Une pouponnière barbelée

Kinderzimmer signifie littéralement « pouponnière » en allemand. Mais on se doute bien qu’il ne s’agit ni d’un établissement chaleureux, ni d’une histoire banale. Non, parce que cette histoire se déroule dans le camp de concentration de Ravensbrück.

P22 JFR 150 (photo credit: Actes Sud)
P22 JFR 150
(photo credit: Actes Sud)
Ravensbrück fut le seul grand camp de concentrationréservé aux femmes. Himmler lui-même, à la fin de l’automne 1938, décided’ériger un camp pour femmes. Les premières prisonnières arrivent enmai 1939 : 860 Allemandes et 7 Autrichiennes. A partir de ce momentle nombre de prisonnières ne cesse d’augmenter. Le camp est agrandi à quatrereprises, et fin 1944 la population du camp atteint 80 000 femmes etenfants. En tout et pour tout, 132 000 femmes et enfants ont étéincarcérés à Ravensbrück. On estime que 92 000 d’entre eux y ont étéassassinés, ou y sont morts d’épuisement et de faim. Ce camp pour femmesfaisait régner le même régime que les autres camps de concentration, aveccoups, tortures, pendaisons, exécutions… avec son propre crématoire et dèsnovembre 1944, une chambre à gaz. Le camp de la mort avait unecaractéristique bien particulière, en ce qu’il emprisonnait des centainesd’enfants. La barbarie nazie fut sans limite vis-à-vis de ces enfants, qui ontconnu un sort absolument épouvantable. Les enfants étaient condamnés à mortbien avant leur naissance. Au début du camp, les enfants étaient immédiatementtués. Plus tard, certains enfants furent épargnés à la naissance, mais lesconditions de vie ne faisaient en général que retarder leur mort.
Une maternité salvatrice
Avant d’entrer dans le réseau, Mila s’appelait SuzanneLanglois. Sa mère, suicidée, la laisse vivre seule avec son père mutilé de laGrande Guerre et son grand frère dans leur boutique de la rue Daguerre, où ellevendait des partitions de musique. Lorsque les Allemands occupent Paris, laboutique devient un lieu de Résistance. Une nuit, alors qu’elle abrite unrésistant, Mila se retrouve enceinte. Quelques semaines plus tard, Mila estembarquée avec sa cousine Lisette vers le cauchemar nazi. Enceinte, elle peutêtre considérée comme inutile et conduite directement à la mort. A peinearrivée, elle apprend le sort qui attend les nouveau-nés. Alors Mila se tait,masque sa grossesse, qui reste difficilement visible tant les conditions de vieau camp sont rudes. Mais Mila le voit et le ressent : « Ça se voitque le corps affamé puise dans ses réserves. Absorbe sa propre graisse à défautd’apport extérieur, pompe toute chair jusqu’à l’os ».
Mila sent bien que ce bébé, qui grandit en elle, luidonne une raison, une force de vivre.
Les femmes de ce roman sont des femmes déportéespolitiques. Dans l’hiver de Ravensbrück, elles sont des dizaines de milliers,se raccrochant à ce qui leur reste de vie. Des recettes que l’on connaît parcœur, des amitiés indéfectibles. Ces femmes auxquels le camp n’est parvenu àôter ni la singularité ni la beauté de leurs sentiments.
A la naissance de son fils James, Mila découvre le mondeparallèle de Kinderzimmer, et la chambre des enfants. Rien de ce qu’on connaîtd’une pouponnière, avec les jolies couleurs, les layettes, les biberons, lesrisettes des enfants… Les bébés nés dans le camp ont trois mois d’espérance devie. Les rats, le froid, la faim, sont leur quotidien. De James ou de Mila, quimaintient l’autre en vie ?
Les dernières semaines de sa captivité, Mila se force ànoter sur des minuscules morceaux de papiers tous les indices qu’elle récoltede l’extermination des prisonnières. Pour témoigner un jour, peut-être…
Et c’est justement de nos jours qu’on la retrouve allantd’école en école pour témoigner.
Le sujet de la maternité dans un camp de concentration en1944 est difficile à traiter, le ton est dur, les mots sont crus, maistellement réels. Dès les premières pages, le lecteur se retrouve au milieu dela saleté, des insultes, des coups, des poux, du froid de la chaleur, de lapuanteur, des humiliations, et essaye comme toutes ces femmes de tenir debout.Un livre grave, éprouvant et émouvant, qui maîtrise parfaitement le lien entrela fiction et la réalité, vécues par des personnages simples qui ont pourtantécrit l’Histoire. « Il faut des historiens pour rendre compte desévénements, et des romanciers pour inventer ce qui a disparu à toutjamais : l’instant présent ».
Un roman aussi vrai et profond qu’un témoignage.
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