Chrétiens et Terre Sainte

Les chrétiens du monde entier viennent de plus en plus nombreux visiter Israël. Quelles sont les origines et l’ampleur de ce tourisme religieux, et jusqu’où va le soutien des chrétiens en faveur de l’Etat hébreu ? Enquête.

P19 JFR 370 (photo credit: Reuters)
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Le message aux montagnes d’Israël apparaît clairementdans la Bible. « Voici ce que dit le Seigneur, l’Eternel, aux montagnes etaux collines, aux cours d’eau et aux vallées, aux ruines désertes et aux villesabandonnées qui ont été livrées au pillage et à la moquerie des autres nationsenvironnantes […]. Montagnes d’Israël, vous ferez pousser vos branches et vousporterez vos fruits pour mon peuple, Israël, car ils vont bientôt revenir. Jem’occupe de vous, je me tourne vers vous et vous serez cultivées etensemencées. Je vais augmenter votre population d’hommes, la communautéd’Israël tout entière. Les villes seront habitées et l’on reconstruira sur lesruines. Je vais augmenter votre population d’hommes et d’animaux : ils sereproduiront et deviendront nombreux. Je vous peuplerai comme par le passé etje vous ferai plus de bien qu’auparavant. Vous reconnaîtrez alors que je suisl’Eternel. Sur toi, Terre d’Israël, je ferai marcher des hommes, mon peuple,Israël, et ils te posséderont. Tu seras leur héritage […] » EzechielXXXVI.
Les montagnes d’Israël citées dans ce passagecorrespondent aujourd’hui à la région de Judée-Samarie… Cette prophétiebiblique ancre profondément l’amour de la majorité des chrétiens pour Israël,considérant l’entreprise sioniste comme son accomplissement. L’attachement deschrétiens pour ce pays et le nombre croissant de pèlerinages en Terre Saintes’expliquent aussi par l’histoire de Jésus. Né en Israël, dans une famillejuive, il y a plus de 2 000 ans, il est celui que les chrétiens adoptentcomme messie. C’est donc pour voir de leurs propres yeux la concrétisation desengagements de Dieu vis-à-vis du peuple juif que les chrétiens viennent enmasse en Israël. Mais aussi pour marcher sur les pas de Jésus, sentir ce qu’ila éprouvé, et vivre une expérience spirituelle unique.
Un grand réservoir touristique
2 885 775. C’est le nombre record de touristesayant choisi Israël pour destination en 2012, selon les données du ministère duTourisme. Parmi eux, 56 % étaient chrétiens. Un taux assez parlant. Presque 30 % de ces voyageurs définissaienteux-mêmes leur séjour comme un pèlerinage. Et pour cause : la majorité dessites fréquentés sont des lieux saints chrétiens.
Quelques chiffres. Jérusalem est visitée par 90 %des touristes chrétiens. Deux tiers d’entre eux visitent également la mer Morteet ses alentours, 62 % se rendent à Tibériade et autour de la mer deGalilée, 60 % à Bethléem, 56 % à Nazareth, et 55 % à KfarNahoum.
Le touriste chrétien moyen passe légèrement plus d’unesemaine en Israël, et dépense en moyenne 1 080 euros durant la totalité deson séjour. 83 % des visiteurs chrétiens débarquent dans le cadre devoyages organisés, et 20 % reviennent régulièrement en Israël.
Les principaux pays d’où proviennent ces visiteurscroyant en Jésus sont l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologneet le Mexique pour les catholiques, la Russie et la Roumanie pour lesorthodoxes, et le Nigeria pour les protestants.
Selon les dernières estimations, un tiers de lapopulation mondiale est chrétienne, soit 2,18 milliards de personnes. Soitdes centaines de millions de pèlerins éventuels. Un potentiel touristique nonnégligeable pour Israël… Et le gouvernement l’a bien compris. Le ministère duTourisme israélien multiplie les initiatives afin d’attirer les chrétiens dumonde entier et d’améliorer leur séjour.
