Volte-face ou la guerre des braves

Avec l’arrivée des réservistes, l’armée réussit à atteindre la frontière de 1967 et au-delà. C’est le tournant de la guerre.

P18 JFR 370 (photo credit: Tsahal)
P18 JFR 370
(photo credit: Tsahal)
Convoqué àTel-Aviv au lendemain de Yom Kippour par le lieutenant général David Elazar,chef de l’état-major, le général de division Moshé « Moussa » Peled est informéque sa division de réserve blindée ne se rendra pas au Sinaï comme prévu, maisau Golan. « Les Syriens ont franchi la frontière », lui annonce Elazar. « Montelà-haut au plus vite. » Alors que ses chars se dirigent vers le nord, Peledprend les devants et se rend au siège du commandement nord, sur le mont Canaan,près de Safed pour coordonner les opérations avec le général de division ItzhakHofi, qui commande le front. Il le trouve dans une pièce obscure où il tente defaire un somme.
« Ma division arrive ce soir », déclare Peled. « Où voulez-vous que nousprenions position ? » A son grand étonnement, Hofi préconise de constituer uneligne de défense le long du Jourdain, côté Israël. Cela sous-entend qu’ilprévoit que le Golan va tomber.
Malgré son calme affiché, Peled perçoit que Hofi encaisse le contrecoup del’évolution apocalyptique de la journée précédente. « Je ne suis pas partisande la défense », réplique Peled. « Je crois que nous devons attaquer. »L’ancien chef d’état-major, le général Haïm Bar-Lev, arrive dans la soirée à lademande d’Elazar, pour examiner la situation avec Hofi. Peled est invité à sejoindre à eux. Il propose de pousser vers le nord, à partir du Moshav El Al surle Golan sud, qui n’est pas encore tombé, en direction de Rafid, à 30kilomètres au nord-est. Cette route passe à travers les principales lignes deravitaillement syriennes. En déplaçant sa division en formation compacte, Peledpourra maîtriser tout ce que les Syriens lanceront contre lui, explique-t-il.
Bar-Lev s’entretient au téléphone avec Elazar, qui demande à parler à Peled. «Nous allons attaquer », annonce alors Bar-Lev à Hofi.
A travers les lignes syriennes
A la tombée de la nuit, ce dimanche soir, 12chars israéliens stationnés à Tel Faris, les derniers chars restant dans le suddu Golan, se préparent à traverser les lignes syriennes. Avec eux, se trouvent60 soldats également isolés : parachutistes, personnel de renseignement etéquipages de chars hors d’usage. Ils vont monter sur les tanks.
Alors qu’ils se mettent en route, le capitaine Ouzi Arieli prend la tête dupeloton. Evitant les routes, le convoi s’arrête avant de franchir chaque crête.Les pilotes éteignent les moteurs pour permettre à Arieli de tendre l’oreille.La voie est libre jusqu’à la dernière montée avant la Tapline. Devant eux,quatre tanks sont perchés sur un chemin de terre, juste avant la clôture quimarque le tracé de l’oléoduc enfoui.
Arieli indique qu’ils vont tenter de passer entre les tanks sans faire feu,afin de ne pas alerter les autres forces syriennes dans la région. Il estpossible que les équipages soient endormis. Même s’ils sont réveillés, ilsn’identifieront pas forcément les tanks israéliens dans l’obscurité. Ilspourront alors franchir la clôture et continuer à travers champs. Le terrain del’autre côté est sauvage et sans pistes, mais Arieli le connaît bien.
Son tank et celui de derrière passent entre les chars syriens sans incident.
Mais alors que le troisième char approche, l’un des tanks syriens fait feu. Letir frappe bas et atteint le char israélien sans le détruire. En riposte, unerafale met le feu aux chars syriens. Arieli écrase la clôture de la Tapline etconduit les blindés dans un oued en contrebas, alors que les unités syriennes àproximité envoient des fusées éclairantes.
10 heures pour traverser le Golan
Arieli navigue prudemment à travers leterrain rocheux. Au plus profond des oueds, des précipices apparaissent.Remontant la pente, la colonne se trouve confrontée à une bande de deuxkilomètres de feux de brousse. Arieli pourrait faire le tour, mais il craintque ses blindés n’offrent ainsi une cible idéale aux chars syriens tout autour.Le plus sûr, décide-t-il, est de passer à travers le feu.
