Le rabbin du Mur occidental

Shmouel Rabinowitz, le rabbin du Kotel, semble marcher sur des œufs alors qu’il est en butte aux pressions de toutes parts.

P11 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P11 JFR 370
(photo credit: Reuters)
Le rabbin ShmouelRabinowitz évoque, avec un brin de nostalgie, les années qui ont suivi sanomination, en 1995, en tant que rabbin du Mur occidental dans la vieille villede Jérusalem. Paix et sérénité régnaient alors en ce lieu sacré entre tous.Seule ombre au tableau, de loin en loin, de rares escarmouches opposaient lesJuifs à propos du droit de prier sur le site le plus saint du judaïsme. Maiscela n’entraînait pas de violence entre la police et les féministes. Il sesouvient aussi de sa déception face à la négligence qui régnait au Muroccidental : pas le moindre coin d’ombre pour échapper au soleil de plomb, pasde toilettes à proximité et un manque de chaises et de pupitres pour la prière.Même en l’absence d’escarmouches ou de tensions, le Mur n’était pas trèsconvivial pour les visiteurs du lieu.

Aujourd’hui âgé de 43 ans, le rabbin, qui n’avait que 25 ans à sa prise defonctions, ne cache pas sa satisfaction à la vue des nombreuses améliorationsintervenues depuis. Coins d’ombre, toilettes, chaises et pupitres sont là engrand nombre – pour le confort des huit millions de visiteurs par an, soitquatre fois plus qu’auparavant au cours de la dernière décennie.

Rabinowitz observe également avec un certain enthousiasme comment le Mur estaujourd’hui aisément accessible aux Juifs non pratiquants qui souhaitents’imprégner de la tradition juive. Ainsi par exemple, le nombre de bar-mitsvotau Mur occidental est passé de 3 000 par an en 2006 à 20 000 par anaujourd’hui. En outre, contrairement à la situation passée où peu d’enfantsisraéliens visitaient le mur, des milliers y viennent aujourd’hui.

Menace de mort

Mais le calme quia prévalu durant ses 18 années d’administration du Mur, semble avoir disparu.Au cours de l’interview, on pouvait sentir chez Rabinowitz une certaineinquiétude derrière la sérénité affichée. On le serait à moins ! En effet, ilvenait de recevoir sa première menace de mort, quelques jours plus tôt. Unenote, remise à son domicile, lui faisait part de représailles s’il permettait auxfemmes du mouvement libéral et réformé de prier au Mur selon leurs désirs. Laphoto d’un pistolet figurait au coin en bas à droite, de la note. Pour lapremière fois au cours de son mandat, des gardes ont été postés devant la portede son bureau.

« Ce n’est certainement pas une bonne chose », déclare le rabbin, caressant sabarbe noire, à propos de la menace de mort dont il est l’objet. « Je n’apprécieguère le fait que la controverse sur les femmes du Mur a dégénéré à ce point etprovoqué des réactions aussi extrêmes. » Il a clairement pris la menace de mortau sérieux.

Le rabbin du Mur doit faire face à des pressions de toutes parts. Les femmeslibérales lui en veulent de ne pas les laisser prier sur le site avec téfiline,talith et Sefer Torah. Les groupes extrémistes ultraorthodoxes l’accusent de semontrer trop conciliant envers elles. La revue ultraorthodoxe Ha’eda va jusqu’àle soupçonner de vouloir transformer le Mur en « un lieu de divertissement pourattirer Gentils et prostituées ».

Pourtant, le Mur occidental véhicule un message de sérénité et derecueillement : c’est bien ce que chaque Juif ressent en approchant de sesvieilles pierres qui entouraient le Second Temple. Mais paradoxalement,Rabinowitz a l’impression de se trouver littéralement au cœur d’un champ debataille. « C’est un vrai problème », explique-t-il. « Le Mur doit être un lieuqui unit et rassemble : nul ne devrait imposer ses coutumes ici. Cela mènedroit à la catastrophe. »
Les femmes du Mur

L’organisationféministe connue sous le nom des femmes du Mur organise, depuis 1988, desprières au Mur au début de chaque mois hébraïque, à l’exception de RoshHashana. Son but est d’obtenir le droit pour les femmes de porter des châles deprière et de prier et lire la Torah collectivement et à haute voix au Kotel.

Si pendant des années, elles se sont vues interdire de lire la Torah ou deporter téfiline (phylactères) et châles de prière au Mur occidental, objetsrituels que seuls les hommes juifs portent habituellement, elles évitaientjusqu’à présent toute forme de provocation (selon Rabinowitz).

