Le profilage en question

Le principal aéroport d’Israël dispose de l’un des meilleurs systèmes de sécurité du monde, mais faut-il que ce soit au détriment des passagers ?

P16 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P16 JFR 370
(photo credit: Reuters)

Hind Rejwan n’est pas près d’oublier le jour oùson mari et elle, alors jeunes mariés, ont voulu s’envoler pour l’Italie.

« Dès notre arrivée, on nous a traités avec suspicion. J’étais enceinte detrois mois et je prenais soin de ne pas passer trop près des machines à rayonsX », raconte-t-elle.

Un souci qui ne fait ni chaud ni froid au personnel de sécurité de l’aéroport. Aprèsavoir subi une rapide série de questions et un contrôle des passeports, lecouple est conduit autour d’un comptoir en U pour un examen des bagages.

« Là, devant plusieurs autres passagers, les employés ont commencé à vider mavalise. Ils prenaient mes sousvêtements un par un et les levaient à bout debras pour les examiner individuellement. Ils ont obligé mon mari à boire labouteille d’eau qu’il avait dans son sac, afin de prouver qu’elle n’était pasempoisonnée, et ils nous ont fait manger devant eux tous les bonbons d’unpaquet que nous avions acheté. » L’examen dure deux heures. Hind ne cesse derépéter qu’elle et son mari sont fonctionnaires du gouvernement israélien.

« Je les suppliais d’aller vérifier, mais ils ne voulaient rien entendre. » Lecouple est ensuite emmené dans une autre salle. « On aurait dit qu’ilscherchaient juste à passer le temps. Ils nous ont fait vider nos portefeuilleset ont contrôlé chaque shekel individuellement pour voir s’ils n’étaient pasfaux. » Ce n’est que cinq minutes avant l’heure du départ que les Rejwan sontescortés jusqu’à la porte d’embarquement et qu’ils peuvent monter dans l’avion.

Dix ans ont passé depuis, mais le souvenir reste vif. Hind et son mari, quitravaillent toujours pour le gouvernement, ont engagé une procédure judiciairecontre les services de sécurité de l’aéroport.

« Nous n’avons jamais compris pourquoi nous représentions une menace, si cen’est que nous avions des noms arabes », dit-elle. « Nous sommes citoyensisraéliens, fonctionnaires du gouvernement, qui nous fait assez confiance pournous laisser travailler tout près de la Knesset. Alors pourquoi ne pouvons-nouspas prendre tranquillement l’avion dans l’aéroport de notre pays ? »

Uneméthode encensée et critiquée

Cet incident n’est pas isolé. Beaucoup devoyageurs, qu’ils soient arabes ou touristes étrangers, juifs ou non juifs, seplaignent de contrôles interminables, invasifs et humiliants, subis àl’aéroport Ben-Gourion. Il faut dire que l’aéroport est le principal point deliaison entre Israël et le monde extérieur, puisqu’il y a peu de trafic devoyageurs aux frontières jordanienne et égyptienne.

Kafkaïen : tel est le qualificatif généralement utilisé par les victimes de cescontrôles jugés abusifs, que ce soit en Israël ou dans le pays d’origine, audépart du vol.

Un problème dont n’ont pas conscience la plupart des Israéliens et des juifsétrangers, dans la mesure où le personnel de sécurité pratique le profilage,une méthode à la fois encensée et critiquée à travers le monde.

Selon un récent reportage télévisé de la deuxième chaîne israélienne,l’aéroport inaugurera bientôt un nouveau système d’examen des bagages quidevrait réduire le temps d’attente et la nécessité de fouiller les valises à lamain.

Cependant, il ne semble pas que cette nouveauté changera le processus deprofilage ni les fouilles au corps dont se plaignent certains voyageurs.

Le terminal 3 de l’aéroport Ben-Gourion, d’où arrivent et partent tous les volsinternationaux, a ouvert en grande pompe en 2004. Avec ses 110 comptoirsd’enregistrement, l’immense hall des départs (10 000 m2) peut gérer un largevolume de trafic : 12 millions de passagers y passent chaque année pouremprunter les 95 000 vols commerciaux.

En 2012, 3,5 millions de touristes étrangers y ont débarqué.

Rafi Sela, 65 ans, président de l’entreprise de consultants AR Challenges etexpert en sécurité des transports internationaux, a travaillé avec l’Autoritédes aéroports d’Israël (AAI) et le Shin Bet (Agence de sécurité israélienne)lors de la conception du terminal 3. Pour lui, il est clair que le système desécurité de cet aéroport est le meilleur du monde. L’AAI est en effet la seuleorganisation qui effectue les contrôles de sécurité en fonction des besoins dumoment et selon des règles professionnelles définies par le Shin Bet et lapolice israélienne.

