Le chantre du rav Ovadia

Il était le parolier préféré du rav Ovadia Yossef. Moshé Habousha lui jouait de l’oud des heures durant...

P17 JFR 370 (photo credit: DR)
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Il faut se frayerun chemin à travers les ruelles étroites et pittoresques du quartier BeitIsraël à Jérusalem pour retrouver la maison du parolier le plus connu du mondejuif, Moshé Habousha. Il faut aussi pénétrer tout doucement vers un autremonde. La rue étroite qui serpente entre les maisons en pierre peine à laisserpasser les véhicules. Ici, chaque bâtiment est un morceau d’histoire. Enarrivant rue Reichman, on grimpe encore 4 étages. Aux portes, les noms defamille orientaux et occidentaux s’entremêlent. Si sa réputation le précède, lamaison de Habousha est des plus modestes. Le mobilier est moderne etfonctionnel.

Habousha lui-mêmenous confiera plus tard que, dans le show-business, une grande renommée n’estpas toujours synonyme de revenus importants. Lorsqu’il est invité à seproduire, Habousha étudie soigneusement chaque proposition avant de l’accepter.« Je ne me rends pas forcément partout où l’on m’invite »,explique-t-il. « Tout d’abord, je vérifie à qui j’ai affaire. Je n’acceptede me produire que si je suis convaincu que le public appréciera ma musique. Onpeut dire que je suis assez difficile, j’imagine. »

Naissanced’une vocation

Né à Jérusalem,Moshé Habousha est aujourd’hui âgé de 51 ans. Ses parents, David et Saïda, ontfait leur aliya en 1951. Il est le quatrième de dix frères et sœurs. Sesparents se marient alors qu’ils vivent encore dans une maabara (camp de transitd’immigrants), mais déménagent rapidement pour le quartier Mahaneh Yéhouda,puis à Beit Israël.

Habousha étudiedans une école religieuse dans le quartier boukhari et poursuit ensuite sesétudes talmudiques à la yeshiva Porat Yossef.

Là, il aperçoit,pour la première fois, le rabbin Ovadia Yossef, lors d’une fête donnée à layeshiva en son honneur, à l’occasion de sa nomination en tant que Grand Rabbinséfarade d’Israël. Habousha est conquis. Depuis, il manque rarement la sessionhebdomadaire d’étude de la Torah donnée par le rav Ovadia à la synagogueHizadim, dans le quartier boukhari.

A l’âge de 11ans, il est exposé pour la première fois à la musique qu’il interprèteaujourd’hui. Le rabbin Mordehaï Halfon, auteur-compositeur, musicien etenseignant à Jérusalem, se présente un jour à son école en quête d’élèves poursa chorale. Il fait passer une audition à chaque enfant. Quand arrive le tourde Habousha, il suffit à Halfon de quelques secondes pour réaliser le potentieldu jeune garçon. « C’est toi qui vas chanter le solo », dit-il àHabousha, qui découvre alors qu’il possède un talent particulier. Il vaexplorer l’univers de la poésie et du chant à la synagogue Shoshanim LéDavid duquartier boukhari.

Le matin, il selève tôt pour participer à la prière spéciale des Bakashot, des textes écritsau cours des siècles derniers par les Juifs habitant les pays arabes. Il s’agitessentiellement de prières à la gloire de Dieu, lues en hiver aux premièresheures de l’aube, avant les prières régulières du Shabbat matin. Elles sontl’œuvre d’auteurs populaires tels que les rabbins Rafaël Entebbe Tavoush,Mordehaï Abadi, Ezra Attia, Israël Najara et Yéhouda Halévi. Selon Habousha,les Bakashot « halabi » (des Juifs d’origine syrienne) sont aujourd’huiles plus populaires dans les synagogues séfarades, de Jérusalem à New York.

Encoreaujourd’hui, Habousha se rend chaque semaine à la synagogue à 3 heures dumatin pour réciter les Bakashot. « J’aime perpétuer cette tradition etvoir que la jeune génération nous emboîte le pas. Cela me réjouit »,explique-t-il.

