La fin d’une époque

Ovadia Yossef a marqué de son empreinte la société israélienne. Retour sur le parcours de ce leader cultuel.

P10 JFR 370 (photo credit: Reuters)
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Le Rav OvadiaYossef, décédé le 7 octobre à l’âge de 93 ans, était l’un des décisionnaires dela loi juive les plus respectés de cette génération et le leader spirituel dumouvement Shas depuis sa création dans les années 1980. Son érudition et saconnaissance approfondie de la loi juive lui avaient donné un contrôle sanségal sur le parti politique Shas, depuis près de deux décennies, bouleversantainsi le paysage politique israélien et conférant au mouvement et à sesélecteurs séfarades, ultraorthodoxes et non-religieux confondus, une influencesans précédent sur le cours des événements dans le pays.
Né à Bagdad en 1920, Ovadia Yossef immigre en Israël avec sa famille en 1924.Etudiant à la Yeshiva Porat Yossef de Jérusalem, il est remarqué très tôt pourses capacités et ses dons particuliers. Et reçoit l’ordonnance rabbinique àl’âge de 20 ans.
A peine âgé de 30 ans, il préside déjà le tribunal rabbinique du Caire, où ilréside de 1947 à 1950. A son retour en Israël, il est nommé juge rabbinique –d’abord au tribunal régional de Petah Tikva, puis à Jérusalem.
Il devient Grand Rabbin séfarade de Tel-Aviv en 1968 et reçoit le prix Israëlde littérature rabbinique en 1970. En 1972, il est élu au poste de Grand Rabbinséfarade d’Israël, également connu sous le nom de Rishon Letzion, fonctionqu’il occupe jusqu’en 1983.
Un décisionnaire qui opte pour la clémence
Le Rav Ovadia Yossef utilise sonexcellente réputation d’érudit et d’autorité halakhique pour prendre desdécisions audacieuses et innovantes. En 1973, alors qu’il vient d’être nomméGrand Rabbin d’Israël, il rompt avec le consensus de l’orthodoxie ashkénaze – ycompris les rabbins Loubavitch, un mouvement normalement très actif dans lasensibilisation à l’égard des Juifs — et décrète que les Beta Israël d’Ethiopiesont juifs à part entière, ce qui va faciliter leur immigration en Israël etleur intégration dans la société israélienne.
En 2009, il va même jusqu’à menacer de renvoyer tout directeur d’école desétablissements scolaires du courant Shas, El Hamaayan, qui refuseraitd’accepter les élèves éthiopiens. Une des raisons qui expliquent la vasteprésence des membres de cette communauté, parmi les centaines de milliers depersonnes qui ont participé aux funérailles du défunt pour lui rendre undernier hommage.
Dans son approche de la loi juive, le Rav Ovadia Yossef adopte, en règle générale,la clémence qu’il estime préférable à la rigueur. Car il note en particulierque, pour la génération d’aujourd’hui, des décrets trop sévères risquentd’entraîner un non-respect de la loi juive. C’est pourquoi il prône unecertaine indulgence dans les jugements rabbiniques.
Parmi ses décisions les plus populaires : la libération de près de 1 000 femmesdu statut halakhique d’agouna, ou « femme enchaînée ». Il reconnaît surtout letémoignage et les preuves partielles pour déterminer la mort d’un soldat. Carla loi juive exige qu’un mari délivre un acte de divorce à sa femme pour quecelle-ci puisse se remarier. La disparition d’un soldat au champ d’honneursoulève donc de graves problèmes à cet égard.
Par le passé, tout soldat qui partait au combat donnait un « guet conditionnel» à son épouse, qui la libérait ainsi de toute contrainte si, à Dieu ne plaise,il ne revenait pas. Mais cette pratique, aujourd’hui tombée en désuétude, a eupour conséquences des situations difficiles pour lesquelles la décision du RavOvadia est venue apporter un grand soulagement.
De même, le leader du Shas va statuer en faveur de la consommation de produitsagricoles en provenance d’Israël, au cours de l’année sabbatique, par la ventesymbolique de terres à des non-juifs, sur le modèle de la vente du hametz avantPessah. Une décision, fortement contestée par les rabbins ultraorthodoxesashkénazes, qui contourne les restrictions sur le travail de la terre pendantl’année sabbatique (Shemita), ce qui est souvent considéré comme crucial pourla viabilité économique de l’agriculture du pays.
