Les contradictions du Mossad

La poursuite des criminels de guerre nazis n’a pas été la mission prioritaire du Mossad.

alois brunner 298 (photo credit: )
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Les experts des servicessecrets ont longtemps spéculé sur la responsabilité du Mossad dans lestentatives d’élimination d’Aloïs Brunner, secrétaire et bras droit d’AdolfEichmann. Dans le documentaire du cinéaste Yarin Kimor, diffusé récemment surla chaîne 1, Isaac Nofi a confirmé que le Mossad poursuivait bel et bien cecriminel de guerre. Selon Hofi, le Premier ministre de l’époque Menahem Beginavait autorisé la mission. Dans le documentaire, Hofi décrit comment le Mossada rassemblé les informations sur Brunner. 
Des détails sur sa vie, seshabitudes, sa manière d’agir et de penser. Tout a été analysé avec précision.Les agents ont ainsi appris que Brunner, réfugié à Damas après la défaitenazie, était un fervent adepte de la médecine par les plantes et se faisait régulièrementenvoyer des livres sur le sujet par une entreprise autrichienne. « C’est ainsiqu’un jour, Brunner a reçu un paquet bourré d’explosifs de la ‘Sociétéautrichienne de médecine naturelle.’ Nous avons fait de notre mieux sansparvenir à le supprimer », raconte Hofi. 
Brunner a perdu plusieurs doigts mais,emmené d’urgence à l’hôpital, il a eu la vie sauve. 
Un SS de 19 ans 
Né en 1912en Autriche, Brunner avait 19 ans lorsqu’il a rejoint les forces SS en 1931.Après avoir envoyé 56 000 Juifs autrichiens dans les camps de concentration, ildéporte 43 000 Juifs de Salonique et, en à peine deux mois, 23 000 Juifsfrançais sont envoyés à la mort, dont 340 orphelins juifs. Ce, à peine quelquessemaines avant la libération de la France. Adolf Eichmann, dans ses mémoires,en parlait comme de son « meilleur homme ». Les survivants des camps sous sonadministration le décrivent comme une « brute sadique ». Les témoignages nemanquent pas : il forçait des Juifs à courir pendant des heures puis quand ilsn’en pouvaient plus, il ordonnait qu’ils soient battus jusqu’à ce qu’ilstombent de fatigue. Dans d’autres circonstances, il demandait de tuer desang-froid et publiquement. Un témoin décrit comment il a forcé neuf Juifs nusde se tenir au garde-à-vous durant 12 heures consécutives. En même temps, ilsrecevaient des coups des gardes SS. 
Après la guerre, Brunner est un descriminels de guerre les plus recherchés par les Alliés. A son arrestation, ilest emprisonné dans une prison alliée en cachant sa véritable identité. Un foislibéré, il retourne en Autriche où il prend l’identité d’un ami, Georg Fischer,qui lui ressemble. Il s’enfuit alors en Egypte. Là, il rencontre le mufti HajAmin al- Husseini, dont il avait fait la connaissance pendant la guerre, aucours d’une réunion avec Hitler. Husseini le convainc de se réfugier en Syrie,qui était un endroit plus sûr. Brunner suit le conseil et s’installe à Damascomme homme d’affaires allemand. Il entretient alors des relations avec lesmembres de l’ambassade allemande en Syrie. Ceux-ci connaissent probablement savéritable identité et l’aident à se cacher. 
Après Eichmann, Brunner ? 
En 1950,juste après que le Mossad a kidnappé Eichmann en Argentine, Brunner est arrêtépar la police syrienne pour trafic de drogues. Pour établir son innocence, ilavoue sa véritable identité. Les autorités syriennes le relâchent alors etl’aident dans son plan de libérer Eichmann, alors emprisonné en Israël. Planqui n’a jamais été mis à exécution. Selon les services d’intelligenceisraéliens et allemands, Brunner travaillait pour la police syrienne. En luiapprenant les différentes techniques d’interrogation et de torture. En échange,les autorités syriennes le protégeaient par des gardes du corps. Malgré cela,au moins deux autres tentatives d’élimination sont perpétrées. La première sousla forme d’une lettre piégée en septembre 1961. 
