Les liquidateurs de Tchernobyl méritent mieux

Le 26 avril 1986, l’un des réacteurs d’une centrale nucléaire ukrainienne explosait. Une grande partie des nettoyeurs envoyés sur place pour sécuriser la zone de la catastrophe sont décédés. Mais certains, installés en Israël, vivent encore et se battent pour les droits des handicapés.

P15 JFR 370 (photo credit: Avec l'aimable autorisation d'Asaf Klieger)
P15 JFR 370
(photo credit: Avec l'aimable autorisation d'Asaf Klieger)

Iliya Chaïmov n’a rien oublié de l’impression étrange qu’il aéprouvée à sa descente du bus près du réacteur n° 4 de Tchernobyl. Il sesouvient que ses cheveux pourtant épais se sont mis à voler dans la très légèrebrise saturée de radiations, comme s’il se trouvait au coeur d’un ouragan. Acet instant, il a compris qu’une avalanche de radiations radioactives était entrain de pénétrer son corps par tous les pores, et de détruire ses cellules.

Chaïmov a 63 ans aujourd’hui, et il fait partie des 200 000 « liquidateurs deTchernobyl », 200 000 personnes qui ont été contraintes de lutter contrel’incendie qui ravageait le réacteur nucléaire, puis de construire un dômed’acier et de béton pour le recouvrir, afin d’empêcher les fuites radioactives.

En matière de radioactivité, l’intensité de cette catastrophe équivalait à 250fois celles d’Hiroshima et Nagasaki réunies.

Chaïmov était alors officier de réserve et il n’a pas pu se dérober à cetordre. Comme un condamné à mort, il est monté dans le bus qui le conduisait auréacteur pour aller participer au pompage du liquide radioactif.

Tchernobyl, le plus important désastre écologique du XXe siècle, a transforméce jeune et robuste officier en un individu qui n’est plus que l’ombre d’unêtre humain. Le niveau de radiation incroyablement élevé auquel il a été soumisdurant six mois de travail sur le réacteur a déformé toute son ossature et leconfine désormais dans un fauteuil roulant. Il ne lui reste plus que l’usage desa main droite.

Chaïmov a fait son aliya il y a 15 ans. Il est l’un des 1 300 liquidateursvivant en Israël, écrasés par le poids financier des traitements médicaux et duhandicap. La plupart ont quitté l’Union Soviétique dans les années 1990,renonçant par là même à des avantages et à de généreuses allocations qui leurétaient dues en tant que liquidateurs, selon la législation soviétique. Ilsrêvaient de vivre en Juifs dans un Etat juif et se sont rendu compte qu’enfait, ils étaient pratiquement invisibles dans la société israélienne.

Au cours de la première décennie du XXIe siècle, la Knesset a reconnu lacontribution des liquidateurs à l’humanité et leur a attribué une subventionannuelle de 5 000 shekels, moins que ce qu’ils auraient perçu chaque mois enrestant en Union Soviétique. Pour ces personnes qui souffrent de maladiesgraves, dont certaines ne sont même pas encore répertoriées par la communautémédicale d’Israël, cela ne suffit pas pour survivre.

Des vies qui ne valent rien 

Récemment, une association israélienne appeléePacte des liquidateurs de Tchernobyl a pris l’affaire en main : elle lutte pourréclamer davantage d’argent à l’Etat et faire connaître au public le calvaireenduré par ces hommes. « Il est important qu’Israël nous aide et nous donne cequi nous revient de droit », affirme Alexander Klantariski, président de cetteassociation. « L’Etat doit accroître les fonds qu’il alloue actuellement ànotre association. Chaque année, les allocations versées aux liquidateurs deTchernobyl correspondent au montant de deux mois de médicaments.

Nous avons besoin d’aide dans notre combat administratif contre la Russie etl’Ukraine, qui nous ont envoyés nettoyer la zone. Nous avons sacrifié nos corpset notre santé pour que les gens puissent continuer à vivre sans danger. Tantque nous étions là-bas, nous recevions des allocations faramineuses, mais dèsl’instant où nous avons fait notre aliya, ces droits nous ont été retirés.Aujourd’hui, beaucoup d’anciens liquidateurs meurent littéralement de faim etn’ont bien sûr pas les moyens de prendre des avocats. Et aucun d’entre nous nes’y connaît en droit international.

Nous avons fait notre aliya par sionisme, mais ici, nous nous retrouvonsmarginalisés. Même les compagnies d’assurances refusent d’assurer lesliquidateurs de Tchernobyl.