« Nous visons principalement les chrétiens. Poureux, Israël est une Terre Sainte. Le soleil, la mer ou la plage, ils peuventles trouver ailleurs pour moins cher. Mais nous avons un aspect religieux surlequel nous concentrons nos efforts, c’est un bonus », explique LydiaWeitzmann, représentante du ministère. Le gouvernement investit des sommesconsidérables dans le développement et le maintien des infrastructures déjànombreuses sur les sites chrétiens. Objectifs : enrichir l’expérience despèlerins, promouvoir le pays grâce à une bonne image, et les inciter à revenir.
Entre  2011 et 2012, plus de 86 millions deshekels (17,9 millions d’euros) ont ainsi été investis dans le tourismereligieux.
Parmi ces initiatives gouvernementales : le GospelTrail (Sentier de l’Evangile), semblable au très connu Jesus Trail (Sentier deJésus). Un parcours de 11 étapes à la fin duquel les participants reçoivent uncertificat.
Pour parcourir le Gospel Trail, les pèlerins se voientremettre un passeport en bonne et due forme, qu’ils doivent faire tamponner àchaque étape du sentier. Une carte détaillée du sentier figure sur le précieuxdocument : le mont du Précipice, le mont Thabor, Kfar Kanna, le Parcnational Zippori, la forêt de Beit Qeshet, la forêt de Lavi, Arbel, le centreMagdala, Tabgha, Kfar Nahoum et Beit Saida.
Le ministère du Tourisme a même tenu à y ajouter unverset du Nouveau Testament sur Jésus : « Il quitta Nazareth et vinthabiter à Capernaüm (Kfar Nahoum), ville située près du lac, dans le territoirede Zabulon et de Nephtali, afin que s’accomplisse ce qu’avait été annoncé parle prophète Esaïe […] » Matthieu 4 : 13-15.
La promotion de la Terre Sainte auprès des chrétiens sefait également grâce à Internet. Plusieurs sites et pages Facebook destinés auxcommunautés catholiques (www.holyland-pilgrimate.org) et évangéliques(www.goisrael.com/Evng) ont été créés à cet effet.
La période de fin d’année réunira ce mois-ci 75 000visiteurs selon le ministère du Tourisme, dont 25 000 chrétiens. Du 24 au25 décembre, le gouvernement offrira des transports gratuits entreJérusalem et Bethléem afin de faciliter les déplacements des pèlerins. Des représentantsdu ministère attendront les visiteurs au point de contrôle entre les deuxvilles avec des cadeaux : des dessous de verres ornés de paysagesisraéliens et des chocolats pour répandre l’esprit des Fêtes. Chaque année,quelques jours avant Noël, une distribution gratuite de sapins est égalementorganisée dans la capitale pour tous ceux qui voudraient décorer l’arbresymbolique. Tout est ainsi fait pour créer une atmosphère chaleureuse etattirer un maximum de fidèles sur la terre qui a vu naître la chrétienté.
Voir Jérusalem et… s’indigner
Toutes les communautés chrétiennes implantées en TerreSainte se disent en quête d’unité. Qu’il s’agisse de Luc Lagabrielle de lacommunauté du Pont Neuf qui gère le Centre international Marie de Nazareth, oudu Père Eamon Kelly, vice chargé de l’institut pontifical de Notre Dame deJérusalem, le son de cloche est le même. « Bâtir des ponts entre lescommunautés », « Paix et dialogue » sont les mots qui reviennentle plus souvent. Chrétiens de toutes les dénominations, juifs et musulmans sontles bienvenus afin de prier, de discuter ou de se rassembler. Et pourtant… Sile message de fraternité est inscrit en creux de la plupart des pèlerinages,ces derniers prennent des formes parfois très différentes.
Le Conseil mondial des Eglises (WCC), une organisationœcuménique qui déclare représenter 590 millions de chrétiens à travers lemonde, a sponsorisé cette année un événement prônant la division de Jérusalemet la solution à deux Etats, durant ce qu’il a appelé la Semaine mondiale pourla paix en Palestine et Israël, du 22 au 28 septembre dernier.
