Réactions en chaîne

Inspiré par le rôle joué par son père dans la découverte de la pénicilline, Daniel Chain est résolu à trouver un traitement contre la maladie d’Alzheimer.

2702JFR18 521 (photo credit: Anna Hiatt)
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(photo credit: Anna Hiatt)
 Quand, à l’automne 1996, Daniel Chain invite un ancien collègue deson père à un petit-déjeuner, il ne se doute pas que la rencontre déboucherasur la création d’une start-up de biotechnologie.

« Je voulais que Keith Mansford me donne son avis sur une idée que j’avais euepour lutter contre la maladie d’Alzheimer », raconte le jeune biologiste qui, àl’époque, étudiait les mécanismes de la mémoire chez les escargots àl’université de Columbia. « Je lui ai dit que s’il trouvait ça complètementfou, je retournerais m’occuper de mes escargots. Mais non, mon idée lui abeaucoup plu ! » Mansford, cadre chevronné de l’industrie pharmaceutiquetravaillant pour le groupe britannique Beecham-SmithKline, parvient àconvaincre Chain d’aller directement faire breveter son idée en sortant durestaurant. Avant qu’ils ne se séparent, il insiste en outre pour signer unaccord de confidentialité improvisé sur une serviette en papier.

« Je voulais qu’il puisse certifier que personne d’autre n’avait euconnaissance de son idée, afin qu’il n’ait pas de problème à obtenir son brevet», explique Mansford, « parce que son père, lui, s’était arraché les cheveuxquand le brevet pour la thérapie médicale qu’il avait inventée lui avaitéchappé. » Le brevet que le père de Daniel, le professeur Sir Ernst BorisChain, n’avait pas réussi à obtenir concernait l’une des plus grandesdécouvertes médicales de l’histoire : la pénicilline.

Ernst Chain n’en a pas moins reçu, en 1945, le prix Nobel de médecine pouravoir démontré les vertus curatives de la pénicilline aux côtés de SirAlexander Fleming et Sir Howard Florey. Mais les administrateurs del’université d’Oxford, où Chain et ses collègues mettaient au point leur remèdedurant la seconde guerre mondiale, ne l’avaient pas écouté quand il leurdemandait de déposer un brevet pour protéger leur découverte. C’est unfabriquant pharmaceutique américain qui le fera, de sorte que l’universitéd’Oxford ne tira aucun profit des recherches menées en son sein.

Elle devra même verser des droits au détenteur américain du brevet afind’obtenir pour ses chercheurs la pénicilline préparée dont ils avaient besoinpour leurs expériences.

Une première piste 

DanielChain, lui, suit donc le conseil de Mansford et dépose très vite un brevet.

Quinze ans ont passé depuis lors et les idées de Chain en matière de traitementcontre la maladie d’Alzheimer ont été largement acceptées. Le médicament n’estpas encore au point, certes, mais Chain dirige aujourd’hui une société cotée àWall Street, Intellect Neurosciences Inc., qui peut s’enorgueillir denombreuses technologies brevetées prometteuses pour le traitement de l’Alzheimeret d’autres maladies neurologiques.

A 55 ans, Chain a eu sa part de hauts et de bas. Et il n’a pas oublié lesfrustrations endurées par son père, réfugié juif né à Berlin, débarqué enGrande-Bretagne sans un sou en poche au début des années 1930, qui a souvent eumaille à partir avec l’administration britannique.

Le premier problème de Daniel Chain consiste à trouver des investisseurs. Endehors de Mansford, rares sont ceux qui croient à son idée, celle d’utiliserdes anticorps monoclonaux pour détruire les bêta-amyloïdes du cerveau.

« A l’époque, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur les causes de lamaladie d’Alzheimer », explique Chain.

« Beaucoup doutaient que les bêta-amyloïdes en soient à l’origine et necroyaient pas à l’utilisation des anticorps monoclonaux pour éviter laconstitution de plaques dans le cerveau. » Pourtant, lorsque Chain dépose sonbrevet, de grandes sociétés pharmaceutiques orientent leurs recherches danscette direction. Il comprend alors que sa découverte recèle un bon potentiel.Pour la commercialiser, il crée une entreprise à l’aide d’un petit fonds établipar son père, avec l’argent du prix Nobel. Il quitte les Etats-Unis, où il estvenu mener des études post-doctorat en collaboration avec le prix Nobel EricKandel, et rentre en Israël, où il est titulaire d’un doctorat de biochimie del’institut Weizmann.

Il est bien inspiré : à la fin des années 1990, la biotechnologie naissante enIsraël séduit nombre d’investisseurs. Il recueille ainsi d’importants capitauxisraéliens et américains et fonde Mindset Pharmaceuticals dans la zoneindustrielle de Jérusalem, Har Hotzvim. On construit un laboratoireultramoderne et Mindset commence à mener ses études cliniques.

Bien que débutant dans les affaires, Chain réussit à acquérir à bas prix destechnologies naissantes et des médicaments à expérimenter, ce qui lui permetd’étendre les activités de sa compagnie.