L’explosion tue deux employésdes postes et blesse Brunner, rendu aveugle d’un oeil. Non revendiquée,l’action semble avoir été organisée par le Mossad. Les années suivantes,plusieurs pays, dont Israël, réclament son arrestation. Mais la Syrie, qui nereconnaîtra jamais publiquement la présence de Brunner sur son territoire,ignore ces demandes. A deux reprises, Bruner est condamné par contumace enFrance à la prison à vie. En 1980, Brunner sort de l’anonymat par le biais desmédias américains et allemands. Dans ces entretiens, il se montre toujoursadepte de l’idéologie nazie et déclare sa haine de la « race juive » et traiteles Juifs de « fils du Diable » 
Une mort mystérieuse 
Aucune nouvelle officielledu sort de Brunner mais, selon Efraïm Zuroff, directeur du centre SimonWiesenthal à Jérusalem, il serait mort il y a quatre ans. D’après un ancienofficier de la BND, l’agence des services secrets allemands, Brunner auraitdisparu en Syrie. Il y a environ un an, la BND a détruit des documents desannées 1990 qui concernaient Brunner. Il semble que ces documents prouvaientque Brunner avait travaillé pour les services secrets allemands après la guerreet aurait même reçu la protection de plusieurs officiels allemands desdifférents gouvernements d’après-guerre. En fait, la confirmation de Hofi surles tentatives d’élimination de Brunner est surprenante. Tout d’abord, une foisn’est pas coutume, le Mossad reconnaît avoir échoué dans ses missions. 
Deuxièmement, alors que l’on croyait que la poursuite des criminels nazis avaitpris fin dans les années 1960, il semble qu’elle ait continué jusqu’aux années1980. La vérité, on s’en doute, est un peu plus complexe. D’un côté, etcontrairement au mythe qui a suivi la capture d’Adolf Eichmann en 1960, lapoursuite des criminels de guerre nazis n’était une priorité ni pour IsserHarel, directeur du Mossad de l’époque, ni pour son successeur Meïr Amit. ZviAharoni, décédé en mai 2012 à l’âge de 91 ans, est l’un des quatre agentssecrets israéliens qui a capturé Eichmann. Il confirme : « La poursuite descriminels nazis n’était pas un devoir pour les dirigeants du Mossad. »D’ailleurs, si Harel a été encensé à l’enlèvement d’Eichmann, il n’a pasvraiment cherché à poursuivre Josef Mengele, « l’ange de la mort » d’Auschwitz. 
Une priorité ? Sûrement pas ! 
Amit, qui a remplacé Harel à la tête du Mossad,a, sans l’encourager, autorisé la poursuite de criminels nazis. C’est durantcette période, en 1965, que l’unité Césarée dirigée par Yossef Yariv, tueraHerbert Curkus, connu sous le nom du « boucher de Riga », à Montevideo enUruguay. Curkus était directement impliqué dans les meurtres de Juifs de Latviependant la Shoah. 
Plus tard, en avril 1967, deux agents du Mossad de l’unitéKeshet sont arrêtés par la police allemande alors qu’ils tentent de pénétrerdans l’appartement de la femme d’Heinrich Muller, jadis à la tête de laGestapo. Ces agents cherchaient des indices sur l’endroit où il se cacherait.Ils seront relâchés après trois mois, grâce à l’intervention du Premierministre de l’époque Lévi Eschkol. A côté de ces actions, qui déjà netémoignent pas d’une véritable politique pour la poursuite des criminels nazis,le Mossad n’a pas hésité à utiliser les services d’officiers SS pour serenseigner sur les services secrets des pays arabes. On ne peut qu’y voir unopportunisme effronté, un acte immoral et un total manque de consciencehistorique. L’exemple le plus flagrant est celui du colonel Otto Skorzeny, desWaffen SS (qui avait sauvé Benito Mussolini de la captivité). En 1962, RafiEitan, dirigeant des services de sécurité du Shin Bet et plus tard du Mossad,et Abraham Ahitouv, futur dirigeant du Shin Bet, ont rencontré Skorzeny à Madrid.Ce dernier leur a fourni une liste de scientifiques, anciens nazis, quitravaillaient pour le gouvernement égyptien. Le Mossad essayera d’en supprimerquelques-uns et menaça les familles des autres. 
Pragmatisme ou vengeance ? 
Ladichotomie entre la poursuite et la collaboration avec des criminels nazis estsymptomatique de l’attitude schizophrénique du Mossad sur cette question. D’uncôté, il y a le poids de l’histoire et le devoir qui en découle et de l’autredes questions prioritaires, plus pragmatiques et urgentes sur la sécurité dupays. 
Cela commence dans les années 1950 avec Harel, pour se perpétuer dans lesannées 1960 avec Amit et au début des années 1980 avec Hofi et Zvi Zamir. Pourl’ancien dirigeant du Mossad, Shabtai Shavit, qui apparaît aussi dans le filmde Yarin Kimor, c’est Menachem Begin qui a renouvelé la chasse aux nazis enordonnant de continuer la poursuite. » Le problème était que la plupart d’entreeux, du moins les plus importants, n’étaient déjà plusen vie.
Yossi Melman est spécialiste des questions de sécurité etd’espionnage pour Walla, site de nouvelles en hébreu, et co-auteur de l’ouvragepublié récemment Spies against Armageddon: Inside Israel’s Secret wars, LevantBooks, NY. (Les espions contre Armageddon : les guerres secrètesd’Israël.)