Le programme expliquait aux membres : « Cettesemaine annuelle de prière, de formation et de plaidoyer invite lesparticipants à œuvrer pour mettre fin à l’occupation illégale de la Palestine,afin que les Palestiniens et les Israéliens puissent enfin vivre en paix. Voilàplus de 64 ans que la partition de la Palestine s’est transformée en uncauchemar permanent pour les Palestiniens. Voilà plus de 45 ans quel’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza a écrasé la visionpacifique d’un pays pour deux peuples. »
Le ton est donné. Le positionnement, politique, dépasselargement l’aspect religieux. Mais si certains s’engagent aveuglément pour la« cause palestinienne », d’autres, comme le Frère Moïse de lacommunauté des Béatitudes de Nay en France, analysent la situation avecdavantage de recul.
Pour le moine, « l’opinion qu’ont les catholiques deFrance ne se distingue pas du reste de celle de la population française. Leuravis est largement façonné par les médias, et il reprend le raisonnement leplus courant en France, selon lequel les Palestiniens sont les victimes de laguerre et que les coupables sont en premier l’Etat d’Israël et en second lesgroupes extrémistes palestiniens. » Les catholiques reprochent à l’Etatjuif « la colonisation et l’humiliation des Palestiniens dans lesterritoires » et condamnent tout « meurtre de civils de la part deterroristes », continue le Frère.
« Jamais ou très rarement, les médias françaisenvisagent la menace que fait peser sur Israël l’ensemble des Etats arabes duProche-Orient. Ou les pays islamiques, dont la grande majorité n’a pas reconnul’Etat d’Israël, et qui laissent courir ou même entretiennent des sentimentsantijuifs dans la population », affirme Moïse.
« Toutefois, si la majorité des Français souhaite lajustice pour les Palestiniens, elle reconnaît aussi aux Israéliens le droit devivre en paix et sécurité dans leur Etat. L’opinion commune, pour ceux quiréfléchissent jusque-là, est globalement la suivante : il faut que lesJuifs arrêtent la colonisation, que les Palestiniens renoncent au terrorisme,que les uns et les autres s’accordent sur des frontières, que celles-ci soientouvertes pour permettre aux Palestiniens de Bethléem, Hébron, Jénin, ouNaplouse d’aller visiter leurs proches à Jérusalem ou en Galilée, et que lesdeux Etats, Israël et Palestine, coopèrent étroitement sur le plan économique,formant ainsi une sorte de marché commun du Proche-Orient, à l’image de ce queles Français et les Allemands ont réalisé après la fin de la Seconde Guerremondiale », conclut le catholique dévoué. « Evidemment, cette visionidéale oublie la différence de culture et de développement entre Israéliens etPalestiniens, et aussi la conception musulmane de la Terre qui, a priori, nelaissera pas des non-musulmans gouverner une terre considérée comme relevant dela souveraineté de l’Islam », tient-il à ajouter.
Le témoignage de rigueur
Selon Moïse, les catholiques viennent en Terre Sainte caril s’agit du pays de Jésus et de la Bible. Les pèlerins désirent fouler leslieux inscrits dans les Ecritures, et prier sur place. Ils viennent donc assezindifféremment en Israël et en Palestine, puisque c’est la qualité biblique deslieux qui les attire. Ils iront ainsi inévitablement à Jérusalem, Bethléem etNazareth, et au lac de Galilée. Ce n’est qu’ensuite qu’ils aborderontl’éventualité de visiter d’autres sites touristiques, comme Massada.
Frère Moïse explique également que la coutume pour lesvoyages catholiques de France est de compléter le pèlerinage par une rencontreavec la population, par le principe selon lequel on ne visite pas un musée,mais un pays habité. Une rencontre avec une personnalité locale est organisée,généralement issue du monde arabe, le plus souvent un religieux ou un prêtre,ou éventuellement des Européens mariés à des Palestiniens. Ces réunions sedéroulent la plupart du temps sous forme de conférence en petit comité, suivied’un dialogue avec les invités, avec comme thème principal, bien sûr, lasituation politique.
La situation n’est malheureusement abordée que du pointde vue des « Palestiniens victimes du conflit ». Le témoignage d’unhabitant vivant à proximité de la clôture de sécurité sera souvent de rigueur.Selon le Frère Moïse, il est plutôt rare que les organisateurs de pèlerinagesinvitent un juif à prendre la parole, à moins qu’il ne s’agisse d’un personnageconnu pour ses activités humanitaires (médecin qui organise des soins pour lesenfants de Bethléem à Hadassah…).