Les femmes du Mur se sont opposées à une décision de la Cour suprême en 2003,qui leur permettait d’organiser les prières du matin dans la section des femmesau Mur lui-même, mais les obligeait à poursuivre la lecture de la Torah àl’Arche de Robinson, adjacente au lieu de prière principal. C’est seulement aucours de cette dernière année que les efforts continus des femmes du Mur pourobtenir le droit des femmes libérales à prier au Mur, selon les coutumes deleur choix, ont conduit à une intensification des violences et altercationsavec la police.

Le premier incident grave de ce genre s’est déroulé en octobre 2012, lorsque lapolice, après avoir fouillé leur chef de file Anat Hoffman, l’a forcée à passerla nuit en cellule pour avoir porté un châle de prière et récité le Shema auMur. Hoffman a fait porter le blâme sur Rabinowitz, qui aurait incité la policeà se livrer à ces soi-disant mauvais traitements, l’accusant d’être « ivre depouvoir ».

La guerre du Mur a alors fait la une de la presse internationale, qui a trouvélà un fait juteux opposant les Juifs entre eux, sur le lieu et la manière dontun Juif doit prier.

Les femmes du Mur ont remporté une victoire, fin avril, quand un juge dutribunal de Jérusalem a déclaré que le groupe ne violait pas la loi en portantdes châles de prière, étant donné que la décision de la Cour suprême en 2003n’avait pas pour but de conférer un caractère d’infraction pénale à leurutilisation.

La Cour suprême a également déclaré que les prières du Mouvement ne troublaientla paix en aucune manière et ne contrevenaient pas à la loi. La police ainterprété la décision de la Cour suprême comme voulant dire que la lecture dela Torah par les femmes devait se faire à l’Arche de Robinson, mais que laprière du matin qui précède celle-ci pouvait se dérouler dans la section desfemmes.

« Elles ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent »
Alors que latension monte entre Rabinowitz et les femmes du Mur, les parties attendent lesrecommandations de la commission ministérielle chargée de trouver un terraind’entente pour mettre fin au différend.

Compte tenu des victoires remportées devant les tribunaux par les Femmes du muret de la campagne médiatique intense qu’elles mènent tambour battant,Rabinowitz sait qu’il ne peut pas éliminer les féministes. Il essaie donc defaire en sorte que, lorsqu’elles prient au Mur, elles le fassent sans gêner nichoquer la grande majorité des religieux présents sur le site.

Ce qui semble déranger Rabinowitz, ce n’est pas tant qu’elles portent téfilineou châles de prière, ni même qu’elles se livrent à la lecture de la Torah, quele fait qu’elles le fassent au milieu de femmes venues traditionnellement prierau Mur. « Je veux voir les femmes du Mur séparées des fidèles orthodoxes, etnon pas en train de prier sur leur dos », remarque-t-il. À son avis, les femmesdu Mur doivent prier seulement à l’Arche de Robinson.

« Je suis, bien sûr, opposé à tout ce qui va à l’encontre de la halakha [la loijuive] », commente Rabinowitz. « Mais je dois bien admettre la réalité. Jecomprends tout à fait que certains se refusent à suivre la tradition juive.Cependant, tout le monde ne peut pas faire simplement ce que bon lui sembleici. » Rabinowitz compare le conflit avec les femmes du Mur à une foulecomposée de nombreux individus qui essaieraient tous de franchir le mêmecarrefour à la fois. « Si tout le monde essaie de traverser en même temps, il ya des accidents constamment. Personne ne veut dénier aux femmes du Mur le droitde prier, mais elles ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent. » Le 9 juin,alors que chacun redoutait de voir de nouvelles vagues de violence éclater,quelque 300 militantes du Mur se sont rassemblées dans la section des femmespour les prières mensuelles. La police avait organisé un espace barricadé pourle groupe, et un grand nombre de policiers protégeait les participantes. À lasurprise générale, tout s’est déroulé le plus paisiblement du monde.