Comprenez-vous la signification de cela ? En fait, nos vies ne valent rien ! »Le mois dernier, au cours de la Conférence annuelle des liquidateurs, Klantariskia contacté le député Yesh Atid Yoël Razbozov, qui préside la commission de laKnesset sur l’immigration, l’intégration et les affaires de la diaspora. Il luia demandé d’introduire un amendement à la loi concernant les personnes qui ontaidé à neutraliser les retombées de la catastrophe de Tchernobyl.

Razbozov a relevé le défi, mais il choisit ses mots avec soin : « Certes,Israël a versé aux liquidateurs de Tchernobyl une pension et des allocations,mais certaines choses n’ont pas été menées comme il fallait. Par exemple, lesversements de la sécurité sociale ont été suspendus durant les mois où ils ontreçu de l’argent du fonds spécial », déclare-t-il. « Je vais examiner leursrevendications et nous verrons comment faire pour améliorer leurs conditions devie. » Klantariski, 72 ans, salue cette initiative et affirme que le député adéjà contribué à procurer aux liquidateurs l’aide dont ils ont besoin. « Plusde 1 800 de ces personnes courageuses vivent en Israël, et leur taux demortalité se situe nettement au-dessus de la moyenne nationale. Il est sansdoute plus simple pour le gouvernement d’ignorer le problème, sachant quechaque année qui passe, le nombre de demandeurs diminue ! » 

Des hommes envoyésà la mort 

Survenue le 26 avril 1986 aux petites heures du jour, la catastrophede Tchernobyl est considérée comme le pire accident nucléaire de l’histoire. Cejour-là, une expérience est menée dans le réacteur n° 4. Tout à coup, unesurtension inattendue fait grimper considérablement la température, créant dixfois le montant d’énergie ordinairement produit.

L’une des cuves du réacteur est rompue et plusieurs explosions de vapeur sesuccèdent. A la suite d’erreurs de calcul et d’un non-respect des procédures,les barres de combustible nucléaire fondent et la pression de la vapeurentraîne une explosion qui détruit la dalle de béton recouvrant le réacteur.

Les retombées radioactives, 30 fois supérieures à celles d’une bombe atomiquenormale, s’étendront sur une zone immense et pollueront Tchernobyl, Pripyat etKiev, ainsi que les fleuves voisins, d’où est pompée l’eau potable de cesvilles.

Aujourd’hui encore, soit 27 ans après l’accident, une large zone autour desréacteurs reste contaminée par la radioactivité.

Au départ, l’Union Soviétique tente de cacher le désastre. Elle n’annule mêmepas le défilé du 1er mai, auquel participent des dizaines de milliers d’enfantset d’adultes. Ce ne sera que deux semaines plus tard, après que la Suède aurarelevé des niveaux de radiation extrêmement élevés sur son sol, que leprésident soviétique Mikhaïl Gorbatchev admettra, contraint et forcé, qu’unaccident très grave est survenu.

La construction d’un gigantesque sarcophage de béton, érigé pour enfermer leréacteur, dure plusieurs mois. En attendant, on recouvre le site de fer etautres métaux pour empêcher les matériaux radioactifs de s’échapper dans l’air.On ajoute ensuite des dalles de béton de 1,80 mètre d’épaisseur.

Toutes ces tâches sont accomplies par les militaires, les forces de sécurité etdes bénévoles, que l’on fait travailler sans protections suffisantes.

« Savez-vous combien de gens sont morts là-bas ? » interroge Chaïmov. « L’UnionSoviétique nous a envoyés en sachant très bien qu’aucun de nous n’en sortiraitindemne ! J’ai vu de mes yeux des gens recevoir l’ordre de se rendre dans lesendroits du réacteur où le niveau de radiation était le plus puissant. J’aiparlé à l’un de ces hommes juste avant qu’il n’y aille. Une demi-heure après,il gisait sur le sol, mort, avec le sang qui jaillissait de ses oreilles et desa bouche… » 

Juste un uniforme militaire 

Chaïmov vient d’Ouzbékistan. Lorsqu’ilest appelé sur le site de l’accident, il est âgé de 37 ans et a deux enfants enbas âge. Avec des compagnons de travail, il parcourt en train la longue distancequi le sépare de Tchernobyl, puis des bus recouverts d’une protectionmétallique viennent les chercher à la gare.

« Quand les portes du bus se sont ouvertes, j’ai vu que nous étions àl’intérieur du réacteur n° 3. Seul un mur nous séparait du n° 4 », se souvient-il.« En fait, je ne voyais autour de moi que des murs de 8 mètres de haut.