Le lieutenant Oded Beckman, dans le tank de derrière, respire la terre brûléetandis qu’il plonge à travers les flammes. Bientôt, il sent une odeur decaoutchouc brûlé près des chenilles. La terre carbonisée brille entre lesparcelles de maquis en feu. Les soldats couverts de suie accrochés au-dessus deson tank à quelques mètres ne se discernent que par le blanc des yeux etl’orange des flammes, reflété par les ceintures de munitions drapés sur leurspoitrines.
Regardant en arrière, il aperçoit les chars en arc de cercle – une ligne demastodontes blindés qui plonge dans un champ de flammes, tels des cavaliers del’apocalypse. Une scène gravée dans sa mémoire, dont il se souviendraclairement des décennies plus tard.
Avec des pauses fréquentes d’observation et d’écoute, il faudra 10 heures pourtraverser l’étroite zone du Golan. C’est déjà l’aube, quand les tanksatteignent Arik Bridge. Les réservistes dans les autochenilles en route pour leGolan leur font signe. Quand ils s’approchent et voient les visages fatiguésdes jeunes soldats, noircis par la poudre et la poussière, les réservistesgardent le silence.
Après avoir déchargé leurs passagers, les équipages des chars reçoivent l’ordrede se ravitailler, de se réarmer et de retourner à la base du bataillon, à CampJordan, sur les hauteurs. Leur combat vient de commencer.
Deux grenades pour cinq tanks
En deux jours de bataille, les conscrits postéssur le Golan réussissent, avec l’aide des premières unités de réserve, àémousser la ruée de l’ennemi. L’attaque syrienne n’a pas encore atteint sonapogée, mais un cordon d’unités de réserve commence à se former autour del’énorme trou creusé dans les lignes israéliennes. Le commandement nord, qui,le dimanche matin s’apprêtait à abandonner le Golan, se prépare, le soir même,à la contre-attaque.
L’abandon de Tel Faris laisse la fortification 116 comme la seule positionisraélienne le long de la moitié sud de la ligne de cessez-le-feu encoreopérationnelle. Sentant la fraîcheur du soir, le lieutenant Yossef Gour enfileun gilet pare-balles pour se réchauffer.
A 20 heures, cinq chars syriens quittent la route de la frontière en directionde la fortification. Le char de tête repousse les véhicules en panne et ouvrele feu.
Comme il ne lui reste que deux cartouches de bazooka, Gour décide de répliqueravec une grenade à fusil, sans être sûr de son efficacité. Dès que le tankatteint la passerelle, il se dresse et tire.
Impossible de voir l’impact, mais le tank se fige et cesse le feu. Il touche lesecond tank avec une autre grenade à fusil. Lui aussi s’arrête, mais les troisautres véhicules ouvrent le feu.
Au moment où Gour demande à l’artillerie de faire feu, un obus explose derrièrelui. Son gilet pare-balles absorbe la majorité de l’impact, mais un éclatd’obus perce un trou profond dans son épaule droite, à la limite du gilet. Ilperd alors toute sensation dans son bras et s’évanouit. Ses hommes letransportent dans un bunker, où un médecin bande sa blessure.
Des cris en arabe
Pendant la nuit, le jeune officier se sent flotter près desrives attirantes de la mort, mais à l’aube son esprit commence à s’éclaircir.De temps à autre, les soldats descendent voir comment il va. Ils rapportentavoir repoussé plusieurs attaques. Mais il ne reste plus que dix hommes debout.
En milieu de matinée, les chars syriens commencent à pilonner le fort. Lapoussière, qui entre par les bouches d’aération, emplit le bunker. Dégagé deses responsabilités, Gour se sent étrangement calme, jusqu’à ce qu’il entendece qu’il redoutait le plus – des cris en arabe. Les Syriens sont à l’intérieurdu fort.
Il se remet sur pieds et se dirige vers l’entrée du bunker.