L’homme de l’ombre
Pendant la plusgrande partie de son mandat en tant qu’administrateur du Mur, Rabinowitz estresté dsicret. Avant que n’éclate la controverse avec les femmes du Mur l’annéepassée, il s’exprimait principalement par le biais de déclarations écrites etde livres qu’il publie sur l’attitude à avoir lorsqu’on vient se recueillir auMur occidental et les lois s’y référant. (Par exemple, les papiers insérés dansle Mur, doivent-ils être brûlés ou enterrés ? Le rabbin opte pour la deuxièmesolution, conforme à la loi concernant les écrits sacrés, portant le nom deDieu.) Car l’homme semble plus à l’aise dans l’ombre, sachant trop bien qu’ilest assis sur une poudrière. Il émaille la conversation de mots comme «sensible » et « problématique » pour décrire certaines situations liées au Mur.« La moindre erreur de ma part », souligne-t-il avec une sérénité équivoque, «risque d’embraser tout le Moyen-Orient. » Il préfère travailler en coulisses,heureux que d’éminents citoyens s’adressent à lui pour connaître les derniersdéveloppements au regard des polémiques qui agitent la communauté ultraorthodoxe.Aussi, rares sont ceux qui le reconnaissent ou l’arrêtent en chemin quand ilparcourt les ruelles de la vieille ville. Il cache peut-être l’espoir dedevenir un jour le Grand Rabbin ashkénaze d’Israël – mais pour l’heure, il sesatisfait pleinement d’accomplir sa mission d’administrateur du Mur occidental.

Ravi de constater que les Juifs sont de plus en plus nombreux à se rendre auMur, Rabinowitz explique ce qui justifie cette recrudescence. Il y a, selonlui, un mécontentement croissant, parmi les Juifs non pratiquants, à voir leursenfants et petits-enfants ignorer la prière ou la lecture de la Torah. Pour yremédier, ces parents et grands-parents souhaitent renforcer leurs liens avecle judaïsme.

« Le Mur est l’endroit le plus évident pour les laïcs, qui leur permetd’établir ce lien avec le judaïsme, sans se sentir menacés », expliqueRabinowitz. « C’est un lieu ouvert à tous les Juifs du monde entier, quel quesoit leur degré de pratique. » Il note également que les ultraorthodoxes sontde plus en plus nombreux. Les nouvelles crises apparues au sein de leurcommunauté, les pressions qui s’exercent sur eux pour servir dans les forces dedéfense israéliennes, pour trouver du travail ou échapper à la pauvreté, lesmènent tout naturellement en ce lieu, saint entre tous, « que la présencedivine n’a jamais quitté ».

Question d’étiquette
On pourraitpresque être tenté de voir en Rabinowitz un brillant promoteur, doté d’un grandpouvoir de séduction pour vanter les mérites de son produit. Mais il réfute cetargument pour expliquer la popularité croissante du Mur. « Le Mur n’a besoin nide publicité ni de publicitaires », déclare-t-il amusé. « Le Mur est là pourrépondre aux besoins des gens, et ce depuis près de 2000 ans. » En tant queresponsable du site internet Kotel.org, Rabinowitz ne considère pas celui-cicomme un nouvel outil de promotion du Mur, mais simplement comme un autreservice mis à la disposition des Juifs du monde entier.

Son bureau est perché au-dessus du tunnel du Mur occidental, à deux pas de lasection des hommes. Il porte la tenue traditionnelle des rabbins orthodoxes :kippa noire, costume noir, chemise blanche, cravate noire à pois blancs, avecun chapeau noir à larges bords posé sur son bureau. Sur celui-ci se trouventaussi des mails et autres documents. Si une question tarde à venir durant notreinterview, il jette un œil sur un document et le signe. Les murs de son bureausont tapissés de livres saints et de photos du Kotel. Au cours de notreentretien, il lui arrive de bâiller à plusieurs reprises, peut-être parce queson père, le rabbin Chaim Yehouda Rabinowitz, l’a rejoint avant l’aube pourétudier avant la prière.

Le rabbin et son épouse Yael ont sept enfants, cinq filles et deux garçons,âgés de 4 à 20 ans. Il a écrit des livres qui traitent des questionshalakhiques sur l’étiquette au Mur occidental. Il a même tenté d’imposer cetteétiquette à deux papes en visite au Kotel, ce qui n’a pas manqué de faire lesgros titres de la presse internationale. Il a en effet demandé aux souverainspontifes Jean-Paul II et Benoît XVI de dissimuler leurs croix, symbole ostentatoiredu christianisme, lorsqu’ils se sont rendus au Mur.

« Un Juif », soutient Rabinowitz, « ne doit pas entrer dans une mosquée avecses téfiline ou son châle de prière. De même, un pape ne devrait pas venir auMur avec une croix autour du cou. » Il n’a pas insisté pour que les papesretirent leurs croix avant de visiter le mur, mais seulement pour qu’ils lesportent en toute discrétion. En fin de compte, les deux papes ont caché leurcroix à l’intérieur de leurs vêtements, Jean-Paul II s’y prêtant de meilleuregrâce que Benoît XVI.

Dans la cour des grands
Natif deJérusalem, Rabinowitz descend d’une vieille famille Loubavitch, qui compte enson sein de nombreux rabbins parmi les plus respectés de la ville sainte. Il aétudié à la yeshiva Loubavitch Kol Torah, située dans le quartier de BayitVegan.