« La première chose que j’ai sentie, c’est l’électricité dans l’air. Tous lespoils de mon corps se hérissaient. Au bout de quelques jours, j’ai aussi eu undrôle de goût dans la bouche, comme si j’avais mangé du fer. Mais à part ça, onne sent pas les radiations, parce qu’elles n’ont pas d’odeur. Mon travailconsistait à construire des machines et des pompes pour pomper l’eauradioactive. Ils avaient peur que cette eau ne s’infiltre dans le sol et aillecontaminer les fleuves voisins, le Pripyat et le Dnieper, d’où venait l’eaupotable. » Il se met à rire quand on lui demande quel genre de protection ilportait pour cela : « Vous plaisantez ? J’avais juste mon uniforme militaire !En vérité, je ne pensais à rien, je ne réfléchissais pas aux risques, jen’avais pas vraiment peur : je n’en avais pas le temps. Nous étions nés enUnion Soviétique, où on nous avait toujours appris à obéir aux ordres. Ilvalait mieux ne pas poser de questions. Même à Tchernobyl, nous nouscontentions d’agir comme des robots.

De toute façon, même si l’un de nous avait songé à s’enfuir, c’étaitimpossible, avec les soldats en armes postés tout autour du site… « J’aicommencé à avoir peur quand j’ai ressenti les premiers maux de tête. J’étaissûr qu’ils étaient provoqués par les radiations et que j’allais finir partomber malade. En février, soit 6 mois après mon arrivée, j’ai fait une crised’épilepsie.

On m’a hospitalisé à Kiev et les médecins ont constaté que mes veines étaientremplies de substances radioactives.

Il était évident que j’allais avoir un cancer. Du coup, on a remplacé presquetout mon sang. J’ai pensé ensuite que j’étais guéri, mais les médecins m’ontdit que je ne vivrais pas au-delà des années 1990. En entendant ça, j’ai réunima famille et j’ai décidé de faire mon aliya. » 

Seul, devant la télévision 

Unefois en Israël, Chaïmov divorce, puis rencontre Rima, qui est encore sa femmeaujourd’hui. Médecin à Moscou, Rima s’occupe en Israël de personnes âgéesmalades. « J’étais sûr que les radiations n’auraient pas d’effets sur moi »,confie Chaïmov dans un soupir. « Pendant des années, j’ai travaillé en Israëlcomme conducteur de grues et ramené un salaire décent. Mais ensuite, j’ai commencéà éprouver des douleurs terribles dans les jambes. Je suis resté 4 mois àl’hôpital, j’ai été soumis à des dizaines d’examens. Puis les médecins m’ontexpliqué qu’en raison des radiations, mes vertèbres étaient en train de subirune mutation et de pousser vers l’intérieur. Comme nous ignorions comment jeréagirais à la chirurgie, nous avons décidé d’attendre, malgré l’évidentedégénérescence de ma colonne vertébrale. Je savais déjà que ces problèmesosseux étaient liés à la radiation. Quand j’ai commencé à utiliser une cannepour marcher, j’ai été licencié. Cela fait 15 ans que je ne travaille plus. »Chaïmov vit aujourd’hui en location à Or Akiva. Sa maison est extrêmementencombrée et trop petite pour ses quatre habitants. Rima travaille, elle fait desheures supplémentaires pour nourrir la famille et les deux enfants sont àl’école jusqu’à 16 heures. Chaïmov passe donc seul le plus clair de son temps.Comme il ne peut se déplacer sans aide, il reste assis sur son vieux fauteuilélectronique à suivre des concerts à la télévision.

Chaïmov est l’un des liquidateurs de Tchernobyl les plus gravement touchés.Voilà des années qu’il ne peut plus s’allonger sur un lit. La nuit, Rima dort àcôté de son fauteuil.

Elle s’occupe de Chaïmov, l’aide à utiliser un levier électrique qui lui permetde se doucher. Lui administre des analgésiques et lui masse les jambes, qui ontenflé dans des proportions démesurées en raison d’un grave oedème des pieds.

5 000 shekels par an 

« Parfois, j’ai l’impression que personne ne sait que noussommes là », soupire Chaïmov. « Bien sûr, je reçois des compensations de lasécurité sociale, ainsi que l’allocation versée aux handicapés, mais cela nesuffit pas. En fait, il y a 30 ans, j’ai commis une erreur en acceptant un prêtde 30 000 shekels. J’ai réussi à en rembourser la moitié, puis j’ai dû arrêterde travailler. Maintenant, le montant que je dois atteint 1 million de shekels! Il y a 3 ans, la banque a gelé mon compte et a saisi ma voiture, qui étaitspécialement conçue pour mon handicap. Depuis, je reste toute la journée à lamaison. J’ai l’impression de vivre en prison.