Le guide spirituel incontesté de Shas
Après sa retraite en tant que GrandRabbin d’Israël, l’influence et le pouvoir du Rav Ovadia Yossef vonts’accroître considérablement, quand il devient le chef spirituel du mouvementShas.
Fondé en 1982, en vue des élections municipales de 1983, par des politiquesultraorthodoxes séfarades de Jérusalem – dont l’actuel député Nissim Zeev –Shas se dote d’un Conseil de Sages de la Torah de quatre hommes. Le Rav OvadiaYossef est nommé à sa tête, afin d’assurer le leadership halakhique etspirituel du nouveau parti.
Shas remporte quatre sièges à la Knesset lors des législatives de 1984, et sefait peu à peu sa place sur le plan politique autant que culturel.
Le mouvement, qui se présente comme un parti résolument religieux, se tourne deplus en plus vers le Rav Ovadia Yossef pour son orientation politique dans tousles domaines.
En 1990, le chef spirituel du monde ashkénaze orthodoxe non hassidique, le RavElazar Shach, jusque-là un des dirigeants du mouvement Shas, quitte le parti enraison de divergences politiques. Le Rav Ovadia Yossef est désormais le guidespirituel unique et incontesté de Shas en matière d’arbitrage politique.
En 1992, contrairement à de nombreux rabbins ultraorthodoxes ashkénazes, ildonne son feu vert aux dirigeants politiques du Shas pour entrer dans legouvernement travailliste du Premier ministre Itzhak Rabin. Celui-ci cherche àtrouver une formule pour parvenir à un accord de paix avec les Palestiniens. Ilva bénéficier d’une aide inattendue en la personne du Rav Yossef. Le leadercultuel avait précédemment exprimé son opinion sur le sujet. Et tranché que leprincipe de pikouah nefesh dans la loi juive – le fait de sauver une vie, quil’emporte sur presque tous les autres commandements de la Torah – autorisait derendre à l’egypte la péninsule du Sinaï, conquise lors de la guerre des SixJours de 1967.
Un levier politique
De même, il estime que le conflit israélo-palestinien metdes vies humaines en danger, et que si des vies peuvent être sauvées enparvenant à un accord de paix, alors un tel processus est permis par la loijuive.
Résultat : il demande donc aux députés Shas de ne pas voter contre les accordsd’Oslo en 1993. Le parti séfarade s’abstiendra donc finalement lors du vote. Etsurtout, il refusera de faire tomber le gouvernement, qui a besoin des sixsièges de Shas pour maintenir une majorité viable. Ce qui s’avérera essentielpour permettre à l’accord d’être négocié et adopté par la Knesset. Des annéesplus tard toutefois, en 2011, il reviendra sur sa décision au vu des piètresrésultats obtenus en matière de paix et de préservation de vies humaines, etannulera son jugement précédent.
Sur d’autres questions également, l’arbitrage ultime du Rav Yossef dans lapolitique du parti, va peser d’un poids qui va décider du sort desgouvernements et des dirigeants politiques.
Depuis sa création, le parti Shas a fait partie de toutes les coalitions.Hormis à trois reprises, entre novembre 1995 et juin 2006, y compris pendant lemandat de sept mois de Shimon Peres.
Sous l’égide du Rav Ovadia Yossef, le parti fait fréquemment pencher la balanceau sein des coalitions gouvernementales auxquelles il appartient. Son poidspolitique transparaît notamment par sa propension à créer de graves crises, envue de garantir l’application de certaines mesures qu’il juge nécessaires etl’échec d’autres auxquelles il est hostile.
En 2009, par exemple, Shas refuse de rejoindre la coalition dirigée par lenouveau chef de file de Kadima, Tzipi Livni, ce qui entraîne de nouvellesélections. Le parti rejoint alors le Likoud pour former un gouvernement dedroite.
La bête noire des laïcs
Au-delà du domaine politique, Shas a eu une influenceprofonde au sein de la société. Sous les auspices de son leader, il rétablit unsentiment de fierté parmi la population séfarade en Israël, ce qui fait du ravune superstar aux yeux de cette communauté. « Rendre à la couronne sa grandeur» est le slogan du parti. Il exprime la volonté de restaurer la fierté enl’héritage et l’identité séfarades par l’amélioration du statutsocio-économique de ses membres et la lutte contre les inégalités. L’autoritéincontestée d’Ovadia Yossef dans la loi juive, ainsi que son charisme évident,vont rendre possible cette mission.
