Israël, de tradition socialiste ?

Réflexions sur les penchants économiques d’un jeune Etat que tout prédestinait au libre marché.

Ben Gurion declaring independence 311 (photo credit: GPO)
Ben Gurion declaring independence 311
(photo credit: GPO)

Depuis la parutiondu premier numéro du Palestine Post, il y a 80 ans, l’Etat juif a connu unvéritable miracle économique qui l’a transformé du tout au tout.

D’une société quasi-socialiste à l’économie centralisée et dotée d’un syndicatouvrier tout-puissant, la Histadrout, propriétaire d’entreprises nationalisées(Solel Boneh), de banques (Hapoalim) et d’une caisse d’assurance maladie(Koupat Holim Clalit), Israël est devenu le royaume de la créationd’entreprises, de l’innovation et de l’esprit capitaliste.

Bénéficiant d’un système d’économie de marché, des milliers de start-ups ontété créées. Aujourd’hui, le nombre d’entreprises israéliennes cotées à laBourse de New York est supérieur à celui de n’importe quel autre pays,Etats-Unis, Canada et Chine mis à part. Et tout cela pour une population demoins de huit millions d’habitants. En matière de créativité, affirme le PDG deGoogle, Eric Schmidt, les Etats- Unis sont numéro 1 mondial, et Israël arrivejuste après.

Alors comment Israël a-t-il pu opérer sans heurts une telle transition, dans unlaps de temps aussi court ? La première réponse qui vient à l’esprit est queles Juifs dans leur ensemble (y compris ceux qui ont afflué en Israël par choixou en tant que réfugiés) ont de fortes affinités avec le capitalisme etl’entreprise privée, et ce pour une multitude de raisons.

Même avant l’ère moderne, dans les pays de diaspora où l’on donnait aux Juifsla possibilité de s’épanouir économiquement sur un mode d’égalité avec lesnon-Juifs, ils excellaient déjà.

Avec l’avènement du nationalisme moderne, qui distinguait pour la première foisl’identité nationale de l’identité religieuse, ils ont eu l’opportunité detravailler sur des marchés de libre-concurrence en plein essor. Opportunitéqu’ils ont exploitée au-delà de toute attente. Leur haut niveau d’instructionles privilégiait dans des domaines où les connaissances acquises étaientnécessaires.

Dans les pays où l’on continuait à associer l’identité nationale àl’affiliation religieuse, comme la Russie, les Juifs ont adopté le socialisme,non en raison d’une disposition particulière en faveur de l’idéal socialiste,mais pour accéder à l’égalité. Dès lors, ce lien très fort entre Juifs russeset pensée socialiste a eu une influence non négligeable sur le système économiqueisraélien. Cependant, on a souvent exagéré l’attachement de la sociétéisraélienne à l’idéal socialiste.

Le sionisme : une révolution sociale

Comme l’explique l’historien américainJerry Z. Muller dans son essai intitulé Capitalism and the Jews, « si l’Etat aété idéologiquement estampillé sioniste-socialiste avant sa création et dansses débuts, la réalité était en fait plus complexe… et plus capitaliste. » Dansleur ensemble, les Juifs de diaspora – y compris les réfugiés venus en Israël –ont apporté avec eux une forte inclination pour le capitalisme. En Europecentrale et occidentale, partout où l’économie était libre, ils avaient su bienréussir. Et les grands idéologues du sionisme socialiste ont eu beau travaillerà la décourager et à la réprimer, cette mentalité capitaliste est restée trèsancrée dans la société israélienne.

Voilà qui aide à comprendre la remarquable transformation qui s’est opérée dansl’économie du pays, notamment ces trente dernières années. Une économie qui estpassée de quasi-socialiste et centralisée à une dynamique économie de marchéfondée sur la libre entreprise. Le sionisme travailliste, qui dominait lapolitique israélienne avant la création de l’Etat et durant ses premièresdécennies, rejetait ouvertement la liberté d’entreprise et lalibre-concurrence, pierres angulaires du capitalisme.