« Je suis incapable de m’occuper de toutes les formalités administratives. Enfait, nous ne faisons que nous efforcer de survivre. Ces dernières semaines,nous avions à peine assez d’argent pour manger. Et si nous ne sommes pas mortsde faim, c’est seulement grâce à notre maire, Simcha Yosipov.

Comment voulez-vous que je trouve de l’argent pour payer un avocat, si toute mapension part en médicaments ? « La Knesset doit absolument amender la loi etnous verser davantage que ces 5 000 shekels par an. On devrait aussi nous aiderdans nos poursuites judiciaires contre la Russie et l’Ukraine. Ces pays nepeuvent pas se défiler et fuir leurs responsabilités sous prétexte que nousavons fait notre aliya en Israël ! » Toutefois, il n’a guère d’espoir. Adoptéeen 2001, soit dix ans après l’arrivée d’un groupe de liquidateurs en Israël, laloi censée venir en aide aux liquidateurs de Tchernobyl, née d’une initiativede l’ex-député Youri Stern, a été amendée en 2007. L’allocation annuelle estalors passée à 5 000 shekels, qui venaient s’ajouter à une aide pour lelogement et les médicaments.

L’association réclame actuellement un autre amendement pour augmenter cetteallocation de 60 %. L’homme d’affaires Danny Gachtman, ancien diplomate, dirigebénévolement ce de convaincre les députés de la Knesset.

Le plus dur ? Le soleil 

« Je vis en Israël depuis 1990 », raconte Klantariski,du Pacte des liquidateurs de Tchernobyl. « En venant ici, j’ai renoncé à unevie dans laquelle je jouissais d’avantages considérables qui me permettaient devivre comme si je gagnais 2 500 dollars par mois. J’étais payé par l’Etat pourne pas travailler. Et j’étais sûr qu’en Israël, on prendrait soin de moi et quel’on comprendrait la contribution considérable que nous avons prise àl’histoire mondiale. Mais très vite, j’ai vu que cela allait être trèsdifficile pour nous, et j’ai donc constitué une association à but non lucratifpour permettre à tous les liquidateurs de s’unir.

« Seulement, le résultat est très décevant. J’étais sûr que les gens auraientde la compassion pour nous. Que même s’ils ne nous donnaient pas d’argent, ilsnous aideraient dans notre bataille juridique. Pour que nous puissions intenternotre procès à la Russie. » « En fait, je me sens insulté. Personne ne veut demoi ici… » « Si nous ne recevons pas l’aide dont nous avons besoin, nousdescendrons dans la rue et nous manifesterons devant la maison du ministre desFinances Yaïr Lapid. » « Parfois, je regrette d’avoir fait mon aliya. Si jeretournais en Russie, je recevrais de nouveau mes allocations. Ici, je n’ai pasde retraite, parce que je n’ai pas assez travaillé, et l’argent que me versel’assurance sociale israélienne ne couvre que l’achat de mes médicaments.

« Quand je n’ai plus assez d’argent, je ne prends pas mon traitement. »Klantariski travaillait comme ingénieur en chef dans une entreprise deconstruction dépendant du ministère des Affaires nucléaires de Russie. Il sesouvient du moment précis où il a appris qu’il y avait eu une explosion.Aussitôt, il a compris l’ampleur de la catastrophe.

Lui aussi a passé six mois à proximité du réacteur. Il était chargé deconstruire le sarcophage qui devait entourer les débris. Il connaissait lesconséquences d’une exposition aussi massive et savait que nul ne pouvait yéchapper.

Quand il a commencé à éprouver des douleurs au ventre, il a compris qu’ildevait cesser de travailler sur le réacteur.

Son hospitalisation a duré plus d’un mois, au cours duquel les médecins se sontefforcés de faire cesser les saignements de l’estomac. Huit mois plus tard, sesdents et ses cheveux sont tombés et on lui a diagnostiqué une arythmiecardiaque.

Aujourd’hui, Klantariski est allergique à presque tous les aliments, en raisonde ses nombreux ulcères. En outre, les radiations lui ont provoqué unedéformation du coude. Mais le plus dur pour lui, en Israël, c’est le soleil :s’il passe plus de 15 minutes dehors, explique-t-il, sa bouche se remplit d’ungoût amer et métallique extrêmement désagréable. Chaque jour, lorsqu’il prévoitson programme, il s’assure que les endroits où il se rend sont bien climatisés.