Avec le dynamique et ambitieux député Aryé Dery, qui se hisse rapidement à latête de l’organisation politique de Shas, le Rav Ovadia et son parti vonts’assurer le soutien de sympathisants non seulement religieux, mais aussi dedizaines de milliers de Séfarades traditionnels et non pratiquants, fiers deleur histoire. Shas a favorisé la renaissance de la culture séfarade et de lapratique religieuse et ravivé la tradition d’érudition dans la loi juive et l’étudede la Torah de la communauté.
Mais indubitablement, le Rav Ovadia Yossef va également soulever une grandecontroverse au cours de sa vie, et rencontrer l’opposition de différentssecteurs de l’opinion publique. Bon nombre de ses adversaires reprochent à Shasde tenter d’avoir la mainmise sur la vie religieuse du pays, pour imposer sonordre du jour à la société israélienne. On lui reproche également de s’êtrecréé des fiefs au sein de la bureaucratie de l’Etat, pour asseoir son influenceet favoriser ainsi ses proches.
Les nominations politiques abondent sous son mandat, notamment celles derabbins et de juges à des postes clés qui, sous l’influence du Rav Ovadia, ontprofondément transformé la société israélienne.
La récente élection du Grand Rabbin d’Israël, et l’allégeance des délégués dela commission électorale au Rav Ovadia, ne sont qu’un exemple.
Le modus operandi de Shas et du Rav Yossef suscite un tel courroux que denouveaux partis politiques surgissent dans l’opposition.
En 2003, Yossef (Tommy) Lapid et son parti Shinouï font campagne contrel’amalgame de la religion et de la politique incarné par Shas et remportent 15sièges.
Shinouï refuse de se joindre à une coalition avec Shas ou le parti ashkénazeJudaïsme unifié de la Torah. Lors de sa participation au gouvernement d’ArielSharon de 2003 à 2006, Shinouï démantèle le ministère des Affaires religieuses,important bastion Shas et source de favoritisme politique, mais il est ensuiteremis sur pied durant le mandat du premier ministre Ehoud Olmert en 2008.
Des propos qui font scandale
Le Rav Ovadia Yossef a tendance à faire desdéclarations publiques sur des questions sensibles qui génèrent de fréquentesdénonciations, souvent à cause d’une mise hors contexte délibérée de sescommentaires.
En 2000, il déclare ainsi que les victimes de la Shoah sont les réincarnationsdes âmes juives qui ont péché dans des vies antérieures. Des commentaires queses adeptes déclarent basés sur les enseignements mystiques juifs sur le destinet le tikoun (réparation) des âmes juives. Le rav insistera plus tard sur lefait que tous les martyrs de la Shoah sont saints et purs, et qu’il asimplement essayé de fournir une explication théologique à leurs souffrances.
En 2005, il attribue les dommages catastrophiques et la perte de vies humainescausés par l’ouragan Katrina aux Etats-Unis à l’« impiété » de laNouvelle-Orléans et à la pression exercée par les Etats-Unis pour un retraitisraélien de la bande de Gaza.
Au cours des dernières années, ses dénonciations de personnalités et de partispolitiques en Israël – y compris, récemment, le parti national religieuxHaBayit HaYehoudi et son président, le ministre de l’Economie et du Commerce,Naftali Bennett – continuent à créer consternation.
Pour autant, entre provocations et éminence grise, il ne fait aucun doute quela présence du Rav Ovadia Yossef sur la scène nationale en tant qu’autoritéhalakhique de premier plan a profondément marqué la société israélienne depuisdes décennies. Son décès marque la fin d’une époque et laisse l’avenir de Shas,et des partis politiques religieux en général, dans l’inconnu.
Une chose est certaine : le parti Shas, sans son leader emblématique etl’autorité incontestée qu’il exerçait, ne pourra qu’être de plus en plusdivisé. Car à l’heure actuelle, difficile d’imaginer quiconque pouvantréellement prétendre à sa succession.
Le Rav Ovadia Yossef laisse derrière lui 10 enfants et des dizaines depetits-enfants et arrière-petits-enfants.

Mati Wagner acontribué à cet article.