Si le soutien catholique se fait donc de moins en moinsimportant, il existe cependant des exceptions. « Je pense à tout le milieudes Amitiés judéo-chrétiennes de France (AJCF), et à quelques communautés commeles Béatitudes. Dans ce cas, cette amitié fondée au départ sur la théologie seprolonge presque toujours vers un soutien politique, pas nécessairement trèsactif », nous informe-t-il.
Pour le Prêtre Jean-Emmanuel, vivant en France, « laquestion devient encore plus complexe quand on réalise que parler d’Israël,c’est parler d’un pays, d’un peuple et pas de n’importe quel peuple, puisqu’ils’agit de celui choisi par Dieu dans la Bible. Mais beaucoup de catholiques ontoublié cela aujourd’hui ».
Le prêtre donne un autre élément intéressant pour mieuxcomprendre le positionnement des catholiques. Il faut savoir que la majoritédes chrétiens d’Israël sont des Palestiniens. Jean-Emmanuel insiste donc sur lefait que le soutien religieux que les catholiques ont pour Israël ne peut passe transformer en soutien politique.
« Pour ma part, j’aime l’Etat hébreu, je parle de laTerre d’Israël et du peuple “Israël”. Par contre, je m’abstiendrai de parler duconflit israélo-palestinien qui est si complexe et si douloureux, Dieu aimetous les Hommes et déteste la guerre ! », ajoute-t-il.
« Il y a aussi en France des catholiques qui aimenttellement la Terre d’Israël et son peuple qu’ils disent et participent à lamesse en hébreu régulièrement pour vivre une communion invisible aveceux », contraste-t-il.
« Ne pas s’y rendre serait un crime »
Du côté des protestants, la balance penche plus souventen faveur d’Israël. Frédéric Alargent, évangélique niçois, organiserégulièrement des voyages franco-suisses à destination d’Israël en associationavec Jean-Daniel Mérillat, qui se définit lui-même comme un« chrétien-sioniste ». Il rappelle que « la majorité desChrétiens n’est pas prête à soutenir Israël politiquement. C’est la TerreSainte et non l’Etat hébreu qui attire les pèlerins, ce qui sont deux chosestrès différentes ». Avant d’ajouter : « Personnellement, jesoutiens complètement l’Etat hébreu, ce qui est souvent le cas dans ladénomination qu’est la mienne. Nous affirmons que la Terre d’Israël n’est pasvolée mais qu’elle appartient aux Juifs depuis plus de 4 000 ans. Leschrétiens manquent de connaissances. S’ils savaient ce que le Dieu qu’ilsservent dit dans la Bible, ils arrêteraient de tergiverser entre le soutien augouvernement israélien et celui à l’Autorité palestinienne. Pour beaucoup de chrétiens,le dogme et le poids de la pensée commune comptent plus que les Ecritures, ceque nous déplorons. Naturellement nous sommes pacifistes et nous nousprononçons en faveur d’une solution de paix et d’harmonie, mais refusons devoir la Terre Promise cédée sous la pression internationale »,explique-t-il.
Quant à lui, le jeune protestant Ludovic Spano se réjouitdéjà à l’idée de venir passer quelques jours en Israël en février prochain.« C’est indiscutablement une Terre Sainte, à la croisée des troisreligions monothéistes. Ne pas s’y rendre serait un crime », martèle-t-il.
« J’ai le désir personnel de me rendre dans l’Etathébreu, mais je suis aussi attaché à la politique du pays. Tout d’abord, entant que chrétien il me semble que s’imprégner du cadre de vie de Jésus est unavantage. Ensuite, le monde doit protéger Israël. Je ne m’avancerai pas plus,faute d’étude approfondie sur le sujet. Mais chaque peuple a droit à uneprotection. A ce titre Israël doit être protégé : dans sa culture, son patrimoine,sa population », insiste-t-il.
Si les avis divergent, l’attrait religieux des chrétiensne semble pas près de se tarir. Le tourisme israélien a de beaux jours devantlui. A charge des diplomates, peut-être, de transformer cet attrait spirituel ensoutien politique influent…
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