Soit des militants d’extrême-gauche, soit des Arabes 

En arrivant à l’aéroport,les passagers subissent une série de questions initiales qui peut mener à desséances d’interrogatoires beaucoup plus longues.

« Ce sont vos intentions qui nous intéressent », explique Sela, ajoutantqu’Israël est, plus que tout autre pays, exposé à des menaces sécuritaires. «Nous devons donc prendre des mesures très sévères. Et notre système fonctionne,il fonctionne depuis des années. En trente ans, il n’y a pas eu un seulattentat contre des avions israéliens qui n’ait pas été déjoué.

« Le plus important pour nous, c’est que le personnel de sécurité reçoive uneformation et un entraînement adéquats. Ceux qui posent les questions sont très bien formés, très bien entraînés, etsous surveillance permanente. C’est réellement l’un des meilleurs systèmes dumonde. Seulement, nous employons des étudiants et des jeunes qui viennent determiner l’armée et qui ne sont ni très mûrs ni très délicats.

On leur demande de juger ce qui se passe, tout le processus est très subjectifet il est très difficile de leur imposer de rester polis dans lesinterrogatoires, lorsqu’ils se trouvent devant des individus qu’ils estimentsuspects. » Pour définir ces « suspects » issus du profilage, Sela n’y va paspar quatre chemins : « Ce sont soit des militants d’extrême-gauche, soit desArabes », reconnaît-il.

Tous les Arabes ne sont pas profilés comme suspects cependant, mais quand ilsfont partie d’une hamoula (grand clan familial) dont un ou plusieurs membressont en prison pour terrorisme, ils sont d’emblée soupçonnés. « On les repèretout de suite et ils sont alors soumis à un interrogatoire très rigoureux etpas très agréable, je le reconnais. Ils se sentent forcément humiliés et c’esttrès pénible pour eux. » 

La fouille au corps, toujours désagréable 

Lesréactions des individus catalogués comme des menaces varient de l’abattement àla moquerie. Yara Dowani, 21 ans, est palestinienne. Née à Jérusalem est, elle est étudianteen management à l’université européenne de Barcelone. Elle revient en Israël enmoyenne trois fois par an.

« Cela commence déjà à l’entrée de l’aéroport (à 1 km du terminal) : là, sivous dites que vous venez d’une zone arabe, on fouille votre voiture pendantune trentaine de minutes », explique-t-elle. « Ensuite, dans l’aéroport, dèsqu’ils voient que j’ai un document de voyage israélien et un passeportjordanien délivré à Jérusalem est, ils commencent à me poser mille questions :par quel mode de transport je me rends à l’université quand je suis àBarcelone, qui est propriétaire de mon appartement… et toutes ces questions,ils prétendent les poser pour ma propre sécurité. C’est absurde ! » Le plustraumatisant pour elle, ce sont les fouilles au corps.

« La fille de la sécurité promène ses mains sur moi, même sur les zones lesplus sensibles, alors qu’elle sait parfaitement que je ne transporte pasd’armes ! Ils savent très bien à quel point c’est désagréable, mais ils le fontjuste pour qu’on se sente déstabilisé, faible et soumis. » Après tout leprocessus, Dowani s’entend dire qu’elle ne peut pas emporter son ordinateuravec elle dans l’avion, qu’elle doit le mettre en soute. « Et quand je montedans l’avion, je vois tous les autres voyageurs avec leur ordinateur ! » «C’est incroyable que l’on traite encore les gens comme ça en 2013 ! Vous, vousavez juste envie de rentrer chez vous, et on vous retient pendant des heures !Parfois, je me dis que je ne vais pas voyager du tout, ou que je vais passerpar la Jordanie.

En fait, les gens de la sécurité pourraient nous parlergentiment quand ils contrôlent nos bagages, mais non… Je comprends qu’il fautun minimum de contrôles, mais à ce niveau-là, ça devient insensé ! De toutefaçon, si quelqu’un a envie de commettre un attentat, il peut le fairen’importe où. Quand on passe entre les mains de ces employés-là, on en vient à croire quetous les Israéliens et les juifs sont comme ça ! » 