A.D. Gordon, idéologue sioniste russe du parti travailliste, a été grandementinfluencé par le romantisme de la paysannerie chère à Léon Tolstoï. Il prisaitle travail manuel, surtout agricole, capable de lier un peuple à son sol et àsa culture nationale. Pour Gordon, le capitalisme était un gaspillage de temps,un système improductif et parasite à la source de toute la souffrance juive endiaspora.

Le marxiste Ber Borochov, autre idéologue sioniste travailliste, préconisaitpour sa part, la création d’une classe ouvrière juive pour dynamiser l’économiede l’Etat.

Dans le débat sur les meilleures stratégies pour construire le foyer juif, lesocialisme semblait ainsi l’emporter sur le capitalisme. L’idée que le sionismeétait une révolution sociale, menée par les paysans des kibboutzim et desmochavim, et que l’Etat devait être directement impliqué dans la construction,l’agriculture et l’industrie, a été adoptée tant par Haïm Weizmann que DavidBen Gourion.

« Laissez-nous vivre dans ce pays ! » 

Pourtant, la libre-entreprise n’a pas ététotalement étrangère à la construction du Yishouv, puis de l’Etat d’Israël,loin de là. Le capital privé juif – surtout venu de l’étranger – a constitué 87% des investissements dans la Palestine juive de 1932 à 1937. Le soutienéconomique des Juifs de diaspora, qui faisaient don de sommes gagnées par desentreprises capitalistes, a été crucial dans la croissance économique du pays àses débuts.

Bien qu’ostensiblement socialiste, le pragmatique Ben Gourion a pris soin de nepas inclure dans sa coalition gouvernementale le parti marxiste Mapam, afin,entre autres, de ne pas effrayer les investisseurs privés. Il ne le feraqu’après 1955, date à laquelle le Mapam prendra ses distances avec l’Unionsoviétique à la suite des procès de Prague.

C’est Pinhas Sapir, apparatchik du Mapaï qui, avec Levi Eshkol, leader du partitravailliste sioniste et troisième Premier ministre du jeune Etat, a géré lamise en place de l’économie d’Israël au cours des trente premières années.

Il connaissait l’importance de l’entreprise privée pour la croissanceéconomique.

Sapir voyait dans la puissance croissante de la Histadrout une menace pourl’esprit d’entreprise. Ce qui l’a poussé à bloquer un projet de Solel Boneh,bras industriel de la Histadrout, qui voulait construire une usine d’acierSteelworks à St-Jean d’Acre, afin d’étendre son pouvoir.

C’est aussi à Sapir que l’on doit le recrutement d’entrepreneurs locaux et d’investisseursétrangers pour favoriser le développement de l’industrie textile. Sapir aégalement contribué à attirer en Israël des investissements privés de Juifs dediaspora. Malgré les nombreuses malversations et le népotisme qui régnaient àcette époque, c’est sous sa houlette qu’est ainsi née la première génération demillionnaires israéliens.

Deux des toutes premières vagues d’immigration ont amené des milliers decréateurs d’entreprises et du personnel qualifié dans le Yishouv : les Juifspolonais fuyant l’antisémitisme au début des années 1920, puis les Juifsallemands qui voulaient échapper aux nazis au cours de la décennie suivante. Laplupart arrivaient avec les capitaux et les compétences nécessaires pour créerde petits ateliers dans les villes. Les sentiments capitalistes et le rejet dusocialisme que prônait le Mapaï ont catapulté le parti Général sioniste –précurseur du Likoud, qui entendait favoriser la création d’entreprises etl’économie de marché – de 7 à 20 sièges à la Knesset aux élections de 1951,avec le slogan : « Laissez-nous vivre dans ce pays ! » Même avant d’êtrerejoint par le parti des Communautés sépharades et orientales et l’Associationyéménite, le parti Général sioniste arrivait en seconde position, derrière leMapaï de Ben Gourion. Le Hérout – grand parti de droite décidé à ébranlerl’hégémonie du Mapaï – rejetait la vision romantique qu’avait ce dernier de laclasse ouvrière, soulignait l’importance de l’esprit d’entreprise juif etaffirmait que l’avenir appartenait à la bourgeoisie, et non au prolétariat.Telle était la position de Vladimir Jabotinsky, fondateur du mouvement Sionisterévisionniste.