A 16 ans, sa voixcommence à être connue dans le quartier et attire les touristes. A la mêmeépoque, il découvre qu’il est également doué d’un doigté qui lui permet des’exprimer avec brio sur son instrument de prédilection. « J’ai décidéd’apprendre à jouer de l’oud. Les rabbins de la yeshiva ont bien tenté de m’endissuader. Mais je savais que c’était ce que je voulais faire, alors j’ai suivimon désir », se remémore-t-il.

Le début d’unelongue amitié

Très vite,Habousha est invité à se produire lors de petits événements dans diversessynagogues. Son nom commence à circuler, et un jour il reçoit un coup detéléphone qui va changer sa vie. C’est la rabbanite Margalite Yossef, l’épousedu rav Ovadia, qui a entendu parler du jeune et talentueux musicien. Elle veutle faire jouer pour son mari, car il aime beaucoup la musique arabe.« M. Habousha, ce soir, se tiennent des Sheva Brakhot [repasd’après-mariage] Rehov Jabotinsky. Prenez votre oud avec vous », luienjoint la rabbanite.

« J’étaissous le choc Je ne pouvais pas y croire », raconte Habousha. « J’aiessayé de regarder le rabbin du coin de l’œil pendant que je jouais. J’airemarqué qu’il était fasciné par ma façon de jouer de l’oud. A la fin de lasoirée, la rabbanite a deviné que le rav souhaitait en entendre encore, alorselle m’a demandé : “Viens dans l’autre pièce et continue à jouer”. »

Je suis entrédans la pièce et me suis assis sur le canapé à côté du rav. J’étais tellementému ! Il m’a demandé si j’étais pressé de rentrer et j’ai répondu :“Non, absolument pas. C’est comme un rêve qui se réalise, pour moi, d’êtreassis ici et de jouer pour vous”. Ma réponse lui a fait plaisir et il adéclaré : “Que Dieu te protège !” »

Habousha a jouélongtemps pour le rav Ovadia Yossef ce soir-là. Ce dernier ne voulait pas qu’ils’arrête. Enfin, la rabbanite a ouvert la porte et annoncé : « RavOvadia, il est tard, tu dois aller dormir ». Habousha a alors pris congédu rav, qui l’a béni et remercié abondamment.

A compter de cemoment-là, le rav Yossef convoque régulièrement Habousha pour profiter de samusique. Le jeune musicien joue en des occasions heureuses et parfois moins,pour les fêtes et autres événements, parfois pendant plusieurs jours d’affilée.Habousha ne refuse jamais une invitation du rav, il accourt toujours avec sonoud, là où il le lui demande.

Au fil des ans,leur relation se double d’une belle amitié. Habousha n’est plus seulement lechanteur préféré de Yossef : il devient son chantre attitré.

« C’estarrivé il y a 14 ans. J’avais l’habitude d’aider le rav pendant les Selihot,durant les jours qui précèdent Yom Kippour, et puis un jour, il m’a invité àêtre le chantre de sa synagogue », se souvient-il. « Pourquoidevrais-tu voyager à l’étranger ? » s’est enquis Yossef. « Tudevrais être le hazan de notre synagogue ! » A dater de ce jour-là,Habousha dirige les prières des grandes fêtes dans la synagogue du rav Ovadia.

Sois fort etne crains rien

Le musicien nousconfie une anecdote qui révèle toute l’importance que le rav Yossef attachait àla protection contre le mauvais œil. Apprenant qu’il a invité un autre hazan àprier à ses côtés, Habousha se rend chez son maître spirituel pour lui endemander la raison. Et Ovadia de lui raconter l’histoire d’un chantre deTurquie, célèbre pour sa voix puissante. « Une fois, le chantre s’estsurpassé à Yom Kippour et a prié d’une voix particulièrement retentissante.Cela a attiré l’attention et l’envie du mauvais œil, et il en est mort. Habousha,pourquoi as-tu besoin de te faire remarquer ? Ce n’est pas bien. J’ai peurpour toi », lui explique le rav Ovadia. Très attaché à lui – « tu nepeux pas savoir combien je t’aime », lui déclare-t-il un jour – le ravmanifestera cette affection à maintes reprises. Un jour, Habousha suscite lacolère de certains ultraorthodoxes en annonçant une prestation au Festivalinternational de l’Oud, à Jérusalem, face à un public mixe. Démarre alors unecampagne d’affichage contre lui. Le soir du concert, le musicien a la surprisede découvrir Ovadia à l’entrée de la salle. Il est venu spécialement pour lesoutenir. « Sois fort et ne crains rien ! », l’encourage-t-il.« Ces gens vont tous finir par s’en aller, tu dois continuer à mener tavie comme à ton habitude. Je te connais bien. Ce n’est pas par hasard que jet’ai demandé d’être mon chantre attitré. »

