert), spécialisée dans les spectacles satiriques. En 1961, il apparaîtdans « I like Mike », de Peter Frye, le premier des 25 films dans lesquels iltournera.

« Après Batzal Yarok, je suis devenu un acteur sérieux », ironise-t-il. Ilrejoint en effet le théâtre de Haïfa, où il joue Shakespeare, Ionesco etBrecht. Le théâtre de Haïfa rivalise alors avec ceux de Tel-Aviv et beaucoup despectateurs effectuent le trajet en bus pour venir voir jouer Topol.

Résolument séfarade 

En 1962, Topol tient le rôle de Benny Sherman dans le film« Eldorado ». En 1963, on lui propose celui de Sallah Shabati, qui va lui valoirun immense succès. Cette satire sociale signée Ephraïm Kishon retrace lesdifficultés d’intégration d’un immigrant juif oriental en Israël. Un homme de50 ans, qu’interprétera un Topol de 28 ans à peine. Le jeune comédien connaîtle rôle : il l’a déjà joué sous forme de sketches quand il était à l’armée.Cela lui a permis de beaucoup répéter et d’affiner la psychologie dupersonnage, un avantage qu’ont rarement les acteurs.

Topol connaît donc bien son personnage, mais pour aller encore plus loin, il visitele camp de transit pour immigrants de Ramat Hasharon, près de Tel-Aviv, oùl’auteur et lui-même décident de faire de Shabati « un sauvage de 50 ans ».

L’idée de Topol est de ne pas présenter Shabati comme étant spécifiquementyéménite, irakien ou marocain, même si le personnage reste résolument séfarade.« J’ai cherché un langage et un comportement qui font qu’il est irakien pourles Irakiens et yéménite pour les Yéménites. Je voulais qu’il soit un hérospour tous ces gens-là », explique-t-il.

Ephraïm Kishon a prévu d’appeler son personnage Saadia, mais Topol trouve ceprénom « trop yéménite » et suggère « Sallah », nom populaire dans de nombreuxpays du Moyen- Orient, et que portait justement un homme rencontré dans le campde Ramat Hasharon. Topol interprète Shabati comme un personnage sérieux, et noncomique. C’est donc avec la plus grande stupéfaction qu’il verra le public rirede bon coeur devant ce portrait qualifié d’hilarant. Jusqu’à ce jour, il estresté en contact avec les enfants du Sallah « original ».

En 1964, Sallah Shabati fait remporter à Topol le Golden Globe Award denouvelle vedette de l’année, dans la catégorie comédiens, tandis qu’EphraïmKishon rafle celui de meilleur réalisateur étranger. Le film est en outrenominé pour l’oscar du meilleur film étranger, mais on lui préférera finalement« Hier, aujourd’hui et demain », de Vittorio de Sica.

Un rôle en or

La première fois qu’il lit le texte de Sholem Aleichem « Unviolon sur le toit », Topol n’est pas enthousiaste. Des collègues l’encouragentpourtant à aller voir la pièce à New York en songeant à prendre le rôle deTévié ; il assiste donc à une r e p r é s e n t a ti o n avec Zero Mostel dansle rôle du laitier.

« Cela ne m’a pas beaucoup plu », se s o u v i e n t- i l , « parce que Zero,tout génial qu’il était, n’était pas assez fidèle au texte. Il jouait un foufurieux. Mais la musique était bonne.

Je me suis dit que ce rôle n’était pas pour moi. » Il assiste néanmoins à lareprésentation de la pièce en hébreu, avec Shmuel Rodensky en Tévié, et là, ila la révélation : « Quel idiot j’ai été ! », se dit-il. « Je me suis renducompte que c’était un rôle en or, parce que Rodensky l’interprétait avecsérieux et n’avait pas adopté le ton de la comédie, notamment dans la deuxièmepartie, qui me fendait le coeur. En fait, Tévié était l’un des meilleurs rôlesjamais écrits pour un comédien chanteur. » Quand il l’endosse, il affirmed’ailleurs se relier avec son père et son grand-père, qui ressemblaientbeaucoup à Tévié.

Quand Rodensky tombe malade, il accepte de le remplacer et reste à l’affiche dela comédie musicale pendant 10 semaines.

Et puis, en 1966, on lui propose d’auditionner pour une version anglaise du «Violon » qui se jouera à Londres.

Son vocabulaire anglais se limite à 50 mots et il a à peine 30 ans, de sortequ’il n’y croit guère, mais il a très envie de décrocher le rôle. Il passetrois jours à répéter les chansons avec un professeur.

Lorsqu’il avait vu le film Sallah Shabati, Hal Prince, le producteur de lacomédie musicale à Londres, avait demandé : « Mais qui est ce vieil homme barbude Tel Aviv ? Pourquoi ne le prendrait-on par pour jouer Tévié ? Demandez-luide venir ! » 

Topol, un point c’est tout

Le jour de l’audition, Prince estcependant très déçu lorsqu’il découvre ce jeune homme de 30 ans sans barbe, aupoint qu’il lui demande s’il a joué le père ou le fils dans « Sallah ».

