Les plus Français des Juifs du Maghreb

Il y a 50 ans, l’Algérie devenait indépendante. Un épisode de l’Histoire abondamment relaté ces derniers mois.

P16 0512 521 (photo credit: DR)
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En cette année 2012, l’Algérie fête ses 50 ansd’Indépendance. Un anniversaire qui ravive les projecteurs sur les Juifsd’Algérie, réfugiés dans leur propre pays. Cette communauté se distingue de sesconsoeurs de Tunisie et du Maroc, en ceci qu’elle a montré un attachement à laFrance, plus grand qu’au pays où elle résidait depuis des siècles.

Cet anniversaire constitue aussi l’occasion de rétablir une vérité oubliée :une résistance juive a existé. Là où la mémoire collective fait défaut, depetites associations prennent le relais de la transmission. Comme Moriel(Mémoire et traditions des Juifs d’Algérie), qui avait organisé le moisdernier, à Netanya, une journée de conférences et de débats autour del’opération Torch, un événement peu connu du grand public, mais ô combienhéroïque.

L’Algérie est successivement conquise par les Phéniciens, les Romains, Byzance,les Arabes et l’Empire ottoman, avant l’heure de la colonisation française, en1830. La période ottomane, avec le statut de dhimmi (protégé) accordé auxnon-Musulmans, reste une ère d’ancrage des coutumes et de l’identité juive.

Jusqu’en 1930, les Juifs s’habillent à l’orientale, et arborent des vêtementsissus des Contes des mille et une nuit. Ils sont appelés « les vieux turbans »,en référence à leur coiffure d’étoffe. Et constituent une « mosaïque » pour semélanger aux riches Livournais, aux Maltais et bien entendu aux Espagnols quiont fui les pogroms de la péninsule, dès 1391 jusqu’à l’Inquisition en 1492.

Aujourd’hui, les descendants des Juifs d’Algérie savent rarement quelle estleur origine ethnique. Certains se disent même descendants de Berbères,d’autres de Marranes.

De l’assimilation à la destitution 

La colonisation française en 1830 déclenchedes complications juives : identitaires, déjà, religieuses, ensuite, etsociales, surtout. La Monarchie de Juillet, le Second Empire, la IIIeRépublique : autant de bouleversements politiques français qui ont leursrépercussions en Algérie. L’instabilité rend l’intégration des communautésdifficile. Le point d’orgue restera, paradoxalement, l’amélioration du statutet de la condition des Juifs qui font naître, outre une jalousie exacerbéevenant des Musulmans, un antisémitisme nouveau, celui de Drumont, et de laFrance de Dreyfus.

Le décret promulgué par Adolphe Crémieux en 1870 confère aux Juifs lacitoyenneté française.

L’émancipation, regardée avec inquiétude par les autorités rabbiniques, mèneraà « l’Israélite » algérien qui se dit descendant de « nos ancêtres les Gaulois», parle un français parfait, récite La Fontaine, abandonne la mode orientalepour se vêtir à l’occidentale, et oublie peu à peu l’étude de la Torah.

Pourtant, rapporte le Constantinois Eléazar Touitou, ces Juifs ont inventé unjudaïsme. Ils se rendaient à l’office du samedi matin avant de partirtravailler, envoyaient leurs enfants à l’école publique française le Shabbat,mais blâmaient l’abandon de la cacherout. Ils appelaient la bar-mitsva lebaptême, un jour de jeûne le carême, et la brit-mila, la circoncision.

La synagogue, devenue « temple », restait très fréquentée, pour être le lieu derassemblements festifs et joyeux. Musulmans, Juifs et Chrétiens étaient biensouvent de bons camarades à l’école, on leur enseignait à tous le patriotismefrançais.

Mais tout change quand Drumont est élu député d’Alger en 1898. L’antisémitismeprend alors de l’ampleur et devient étouffant.

Il est local, circonstanciel, électoral. Le Juif, minoritaire par rapport auxautres religions, est détesté, à la fois des Musulmans pour ses privilèges, etpar les Chrétiens, pour n’être pas si soumis. L’antisémitisme culmine lors dela crise de 1929. Puis, le 12 juillet 1940, le gouvernement de Pétain installel’Etat français en Algérie, plaçant Pierre Laval à sa tête. Dès octobre, on yapplique les lois sur le statut des Juifs. Et on leur retire la nationalitéfrançaise, en abrogeant le décret Crémieux.

« Franklin arrive »

Il y a des événements historiques qui, malgré leurimportance majeure, ne sont pas relayés.

L’opération Torch fait partie de cette catégorie d’épisodes oubliés del’Histoire. Elle illustre, pourtant, la résistance juive algérienne.

Le 8 novembre 1942, le débarquement allié anglais et américain mené par DwightEisenhower va mettre fin au gouvernement de Vichy en place. Une opérationrendue possible par la résistance locale, juive à 80 %.