Peu de gens onteu le privilège, comme lui, de conversations téléphoniques amicales, en toutesimplicité, avec le leader spirituel. Plus d’une fois, décrochant, il a été surprisd’entendre son interlocuteur s’identifier par un « Ovadia Yossef »,sans plus de cérémonie. Il est même arrivé que le rav Yossef téléphone enpersonne pour s’excuser de ne pas avoir assisté à la bar-mitsva du fils deHabousha. Une autre fois, Yossef a appelé pour critiquer une chanson de sonnouvel album. « Je n’aime pas cette chanson », a-t-il déclaré de buten blanc. « Les mots ne correspondent pas à la mélodie. Le langage ne seréfère pas aux prophètes avec suffisamment de dignité. Je m’inquiète pour toi,alors sois prudent et ne chante  plus cette chanson. » Inutile dedire que le sort de ce morceau a été scellé sans autre forme de procès.

Le dernier appeldu rav Yossef reçu par Habousha date de la veille de Rosh Hashana. Depuis quele rav était hospitalisé à Hadassah Ein Kerem, son musicien était en proie à lamélancolie. Habousha avait l’habitude de se rendre à pied de Beit Israël à HarNof, une promenade d’une heure et demie. Mais il hésitait à faire l’effortcette fois, puisque de toute façon le rav Ovadia était à l’hôpital.

Quelques minutesà peine avant le début de la fête, ce dernier a appelé Habousha et l’aencouragé : « Mon cher Moshé, tu dois te rendre demain à ma synagoguecomme d’habitude. Veille à leur présenter mes excuses – les médecins ne melaisseront pas quitter l’hôpital, et je dois rester ici. Je te demande d’yaller comme tu le fais chaque année pour diriger les prières. » Et le ravde conclure la conversation, comme à son accoutumée, par d’abondantesbénédictions.

Jérusalem-Bagdadexpress

Chante attitré,Habousha connaissait parfaitement les goûts musicaux de Yossef. « Le ravaimait les vieilles chansons d’Oum Kalsoum et Abdel Wahab des années 1930et 1940. Plus tard, dans les années 1960, Wahab a commencé à mélanger lamusique classique à la musique arabe traditionnelle. Le rav n’appréciait pas cenouveau style. Il me répétait : “Qu’est-ce qui lui est arrivé ?Est-il devenu fou ? Je ne me reconnais pas du tout dans cette nouvellemusique.” » Habousha se plaisait à dénicher les mélodies que prisait lerabbin et remplacer les textes originaux par des versets tirés de la Torah.

Un soir, le ravOvadia lui raconte une histoire sur sa propre enfance. Son père avait coutumede lui donner de l’argent pour prendre le bus afin de se rendre à la yeshivadans la Vieille Ville. Cela ne coûtait qu’un demi-groush à l’époque (undemi-centime), mais Yossef mettait l’argent de côté et préférait marcher à piedavec son ami, le rabbin Ben Sion Abba Shaul, l’un des plus grands rabbinsséfarades. Pendant plusieurs mois, Yossef a conservé les pièces de monnaie dansun tiroir, jusqu’à ce qu’un jour le tiroir se brise et toutes les pièces demonnaie se répandent sur le sol. Voyant cela, son père lui demande d’oùprovient tout cet argent. Le jeune Yossef est contraint d’avouer sonstratagème. « Pourquoi as-tu fait cela ? », s’étonne lepatriarche. Et son fils d’expliquer qu’il souhaite publier un livre de nouveauxcommentaires bibliques qu’il avait écrit. Très ému, le père aide Ovadia à ramasserles pièces au sol, puis il se rend à son magasin, pour les échanger contre desbillets qu’il remet au garçon.