Un personnel critiqué 

AreenA., 23 ans, vit également à Jérusalem est et fait de fréquents allers-retoursavec la Chine pour les magasins que possède sa famille. Elle se souvient d’unefois où l’employé de la sécurité a sorti toutes ses affaires de sa valise, puislui a dit de tout ranger. « Je lui ai répondu : “Non, vous avez tout sorti,c’est à vous de tout remettre !” » Areen n’a pas aimé non plus la fouille aucorps qu’a pratiquée sur elle une femme de la sécurité dans une pièce fermée.Elle se montre toutefois plus positive que Dowani : « Ils sont polis et ilsplaisantent parfois avec nous. Ce n’est pas si méchant que ça ! On s’habitue !On arrive à l’aéroport trois heures avant le vol, au cas où ils voudraient nousfouiller… Et je me mets toujours dans la tête qu’il vaut mieux être de bonnehumeur, mieux vaut rire et sourire. » Au fil des ans, les procédures desécurité de l’aéroport ont plus d’une fois fait les choux gras de la presse. En2007, Rania Joubran, élève diplomate arabo-israélienne, fille du juge à la Coursuprême Salim Joubran, a été jugé « voyageuse à haut risque » alors qu’ellepartait à Barcelone. Dans un article du Yediot Aharonot, elle s’est plainted’avoir été traitée de façon brutale et irrespectueuse.

Beaucoup de touristes étrangers critiquent par ailleurs le personnel desécurité. En octobre 2010, Heather Bradshaw, universitaire américaine quivenait donner une conférence en Israël, a subi des fouilles qui, dit-elle, ontduré plus d’une heure. En réponse à cette accusation, El Al a affirmé n’avoirrien fait d’autre que se conformer aux instructions du ministère de la Défense.

Les femmes, proies faciles pour les terroristes 

Donna Shalala, ex-secrétaired’Etat américaine à la Santé et désormais présidente de l’université de Miami,a été retenue alors qu’elle quittait Israël au terme d’un voyage avecl’American Jewish Committee. Selon un communiqué de son université, elle auraitété retardée par des questions et une fouille complète de ses bagages qui ontduré près de trois heures. « Toutefois », a-t-elle déclaré aux journalistes quil’interrogeaient à la suite de l’incident, « même si cela n’a pas été trèsagréable, la sécurité d’Israël et des voyageurs passe avant tout. » Les femmessemblent être davantage victimes du profilage que les hommes. Eva Tapiero,avocate française de 29 ans et étudiante en journalisme, a été choquéelorsqu’elle est venue en Israël pour effectuer un stage. « J’ai l’impressionque tout le pays est paranoïaque et que l’on voit des terroristes partout »,affirme-t-elle. « Je me suis sentie vraiment humiliée. Le problème, c’est qu’onne nous dit rien. Vous ne savez pas ce qui va se passer et, tout à coup, onvous demande de baisser votre pantalon devant trois personnes qui vousregardent.

Vous vous sentez faible, démunie face à ces trois femmes qui peuvent faire toutce qu’elles veulent… » Si les femmes sont nombreuses à subir ce genre decontrôle, c’est parce qu’on les estime plus susceptibles de se laisserconvaincre par des terroristes. Dans les années 1980, une femme enceinte avaitreçu une petite valise de son fiancé, Nezar Hindaoui, qui n’avait pas hésité àse servir d’elle et à la sacrifier pour faire exploser un avion à destinationde Londres.

Toutes les femmes interviewées pour cet article ont déclaré que, parmi leursconnaissances, les hommes qui ont subi des contrôles ont eu moins à souffrirqu’elles-mêmes.

Un système à revoir ? 

Les experts commencent à présent à se demander si lemoment ne serait pas venu d’introduire des réformes. L’un d’eux, qui préfèregarder l’anonymat, estime qu’il faudrait revoir l’approche adoptée àl’aéroport. « La méthode israélienne dont les responsables sont si fiers a étéinstituée en 1968 », fait-il remarquer. « Elle a été imaginée dans l’urgencepar le Shin Bet pour combattre le terrorisme palestinien, mais le systèmecommence à se démoder. Désormais, de nouveaux moyens techniques ont fait leurapparition. » Il déplore la gêne que le processus occasionne auprès desvoyageurs. « On confisque des ordinateurs, on fouille au corps desuniversitaires étrangers : c’est honteux, inhumain et nocif en termes d’image.» Selon lui, le profilage est efficace, mais les fouilles au corps et les troisheures d’interrogatoire sont absurdes. La tendance naturelle à placer lasécurité au-dessus de tout est problématique, dit-il, et il est temps que lesmédias et les hommes politiques posent les vraies questions. « La sécuritéd’Israël est importante pour moi, Israël est important pour moi, mais laméthode actuelle est contre-productive. J’espère qu’il va y avoir des réformes.» Les discussions sur la sécurité israélienne tournent en général autour de laquestion de savoir si ses méthodes sont plus efficaces que celles de l’Europeou des Etats-Unis.

Dans un article de 2011 sur le site Salon.com, Brian Palmer s’interrogeait : «Qu’est-ce qui est si formidable dans le système de sécurité israélien ? » Saréponse : « C’est qu’on ne vous prend pas en photo tout nu, pour commencer. »Cela se passait pendant la controverse sur l’utilisation par les services desécurité des aéroports américains de scanners corporels Raspican à rayons X,dont on disait qu’ils produisaient des images des individus « presque nus ».

