En 1939, j’avais 10 ans

Souvenirs de guerre d’un jeune éclaireur israélite.

JFR 18 521 (photo credit: DR)
JFR 18 521
(photo credit: DR)
Je suis né à l’hôpital Rothschild le 18avril 1929, tout le monde m’appelle Sabi, mais mon prénom est Sabetaï… Mon pèreYaco, né à Constantinople en 1901, est arrivé en France via l’Espagne en 1924,pour ne pas faire le service militaire en Turquie, où les Juifs écopaient d’unrégime particulièrement dur. Ma mère, Rebecca, née Bensasson en 1900 enTurquie, est elle aussi arrivée en France en 1924.

Mes parents se sont rencontrés à Paris et mariés en 1925.
Nous habitions un petit deux pièces au 42 rue Godefroy Cavaignac, dans le 11earrondissement, chauffés par un poêle à charbon que nous devions aller chercherà la cave.

Ce qui ne m’a pas empêché d’avoir une enfance heureuse.

A la maison, on parlait le judéo-espagnol. Ou le turc, quand mes parents nevoulaient pas que l’on comprenne. Dans le quartier Voltaire où nous habitions,vivait une grande communauté judéo-espagnole, une petite Turquie. La vie juivese concentrait entre la rue Sedaine et la rue Popincourt où était située, au 7,la synagogue : Al Syete était la fidèle reproduction d’une synagogue turque.Quand quelqu’un voulait se plaindre, on lui disait « Va pleurer au Syete ».

La vie était réglée par les fêtes juives, sans être d’une orthodoxie stricte,nous les observions d’une manière simple et joyeuse. A Roch Hachana, il étaitd’usage d’acheter des chaussures et des vêtements neufs.

Dans mon école, il y avait une grande mixité entre Juifs, Italiens, Polonais,Arméniens, tout un petit monde qui vivait dans une tension sporadique. Onentendait souvent : « Sale youpin, sale macaroni, va dans ton pays ». Ma vied’enfant, c’était la rue.

La période était politiquement particulièrement agitée. Je me rappelle lamontée au pouvoir du Front populaire avec le juif Blum, les grandesmanifestations en 1936, la guerre civile en Espagne, la montée du nazisme enAllemagne, les vociférations d’Hitler à la radio, les attaques antisémites dansla presse, le bruit de guerre dans les journaux et des discussions et lesinquiétudes de mon père avec ses amis à la maison.

Le jeudi et le dimanche matin, j’allais au Talmud-Torah du rabbin Catarivas.Notre professeur d’histoire juive, M. Elmaleh, nous parlait de la Palestine etnous passait des films sur les pionniers. Au « Café de la Mairie », se tenaientdes réunions sionistes, mon père m’emmenait avec lui, on finissait par entonner« Hatikva » en judéo-espagnol.

Parfois des bagarres éclataient avec les groupes fascistes qui venaient nousperturber.

Quand la guerre a éclaté en 1939, nous étions en vacances aux Sables d’Olonnes.Mon père est parti s’engager à Paris, il a été incorporé dans l’arméefrançaise, alors qu’il était turc, dans l’artillerie de montagne à Grenoble.

Le plus dur restait à venir 

Pendant les premiers mois de la guerre, hormisquelques alertes aériennes, rien de particulier ne se passe. Puis en mai 1940,les Allemands attaquent brutalement. Mon père étant à l’armée, n’ayant aucunmoyen de fuir, nous sommes restés sur place et j’ai vu arriver les Allemandspar l’avenue Parmentier.

La France capitule et signe l’Armistice. Mon père est démobilisé à Lyon, enzone Sud (dite libre), difficile pour lui de remonter à Paris.

Et la vie a repris normalement, sauf pour les Juifs, du fait des nouvelles loisantijuives édictées par le gouvernement de Vichy. A l’école, tous les matinsnous devions chanter un hymne à la gloire de Pétain (Maréchal nous voilà…) Unrationnement nous est soudain imposé, des cartes d’alimentation pour acheter lepain, la viande, des points textiles pour les vêtements. Puis il a fallus’enregistrer comme Juifs dans les commissariats de police. Le commerce de monpère a été repris par un gérant aryen, ce qui a signifié la fin de nos moyensde subsistance.

Les 20 et 21 août 1941 a eu lieu à Paris la première rafle de Juifs, le 11earrondissement a été totalement bouclé par la police française, et despoliciers français sont venus arrêter à domicile tous les hommes qu’ils ont putrouver. Mon père a été pris. D’abord parqués au gymnase Japy, les hommesseront ensuite internés à Drancy. Par peur d’épidémie les plus malades ont étélibérés. Cela a entretenu une certaine illusion.

Nous avons cru naïvement qu’on allait tous les libérer.

Après plusieurs mois de silence, une correspondance codée moitié en français,moitié en judéo-espagnol nous parvenait enfin. Pour nous, la vie continuait.Nous suivions l’avancée allemande en Russie par Radio-Londres que nousécoutions en cachette chez des voisins.

En avril 1942, sur recommandation de mon père, toujours à Drancy, ma mère m’afait faire ma bar-mitsva au Syete. Mon père m’avait écrit de bien apprendre maparacha et promis que nous ferions la fête à son retour. Nous ne savions pasque le plus dur restait à venir.

Sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, l’étau était en train de seresserrer. Interdiction de sortir après 20 heures, d’aller au cinéma, authéâtre, à la piscine, dans les jardins publics, il fallait se contenter de ladernière rame du métro. Puis en mai 1942, vient le port obligatoire de l’étoilejaune, achetée avec nos points textiles, pour tous les Juifs de plus de 6 ans.Ma mère, turque, en était dispensée.

Personne ne l’a cru

Le 16 et 17 juillet 1942 a eu lieu la rafle du Vel d’Hiv.Arrêtés par la police française, des hommes, mais aussi des femmes, des bébés,des vieillards, des malades sont parqués, puis internés à Drancy, àBeaune-la-Rolande ou à Pithiviers. Quel a dû être l’état d’esprit de mon pèrequand il a vu arriver les femmes et les enfants ! Mon père a été déporté le 18septembre 1942 par le convoi 34 à Auschwitz. Je pense qu’il a été gazé tout desuite, mais je n’ai trouvé aucune trace de son entrée au camp.

A partir du Vel d’Hiv, la vie est devenue infernale, les rafles étaientpermanentes à domicile, dans la rue, à la sortie du métro.

Je faisais partie des Eclaireurs israélites de France (EI). Nous recevions desinformations de rafles possibles, nous avions créé des équipes pour prévenirceux susceptibles d’être raflés, à partir de listes reçues par pneumatiques.Les riches partaient, les pauvres nous répondaient : « Mais où veux-tu qu’onaille mon petit ? ».

Je me suis fait établir une carte d’étudiant avec ma photo, comme il enexistait à l’époque, au nom de Roger Sabatier.

Ce qui me permettait de pouvoir circuler sans étoile.

Nous suivions les péripéties de la guerre, les défaites allemandes en Russie,le débarquement des Américains en Algérie, l’attente du débarquement en France.Nous voyions des amis disparaître.

Des EI il ne restait plus grand-chose. Après la rafle du 16 juillet, d’unetroupe de 35 scouts, on s’est retrouvé à 4 ou 5 : « le dernier carré ». Leschefs étaient entrés en résistance dans la fameuse « 6e », qui sauvait lesenfants. Il y avait une maison en Suisse, on y rapatriait les enfants cachés.

Un jour, un homme échappé d’un camp racontait tout dans la rue. Tout le mondel’a pris pour un fou, et personne ne l’a cru.

Libres, mais toujours en guerre 

Le 20 mai 1944, deux inspecteurs français sontvenus nous arrêter à la maison. Nous cachions Mme Albouer. Ma mère a emmené lespoliciers vers la fenêtre pour leur montrer ses papiers, et je me suis enfuiavec ma soeur. Elle s’est cachée dans les toilettes, moi j’ai descendu lesescaliers à fond la caisse, pris en chasse par un des policiers qui n’a pas pume rattraper. J’ai vu partir ma mère.

Je suis remonté chez moi pour faire sortir Mme Albouer, j’ai dû forcer laporte. Une voisine, que mon fils a soignée plus tard à l’hôpital, a crié : «Ils vont encore nous apporter des ennuis, ces voyous ».

Ma mère a été emmenée directement à Drancy, elle a été déportée le 31 juin1944. Une cousine avec son bébé est partie directement à la chambre à gaz, mamère elle, a été dirigée vers les camps de travail. Elle avait une force de vieextraordinaire. Quand les Allemands ont évacué le camp, elle est restée surplace, laissée pour morte du typhus. Elle a vu arriver les Russes le 27 janvier1945, puis a été soignée par les Américains.

Après l’arrestation de ma mère, nous sommes allés nous réfugier chez une cousine,dans une cachette à Miromesnil.

Elle a accepté ma soeur mais n’avait pas de place pour moi.

J’ai vécu un peu dans son appartement officiel.

Avec les EI, on faisait nos sorties du dimanche et on criait dans la rue deschants hébreux. J’ai vadrouillé ensuite jusqu’à la libération de Paris le 25août 1944.

Nous avons réintégré notre appartement vide, libres, mais toujours en guerre.Nous n’avions rien à manger, je suis parti travailler.

Ma mère, je l’ai retrouvée le 30 mai 1945, à l’hôtel Lutetia qui était lecentre de tri où arrivaient les survivants. J’étais de service avec les EI pouraccueillir des rescapés, ma mère m’a reconnu, de dos. Elle s’est évanouie.J’entends encore son cri « Sabi ».

Celui qui n’a pas connu l’atmosphère du Lutetia n’a rien connu de la détressedu monde, de tous ces gens qui venaient rechercher leurs parents avec desphotos, pleins d’espoir. Et repartaient le coeur lourd. J’ai encore la marqued’un homme qui me serrait si fort le bras.

Ceux qui revenaient racontaient des choses difficiles à croire.

Je n’ai jamais revu mon père. J’ai longtemps espéré qu’il était réfugié enRussie ou avait perdu la mémoire.

Je me suis marié en 1953, j’ai eu 2 garçons, l’un est devenu cardiologue,l’autre est parti en Israël à 16 ans. J’ai 8 petitsenfants, 4 en France, 4 enIsraël.