C’est ainsi quele futur Rav Ovadia Yossef a pu imprimer son premier livre.

En plus detravailler dans son épicerie, le père de Yossef se rendait parfois à Bagdadpour y vendre des livres. Le voyage de Jérusalem à la capitale irakienne étaitrelativement simple à l’époque. Un bus partait de la rue Yéhezkel tous lesmatins à 7 heures, et, via la Jordanie, arrivait à Bagdad à 20 heures lesoir-même. Un jour, le père d’Ovadia l’emmène avec lui. Il le dépose à lasynagogue en ville le matin, et lui promet de venir le chercher à la fin de lajournée. Quand il revient, il a trouvé son fils en pleine discussion avec lesrabbins locaux, qui se montrent particulièrement impressionnés par les immensesconnaissances toraniques du jeune homme. Avant de leur souhaiter bon voyage,ils diront au père : « Cet enfant apportera la lumière à la nationd’Israël. Faites attention à lui et cultivez ses capacités. »

D’Oum Kalsoumà Arik Einstein

Le décès du rav aété très douloureux pour Habousha. Il venait de marier son fils la veille.« Mon fils voulait se marier le lundi, mais le photographe n’étaitdisponible que le dimanche. Le jeune couple était catégorique et ne voulait quece photographe en particulier. Ils ont donc changé la date de la cérémonie audimanche soir. Je suis persuadé que le rav y est pour quelque chose et qu’il atout fait pour ne pas gâcher le mariage. En effet, s’il avait eu lieu le lundi,je n’aurais pas pu me réjouir, et les invités ne seraient pas venus »,explique-t-il.

Le jour d’aprèsles festivités, apprenant que la santé de Yossef s’est détériorée de façondramatique, Habousha se rend dans sa chambre, ferme la porte et déchire sachemise en signe de deuil. « Depuis ma rencontre avec le rav, je savaisque le jour où il partirait, je ressentirais un profond vide à l’intérieur. Cen’est pas seulement son génie talmudique qui me manque, ni sa sagesse, maisc’est mon ami qui s’en est allé ! C’est ce que je ressentais pour lui. Jeme suis dit que je ne chanterai plus jamais les chansons que j’avais chantéeset adaptées pour lui », soupire-t-il.

L’ère du ravOvadia Yossef appartient aujourd’hui au passé. Pour Habousha, il s’agit d’unnouveau tournant dans sa carrière musicale. Beaucoup s’interrogent sur sonavenir artistique. Il a, par le passé, collaboré avec de nombreux artistespopulaires tels que Berry Sakharof, Mosh Ben-Ari, Etti Ankri, Micha Shitrit,Shlomo Bar, Ofer Levy et Yaïr Dalal qui ont tous approché Habousha pour tenterde percer le mystère des paroles de ses chansons.

Par ailleurs, ilenseigne à de nombreux garçons talentueux qui viennent en Israël, de partoutdans le monde, pour passer un an ou deux à apprendre la cantillation. Ils rejoignentensuite leurs communautés afin d’y conduire les prières de manière plusprofonde, plus spirituelle. Habousha a également enseigné la poésie àl’Université hébraïque de Jérusalem pendant un an.

Quand onl’interroge sur ses affinités avec la musique israélienne, il répond sanshésitation : « J’aime les vieilles chansons israéliennes, mais jen’aime pas du tout la musique moderne du Proche-Orient. Ils prennent deschansons arabes qu’ils ne comprennent pas, et enregistrent dessus une nouvellechanson en hébreu qui n’a rien à voir et le résultat est inaudible. J’entendsbeaucoup de chansons à la radio que je reconnais pour avoir été chantées enarabe à l’origine, et je ne comprends pas pourquoi ils les ont massacrées.Pourquoi ne prennent-ils pas le temps d’étudier correctement les chansonsoriginales ? » Et de sourire : « Mais j’adore la musiqued’Arik Einstein ».