Rabinowitz a très tôt été attiré par la Torah. « J’aime la Torah, la religionet la prière ainsi que la connexion que nous entretenons avec nos sourcesjuives », affirme-t-il. « J’aime tous les Juifs. Personne ne me laisseindifférent. » Au cours de son service dans l’armée israélienne, au sein durabbinat, il s’est arrangé pour que les soldats se rendent à Jérusalem, dansl’espoir qu’ils acquièrent ainsi une meilleure appréciation du judaïsme.

A l’automne 1995, le premier ministre d’alors, Itzhak Rabin, et 40 GrandsRabbins doivent choisir un successeur à Yehouda Meir Getz, l’ancien rabbin duMur qui vient de s’éteindre à l’âge de 71 ans. Le nom de Rabinowitz est évoqué,bien qu’il n’ait alors que 25 ans.

Lui-même estime être trop jeune pour prendre une telle responsabilité. Il adéjà, cependant, acquis une certaine expérience de leadership. Un an plus tôt,il a été le rabbin en charge d’une communauté du sud de Jérusalem, à GuivatHamatos. Il note avec fierté avoir réussi à rapprocher les immigrants russes,les Juifs éthiopiens et les Israéliens de cette communauté – qui ont pourtantcoutume de prier dans des synagogues séparées.

Désireux de jouer un rôle actif dans la direction politique et religieuse, Rabinowitzest ravi quand, durant l’interview, le président Shimon Peres lui téléphonepour lui demander son avis au sujet des derniers différends opposant laïques etreligieux.

Au cours de leur entretien de huit minutes, les deux hommes ont échangé leurs pointsde vue sur la situation politique et discuté de la question brûlante del’enrôlement des étudiants de yeshiva ultraorthodoxes dans l’armée israélienne.

« On entend dire que Bibi [le Premier ministre Binyamin Netanyahou] se soumet àPeres », déclare Rabinowitz à Peres, [c’est-à-dire que le Premier ministreaccepte l’opinion de Peres à propos des étudiants de yeshiva qui doivent êtreenrôlés dans l’armée israélienne]. « Mais Bibi ne se soumet pas à Peres. Peresne peut que venir en aide à Bibi. Sans Peres, Bibi ne vaut pas grand-chose. » Àpropos de la question du « partage du fardeau national », le rabbin conseille àShimon Peres d’adopter une position modérée. Ceux qui n’étudient pas en yeshivadoivent être enrôlés, selon lui, mais les étudiants de yeshiva devraient êtreautorisés à poursuivre leurs études et ne pas être arrêtés pour insoumission. «Je n’aimerais pas voir la police militaire courir après les harédim pour lesamener à l’armée », confie-t-il à Peres. Après sa conversation téléphonique avecPeres, le rabbin proclame allègrement : « C’était le président d’Israël. »
Une seule faussenote
Parmi les travauxd’entretien dont Rabinowitz et son équipe ont la charge, la suppression demilliers de notes que les visiteurs insèrent dans les crevasses entre lespierres du mur tient une place importante. Deux fois par an, le personnelrecueille les morceaux de papier, dont certains sont adressés simplement à «Dieu de Jérusalem » et les enterrent dans le cimetière du mont des Oliviers, enface de la vieille ville de Jérusalem. « Nous veillons à ce que personne ne leslise », insiste le rabbin. « Ces billets ne concernent que leur auteur et DieuLui-même. »
Le seul faux pasa eu lieu quand le président américain Barack Obama, alors sénateur, a visitéle Mur en 2008 et déposé sa propre note. Après le départ d’Obama, un étudiantde yeshiva a pris le billet et l’a fait passer au quotidien Maariv, qui arévélé que le futur président n’avait pas prié pour une victoire électorale,mais avait demandé à Dieu « Donne moi la sagesse de faire ce qui est droit etjuste ». Quand Rabinowitz a eu vent de la fuite, il en a été horrifié. « Ça aété un véritable scandale », se souvient-il. « J’ai été profondémentembarrassé. » Il a exprimé ses regrets à Obama. Et depuis cet incident, toutesles notes sont recueillies rapidement et mises en lieu sûr pour éviter lesfuites.

Après 18 ans en tant qu’administrateur du Mur, le rabbin Rabinowitz ne semblepas prêt à jeter l’éponge — en dépit des tensions, de la violence et des menacesde mort qui entachent, malgré tout, ce lieu saint entre tous. Tandis qu’ilobserve les gardes postés devant sa porte et réfléchit aux décisions difficilesqu’il doit prendre tous les jours, le rabbin du Kotel semble prêt et disposé àrelever tous les défis à venir.