L’ère socialiste ? Un accident de parcours

Quand en 1977, le Likoud –descendant du Hérout et du parti Général sioniste – met un terme à 29 années dedomination travailliste, le nouveau Premier ministre Menahem Begin ne s’engagepas directement sur la voie de la libre-entreprise.

Il faut dire qu’il a hérité d’une économie profondément en crise.

Il est cependant devenu clair que l’économie d’Etat quasisocialiste nefonctionne plus. L’ère des grands projets nationaux est achevée. Lesentreprises nationalisées ou appartenant à la Histadrout qui dominent la scèneéconomique battent de l’aile.

Dans le sillage du Programme de stabilisation économique de 1985, qui renforcela discipline fiscale, dévalue la monnaie et suspend les allocations,l’hyper-inflation commence à décroître. Le gouvernement entreprend de vendreune à une les entreprises nationalisées, de déréguler les marchés et de réduireles dépenses de l’Etat.

Autant de mesures qui marquent la fin de l’ère socialiste dans l’économieisraélienne et vont susciter une rapide expansion économique. Un nouvelenvironnement, plus libéral, laisse la bride sur le cou à des entrepreneurs quin’attendaient que cela pour créer et innover.

Un développement surtout manifeste dans le domaine de la haute-technologie. Lapopulation active du pays comporte une forte proportion de scientifiques etd’ingénieurs : 140 scientifiques et techniciens et 135 ingénieurs pour 10 000personnes, soit le plus haut pourcentage dans le monde. Israël abrite en outrebon nombre de créateurs d’entreprises et d’investisseurs potentiels capables detransformer des idées originales en produits commerciaux.

Dès lors, les kibboutzim qui, pendant des décennies, ont fonctionné selon uneidéologie purement socialiste, engagent une transition vers un marchécapitaliste ouvert à la concurrence. Le mythique kibboutz Deganya, où vivaientles Gordon, commence à accueillir des entreprises comme Toolgal, producteur delames diamantées pour couper le béton et le métal.

Si elle est physiquement implantée sur les terres du kibboutz, Toolgal estalors gérée selon les plus strictes règles du capitalisme. Des employésqualifiés venus de l’extérieur y travaillent, les décisions commerciales sontprises selon les critères de pertes et profits, et l’entreprise entre enconcurrence sur le marché international.

Entrepreneur par excellence, Elie Hourvitz, PDG de Teva, a grandi dans une familletravailliste et a été membre du kibboutz Tel Katzir avant de se lancer dans lemonde du commerce.

Si les Juifs d’Israël n’avaient pas eu le sens des affaires, la privatisationde l’industrie, le relâchement de la mainmise gouvernementale sur le marché descapitaux et les autres réformes n’auraient pas suffi à faire d’Israël celaboratoire d’innovation économique qu’il est aujourd’hui.

Le socialisme a certes été l’idéologie dominante durant les premières décenniesdu jeune Etat d’Israël, mais les Juifs qui vivaient là avaient toujours eu uneprédisposition pour le commerce et le capitalisme. Avant d’acquérir leurindépendance nationale, ils excellaient déjà dans leurs domaines, partout dansle monde. Aujourd’hui, les industries israéliennes – et en particulier lahaute-technologie – n’ont pas à rougir sur le marché international. Avec lerecul, on peut dire que l’ère socialiste, qui n’a d’ailleurs pas durélongtemps, n’aura été qu’un incident de parcours très peu représentatif.