Rencontre avec le fils du rabbin 

Mais en 2003, c’est le désastre. Le fondsd’investissement israélien revient sur sa parole et ne verse pas l’argentpromis.
Sans la participation des Israéliens, les Américains refusent de continuer etse désistent à leur tour.
Mindset s’effondre. Les laboratoires sont fermés, le personnel licencié. Chaina investi tous ses fonds personnels dans son projet. Retourner travailler àl’université ? Non, il est trop proche du succès pour s’arrêter. Mais enIsraël, il ne trouve personne pour investir. Il faut dire qu’il a vécu unegrande partie de sa vie en Europe et fait figure d’outsider dans la communautéfinancière du pays.

« En plus, j’avais un paiement à effectuer en urgence pour l’une destechnologies que j’avais achetées. Si je ne m’en acquittais pas, je perdaiscette technologie et devais renoncer à toutes les avancées que nous avionsréalisées jusque-là. » mais il comprend que son seul espoir est de retourneraux Etats-Unis pour se rapprocher de Wall Street et des investisseurs.

Il rentre à New York début 2005 et un ami le présente aussitôt à un pionnier dela biotechnologie qui s’est retiré du monde des affaires.

David Blech, fils d’un rabbin de Brooklyn, ancien courtier en bourse, a trèsbien réussi. Il a été un investisseur de la première heure dans labiotechnologie et a fondé une trentaine d’entreprises, dont beaucoup restent extrêmementrentables aujourd’hui. Hélas, Blech n’a plus le génie d’autrefois pourreconnaître les technologies prometteuses, car il souffre d’un grave troublebipolaire.

En outre, sa folie du jeu a fini par provoquer sa chute, il s’est vu contraintde recourir à des pratiques illégales pour garder ses entreprises à flot et aécopé d’une condamnation pour fraude boursière. Au moment où il rencontreChain, il est déterminé à se racheter une conduite. Et il a les moyens de lefaire.

De déboires en revers 

Séduit par les idées de Chain, Blech commence par luiverser 2 millions de dollars pour l’aider à créer une nouvelle compagnie,Intellect Neurosciences. Cet argent suffit pour extraire Mindset du cadre duChapitre 11 (législation qui régule les s i t u a t i o n s de faillite) etpour récupérer, entre autres, la propriété intellectuelle sur le pointd’expirer faute de financement.

Rejoint par deux anciens employés de Mindset, Chain se met vite au travail pourréactiver les programmes restés trois ans en attente. Il engage des essaiscliniques pour le OX1, nouveau médicament prometteur pour le traitement desaffections neurologiques. Afin de promouvoir le développement de l’OX1, Chainparvient à s’associer avec ViroPharma, une grosse entreprise qui avance 6,5 millionsde dollars à Intellect. Selon cet accord, Intellect pourra recevoir jusqu’à 120millions de dollars en royalties et en paiements échelonnés.

Chain monte également une chaîne de contrats juteux et autorise plusieurscompagnies pharmaceutiques internationales à exploiter sa découverte initialerelative aux anticorps monoclonaux contre l’Alzheimer. En outre, il diversifiel’approche préconisée pour le traitement de l’Alzheimer en faisantl’acquisition d’une technologie vaccinale susceptible d’empêcher ledéclenchement de la maladie, mais aussi d’atténuer les effets de celle-ci surdes patients déjà atteints.

Mais, au début de l’été dernier, l’entreprise connaît de nouveaux revers. Blecha une fois de plus été condamné pour fraude boursière en mai et Chain, quin’est en aucun cas impliqué dans l’affaire, perd un important investisseur.

Au cours de l’été, un brevet très attendu est enfin accordé à Intellect parl’administration américaine. Mais un autre coup dur attend Chain : la sociétépharmaceutique Pfizer, qui fait partie des contractants et s’est engagée àverser 2 millions de dollars à Intellect, se désiste. En octobre, Intellectl’attaque en justice.

Comme son père 

La nouvelle la plus décevante réside cependant dans lesrésultats des essais cliniques réalisés : le bapineusumab, médicament mis aupoint par Johnson & Johnson et Pfizer d’après l’idée de Chain, n’a pasdémontré son efficacité dans le traitement de la maladie d’Alzheimer. Chain seconsole avec les affirmations de nombreux experts, selon lesquels lesexpérimentations ont été menées sur des patients à un stade trop avancé de lamaladie pour qu’ils puissent bénéficier du traitement. L’amélioration du cadreexpérimental devrait conduire à des résultats plus probants, affirme alorsChain, car les biomarqueurs indiquent que le médicament a bien infiltré lacible, ce qui a contribué à réduire la plaque et la dégénérescence neuronale.

Malgré toutes ces déceptions, Chain continue d’aller de l’avant et il acommencé à travailler sur une nouvelle génération de produits dont il espèrequ’ils finiront par se traduire en médicaments efficaces. « Par sa ténacité, ilme rappelle son père », affirme Mansford, qui travaillait avec Ernst Chain dansles années 1950 et 1960. « Il a le même enthousiasme, il refuse de s’inclinerface à ce qui semble être des obstacles insurmontables. » Mansford ne doute pasque tôt ou tard, les intuitions de Chain déboucheront sur un important pas enavant dans le traitement de la maladie d’Alzheimer. Et quand on lui demande pourquoipersonne, avant Chain, n’avait pensé à une chose qui apparaît aujourd’hui commeune évidence à la communauté scientifique, il sourit. « La plupart des chosesqui nous semblent aujourd’hui évidentes ne l’étaient pas du tout au moment oùelles ont été découvertes », répond-il.