Il ne s’agit pas d’une résistance spontanée et massive, mais d’une formationprogressive née de deux hommes : Roger Carcassonne et José Aboulker, jeuneétudiant en médecine de 22 ans.

Après « les carottes sont cuites », le code de signal du débarquement est : «Franklin arrive ». Deux généraux français font circuler secrètement la date del’opération : dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942. 107 000 hommes débarquenten Afrique du Nord, assistés par la résistance locale d’Alger. Une fois lesignal reçu, les résistants occupent les points stratégiques afin de paralyserle gouvernement Vichy avant sa réaction sanglante : l’Amirauté, la Préfecture,la Grande Poste, le XIXe Corps d’Armée, la Radio, le Palais d’Eté, résidence dugouverneur général, le Palais d’hiver (résidence de l’état-major et du généralJuin). Histoire de donner du fil à retordre aux 11 000 soldats et 20 000 hommesque comptent les adeptes de Vichy et les fascistes français.

400 hommes rassemblés neutralisent pendant une journée entière, tous les pointsde pouvoir du pays. Le fer de lance de l’opération est l’effet de surprise. Leputsch militaire renversera le gouvernement de Vichy à Alger et Casablanca.

Selon les récits de l’opération, ce qui les a menés vers la victoire sontl’hermétisme et la détermination du « lekh lekha » biblique : ne t’arrête paset va de l’avant. Bilan : seulement deux morts chez les résistants.

Mais les Juifs restent les « dindons » de l’opération car les lois de Vichysont toujours en vigueur. En mai 1943, le général de Gaulle rejoint Alger etprend la tête du CFLN (Comité français de libération nationale). En bonpoliticien, et pour s’attirer les faveurs des Américains, il restituenationalité française aux Juifs en octobre.

Le dilemme des Juifs d’Algérie 

De son côté, le nationalisme algérien prend del’ampleur et atteint son apogée en 1954, lors de l’éclatement de la guerre etla création du FLN (Front de Libération nationale). Un grand dilemme entre laterre d’origine et l’attachement aux valeurs françaises naît alors chez lesJuifs. S’ils ont maintenu leurs liens avec les Arabes, ils sont dans l’ensembleconvaincus qu’une Algérie sans la France ne sera pas de bon augure pour eux.

Puis en 1956, le FLN demande officiellement aux Juifs de choisir un camp.Aucune prise de position collective n’est déclarée.

Certains s’engagent dans les rangs de l’OAS (l’Organisation de l’arméesecrète), et se soulèvent contre l’Indépendance algérienne.

Leur divorce avec l’Algérie est scellé. Les relations entre Juifs et Musulmansne sont plus de l’ordre de l’entente cordiale, mais de la guerre ouverte. Endécembre, la synagogue de la Casbah d’Alger est saccagée, garnie de croixgammées et de « mort aux Juifs ». Puis, pendant les fêtes de Rosh Hashana, lecimetière d’Oran est la cible des vandales. En pleine rue, des Juifs sontassassinés. Le FLN déclare qu’il ne peut y avoir qu’un seul peuple, arabe, enAlgérie.

Le 18 mars 1962, les accords d’Evian sont signés. Un accord entre la France etle gouvernement provisoire algérien qui se matérialise par un cessez-le-feu.Puis, après 132 ans de colonisation française, l’Algérie obtient sonIndépendance le 5 juillet 1962 par le référendum d’autodétermination du 1erjuillet.
Retour sur un passé dont certains pans ont été oubliés...

Les Français sont rapatriés avec, à leurs côtés, les descendants d’immigrants :Espagnols, Italiens… Juifs. Un million de Pieds-Noirs quittent l’Algérie, dont130 000 Juifs. La panique causée par les enlèvements et les pillages conduit àl’émigration drastique de la quasitotalité des Juifs d’Algérie.

Seulement 11 % vont s’installer en Israël après l’Indépendance. Car dans sagrande majorité, la communauté algérienne considérait l’aliya comme une «action de grâce » qui ne viendrait que sous l’ère du Messie. Une attitude quel’élite juive sioniste interprétera comme une négation d’Israël.

Le makroud, le knidlet et Enrico Macias : voilà ce qu’on retient généralementdes Juifs d’Algérie. Mais il y a aussi le Grand Rabbin Léon Ashkénazi, Jean-PierreElkabbach, Julien Dray, Bernard-Henri Levy, Eric Zemmour, Marc Saffar, Jacques Derrida, leprix Nobel Claude Cohen Tanoudji, Roger Hanin, ou Jacques Attali : tous ont encommun leur patriotisme français. Si certains se sont souvent engagéspolitiquement pour Israël, pour autant, aucun, hormis Manitou, n’a encoredécidé de traverser la Méditerranée.