Le profilage a fait ses preuves 

« Pendant des années », explique Sela, « nousavons tenté de convaincre les Américains que ce qu’ils faisaient étaitcomplètement idiot : le contrôle des bagages, par exemple, ne sert à rien etcoûte des millions de dollars. » Il se souvient avoir expliqué à un jeuneofficier de sécurité qu’un homme qui porte des semelles orthopédiques dans seschaussures peut très bien y dissimuler des barres de plastique. « La machine àrayons X décèle le métal. Si l’explosif et la chaussure sont du plastique, vousne le découvrirez jamais. » Voilà pourquoi, pour lui, le profilage et lequestionnaire sont les seuls moyens de procéder. Il reconnaît toutefois que lepersonnel pourrait s’améliorer en matière de relations interpersonnelles. « Lesemployés devraient avoir une approche moins arrogante, se montrer pluscivilisés. » Il pense également que l’on pourra se passer des fouilles au corpsune fois les nouvelles technologies agréées. « Les auteurs de ces technologiesdoivent se battre pour faire accepter leurs inventions au Shin Bet et auxautres », affirmet- il. A l’avenir, selon lui, les machines pourront même servirdans la première étape, celle du questionnaire, en analysant les réactions desvoyageurs interrogés. « Si, à l’heure actuelle, nous dirigeons 10 % despassagers vers la fouille, il n’y en aura plus qu’1 % quand les nouvellestechnologies seront en place », espère-t-il.

« L’AAI accomplit un service rapide, courtois et professionnel », proteste leporte-parole de l’AAI, « tout en assurant la sécurité des avions et despassagers. » Il ajoute que les contrôles sont effectués sans distinction derace, de religion ou de sexe.

« Nous avons un dialogue régulier avec le secteur arabe israélien et nousorganisons même des visites de l’aéroport. » Hilik Bar, secrétaire général duparti Travailliste et vice-porteparole de la Knesset estime que les procéduresde contrôle sont nécessaires. « Israël est confronté à un environnementdangereux et unique au monde sur de nombreux plans », explique-t-il. «Malheureusement, la réalité exige que certaines personnes subissent descontrôles de sécurité plus intenses que les autres et j’en suis désolé. Jecomprends leur sentiment de révolte, mais il n’en reste pas moins que, pourmoi, le personnel de sécurité de l’aéroport est extrêmement professionnel. Jerefuse de croire qu’il pratique ce que l’on peut appeler des mauvais traitementspour des raisons ethniques ou par haine raciale. »

Terroristes vs.non-terroristes 

La sécurité est indispensable, poursuit-il, parce qu’Israël afait l’expérience d’attentats perpétrés par des femmes, ou même des enfants. «Notre priorité doit être la sécurité des passagers, et non le souci de savoircomment nos mesures de sécurité seront jugées à l’étranger, ou l’inconfort etles désagréments causés à certains passagers. » N’empêche que les plaintes, enparticulier celles formulées par des personnalités importantes, font un peubouger les choses. « Nous savons ce qui se passe et il n’y a rien de nouveau »,répond un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères.

« Le personnel de sécurité de l’aéroport connaît le problème, nous en discutonsbeaucoup avec lui. Et je suis très heureux que la technologie moderne nouspermette de mettre en place un nouveau système qui permettra de limiter lesinteractions humaines. » Cette nouvelle technologie, qui devrait êtreintroduite prochainement, contrôlera automatiquement les bagages des voyageurs.Mais le Shin Bet et le ministère du Tourisme sont jusqu’à présent restés trèsdiscrets sur le sujet.

Reste les problèmes liés au profilage racial. David Rudovsky, professeur dedroit à l’université de Pennsylvanie, qui est aussi associé dans l’entrepriseKairys, Rudovsky, Messing and Feinberg, soutient que le profilage racial estnon seulement illégal aux Etats-Unis, mais aussi improductif.

« Quand on classe les gens dans deux catégories, terroristes possibles ounon-terroristes, en fonction de leur race ou de leur pays, on court le risquede laisser passer des individus dangereux. Et soumettre un grand nombre devoyageurs à des actes intrusifs ou humiliants a un côté injuste etpolitiquement contre-productif. » Pour Sela cependant, les passagers quisouffrent réellement des contrôles de sécurité effectués sont assez peunombreux.

« Mon opinion personnelle, c’est qu’un faible pourcentage de personnesinterrogées à Ben-Gourion se sentent brimées… mais au bout du compte, ne dit-onpas que, quand on coupe du bois, on se prend des échardes ? » Miriam Sokolow acontribué à cet article.

Miriam Sokolov a contribué à cet article.
Certains noms ont été changés à la demande des interviewés.