Topol ne se laisse pas démonter : « Quand on est un bon acteur, on peut jouerun vieil homme, et on peut le jouer triste ou gai… Le maquillage n’est pas unobstacle. » Durant l’audition, il chante les chansons les unes après les autresde sa voix de ténor, tout en se déplaçant sur scène comme s’il avait déjà jouéle rôle – puisqu’il l’a déjà joué.

Les producteurs sont sous le choc. « Vous avez vu la pièce quatre fois et vousconnaissez tous les placements et tous les gestes ? » interrogent-ils, sidérés.Topol confesse alors qu’il a tenu le rôle en Israël et décroche le contrat.

Les Britanniques ne savent pas prononcer le « het » hébraïque. Pour appelerTopol par son prénom, ils disent « Shame », « honte » en anglais. Aussi lesproducteurs demandent-ils humblement à Haïm s’il serait prêt à être appeléuniquement par son nom de famille. Dès lors, luimême ne se présentera plus quepar celui-ci : Topol.

En 1971, Topol est préféré à Rod Steiger, Zero Mostel, Danny Kaye, et mêmeFrank Sinatra pour interpréter le rôle de Tévié dans la versioncinématographique d’un « Violon sur le toit ». Kaye veut absolument décrocherle rôle. Il est allé voir Topol 25 fois à Londres pour mettre toutes leschances de son côté. Mostel le convoite avidement lui aussi. Dès lors, pourquoia-ton choisi Topol ? « Sans doute parce que j’étais le moins cher », répondl’intéressé avec un clin d’oeil.

En 1972, il est nominé pour l’oscar du meilleur acteur pour son rôle dans lefilm et décroche le Golden Globe Award du meilleur acteur.

L’avantage de l’âge

 Ce n’est qu’en 1983 que Topol accepte de revenir jouerTévié au théâtre, malgré les propositions qui fusent. En 1994, il partage lavedette avec sa fille, Adi, qui interprète Chava, l’une des filles du laitier.

Pour ses deux rôles les plus célèbres, Sallah Shabati et Tévié le laitier,Topol a disposé de temps pour répéter. « Au cinéma, il est très rare que l’onait cette chance. C’est d’ailleurs pour cela qu’à Hollywood, on aime les rôlesstéréotypés », estime-t-il. Il explique que ni l’un ni l’autre des deux rôlesn’ont été faciles à interpréter.

« Quand j’étais jeune, il fallait que je veille à ne pas briser l’illusion del’âge pour le public. Je devais me maîtriser sans arrêt. Maintenant, je suisobligé de jouer des personnages qui ont au moins 50 ou 60 ans. Je ne peux plustricher. Je ne peux pas dire tout à coup que je suis un jeune homme. La voixtrahit l’âge. » En 2008, alors qu’il approche des 74 ans, Topol remonte sur desplanches londoniennes, tenant le rôle d’Honoré Lachaille, que Maurice Chevalierinterprétait en 1958 dans le film « Gigi ».

La dernière fois que Topol a joué Tévié, c’était en 2009 à Boston. « C’étaitplus facile que quand j’étais jeune homme », affirme-t-il en souriant. « Jen’avais pas à simuler les rhumatismes, j’en souffrais vraiment ! Et je pouvaisme permettre d’aller beaucoup plus loin sans que cela paraisse exagéré. » Uneblessure à l’épaule l’a toutefois contraint à s’arrêter. Il a alors étéremplacé successivement par deux ex- Tévié : Theodore Bikel, 85 ans, et HarveyFierstein, 57 ans.

Indissociables 

Aujourd’hui, malgré son âge, Topol refuse de ralentir le rythme.La scène continue de l’attirer et il envisage de rejouer Tévié à New York et àLos Angeles. On lui a en outre proposé deux rôles pour le cinéma. Il n’a pasdonné sa réponse, non à la question de savoir s’il va reprendre du collier,mais s’il va refaire le « Violon » ou tourner un film.

Topol est ravi de préciser qu’il n’a jamais autant travaillé dans sa vie,notamment en raison de son dernier projet, qui n’a rien à voir avec le travaild’acteur. Il a en effet contribué l’an dernier à l’ouverture du Village duJourdain (the Jordan River Village), près de Tibériade, qui a pour vocationd’offrir des moments de détente à plus de 900 enfants atteints de maladiesgraves et à leurs familles, qu’ils soient religieux ou laïcs, juifs ou arabes.

Le gouvernement a subventionné le projet à hauteur de 20 %. Le reste des 100millions de shekels (20 millions d’euros environ) nécessaires provient dedonateurs privés, israéliens pour la plupart, mais aussi anglais et américains.

C’est Topol lui-même qui a plaidé sa cause en 2005 devant les membres ducabinet d’Ariel Sharon. Il a remporté leur approbation quelques minutes à peineavant que le Premier ministre dissolve le gouvernement et forme son nouveauparti, Kadima.
Topol et le Violon sur le Toit sont aujourd’hui indissociables.

Chaque fois qu’il joue Tévié, une foule de spectateurs se précipite pour leféliciter après la représentation. « Dans le public, il y a au moins 10 % desgens qui ont déjà vu plusieurs fois la pièce et qui connaissent les répliquespar coeur ! » se félicite-t-il.