Condamnés à mort 

Boris Gerstein, 62 ans, suppléant de Klantariski, est torturé,encore aujourd’hui, par une intense culpabilité. Lui-même est arrivé auréacteur deux jours après l’explosion avec une unité de pompiers municipauxqu’il avait sous ses ordres.

Ils avaient pour mission d’éteindre quantité d’incendies qui s’étaient déclarésà cause de câbles endommagés. Il a ordonné à 3 de ses hommes de construire untuyau afin de retirer l’eau radioactive du site.

« J’ai ordonné à ces 3 hommes de plonger dans l’eau, parce que quelqu’un devaitle faire de toute façon », raconte-t-il.

« Je savais très bien qu’ils n’en sortiraient pas indemnes, que le contact avecde l’eau radioactive causait des dégâts. Mais je ne m’attendais pas à desconséquences aussi dramatiques, aussi épouvantables : au bout de 3 semaines,les 3 hommes ont dû se faire amputer des deux jambes. Depuis toutes ces années,je vis avec l’idée que je suis responsable de cela. Je pense à eux tous lesjours. Quand j’étais encore en Ukraine, j’étais en contact avec eux et j’allaisles aider à la moindre occasion. Mais aucun d’entre eux n’a survécu trèslongtemps… » Gerstein habite seul à Bat Yam et passe son temps à soigner sesnombreuses maladies. Il souffre de terribles douleurs d’estomac et de gravesproblèmes cardiaques. « Depuis l’instant où je suis arrivé sur le site duréacteur nucléaire, j’ai su que je pénétrais dans une machine de mort »,affirme-t-il, « que je ne serais plus jamais en bonne santé. Seulement, nousavions reçu des ordres. J’avais très peur, et tous ceux qui vous diront qu’ilsn’étaient pas dans mon cas sont des menteurs. Nous étions tous terrorisés. Noussavions que nous étions condamnés à mort. » 

Difficiles récits 

« Mais malgrécette peur, j’ai réalisé un travail de qualité jusqu’à ce qu’on me démette demes fonctions. L’un des commandants m’a reproché d’avoir désobéi aux ordres,car j’étais resté sur le site plus longtemps que ce qui était autorisé, et lestests de radiation que j’ai subis montraient des résultats anormaux. Moi, j’aivoulu retourner travailler au réacteur, parce que cela m’ennuyait d’êtrelicencié, mais je n’ai pas tenu plus de deux semaines et demie de plus… J’aiété hospitalisé pour des saignements à l’estomac et des modifications du rythmecardiaque et de la pression sanguine. Je ne pouvais pas croire que moi, leboxeur amateur que j’étais depuis des années, moi, le champion de tir à l’arc,je sois devenu si fragile. Je n’arrivais même plus à tenir une clé à molette enmain, c’était trop lourd ! Mes dents s’effritaient, il a fallu me reconstruirela mâchoire et je passais toutes mes journées avec des médecins. » «Aujourd’hui, tout le montant de ma pension passe en médicaments. Et dans monétat, je ne peux même pas prendre l’avion pour aller voir ma fille, qui vit auxEtats-Unis. » Razbozov, le député de la Knesset, passe des journées difficilesà écouter tous ces pénibles récits. Il a promis d’oeuvrer auprès du ministredes Affaires étrangères pour lui faire examiner l’éventualité d’une action enjustice contre la Russie en vue d’obtenir des compensations.

« Je voudrais vraiment aider ces gens », affirme-t-il. « Et je suis sûr que j’yparviendrai avant la fin de mon mandat. Je leur ai promis d’être plus efficaceque mon prédécesseur. » Mais ces promesses ne sont d’aucun secours à Chaïmov.

Parmi toutes les souffrances qu’il endure au quotidien, le désespoir fait pourlui partie de la routine.

Néanmoins, il y a tout de même quelque chose qui le rend heureux : « C’estquand je me réveille le matin et que je vois ma femme et mes enfants. J’aimeaussi voir le soleil briller, même si ce doit être à travers la vitre. En fait,je ne demande pas grand-chose : j’aimerais juste habiter un endroit où jepuisse parler avec des gens. Ce n’est pas drôle d’être handicapé. Je n’ai paschoisi de l’être. Je suis handicapé parce qu’on m’a envoyé sauver des centainesde milliers de vies humaines, tout en sachant que j’allais en souffrir dans machair.

Nous sommes des victimes, c’est tout… »