Dehors, il pleut. Dans la cour se trouvent trois soldats syriens. L’un d’euxtient une mitraillette dans ses deux mains et balance ses rafales en arc decercle. Lançant sa jambe gauche sur un jerrycan juste à l’entrée, Gour y faitreposer son fusil et tire en automatique de la main gauche. Les Syrienséchappent aux balles, mais disparaissent hors de vue. Soudain, il entend desgrenades et des tirs d’armes légères.
Les autres soldats israéliens, qui ont trouvé refuge dans les tranchées pour semettre à l’abri des tirs du tank, ne se sont pas rendu compte de l’infiltrationsyrienne, jusqu’à ce que leur parviennent le bruit des coups de feu dans lacour.
Ils contre-attaquent aussitôt, tuent certains des assaillants et mettent lesautres en fuite. Sous le coup de sa poussée d’adrénaline, Gour reprend sonposte à la passerelle.
Pas d’autre choix que la victoire
Avec sa brigade en état d’alerte dimanchesoir, le colonel Ori Orr se trouve dans l’impossibilité de convoquer sesofficiers qui, pour cela, devraient quitter leurs postes. Au lieu de quoi, ilmarche le long de la ligne pour leur parler directement sur leurs tanks. Comptetenu des lourdes pertes, la quasi-totalité des officiers doit être affectée àde nouvelles fonctions. Orr s’arrête dans l’obscurité pour écouter lesconversations des soldats.
Il est lui-même, à n’en pas douter, au centre de toutes les discussions. Savoix sur le réseau radio, calme et autoritaire, est essentielle à la cohésionde la brigade.
Dans un livre écrit par Haïm Sabato, étudiant de yeshiva qui a servi commeartilleur dans la brigade de Orr, l’auteur décrit le commandant de la brigadequi monte sur son char d’assaut dans l’obscurité. En se présentant, le coloneltire une barre de chocolat de sa poche de chemise et la partage entre lesmembres d’équipage. « Je sais que c’est difficile pour vous », déclare-t-il. «Vous êtes jeunes. C’est difficile pour moi aussi. J’ai combattu dans une guerreardue [la guerre des Six Jours], mais ici c’est complètement différent. Avantl’aube, nous allons attaquer en direction d’Hushniya. Votre compagnie fournirale tir de couverture. Nous avons perdu beaucoup de chars. Vous avez perdu lecommandant de votre bataillon ainsi que le commandant de votre compagnie. Maisnous allons gagner. Nous n’avons pas le choix. »
Le bataillon renaît de sescendres
A l’hôpital de Safed, le major Shmouel Askarov a reçu des visiteurs desrapports désastreux sur la situation au front. Sa brigade, la 188e, a en effetcessé d’exister. Ses commandants supérieurs sont morts. Les soldats ontd’eux-mêmes commencé à se replier.
Dans le lit d’à côté se trouve un officier au visage et aux cheveux blondsnoircis par les brûlures et la suie. Il semble dormir, mais ne cesse de seretourner et de répéter : « Quel carnage ! » Askarov reconnaît Zvika Greengold,avec qui il a servi.
Tôt, lundi matin, Askarov se glisse hors de l’hôpital, sans se faire repérerpar les médecins et se dirige vers le Golan en jeep. Il fait halte au pied deshauteurs, où se trouve une base de blindés.
Sa brigade démantelée, il décide d’organiser une nouvelle force et de la menerau combat. Il y a 150 hommes à la base. Il les rassemble et leur parle aussifort que ses cordes vocales endommagées le lui permettent. Il faut remonter surles hauteurs, explique-t-il. On a besoin de chacun. Des camions pour lestransporter attendent dehors.
Pendant un instant, il semble que les soldats soient prêts à le suivre, mais unofficier prend la parole. « Je suis gradé et j’ai pris la fuite. Vous pouvez memettre en prison, mais je ne vais pas retourner dans cet enfer. » Pour lesautres, cela sonne plus comme la voix de la raison que l’appel à l’héroïsmed’Askarov. Il part seul.
A Camp Jordan, il trouve les tanks de retour de Tel Faris. La plupart ont étéendommagés. Askarov rassemble les hommes. Ils sont visiblement découragés. Lasituation est désespérée, déclare-t-il. Les tanks doivent pourtant être prêtsau combat pour le lendemain matin.
Malgré sa voix rauque et ses blessures, sa détermination ne laisse personneindifférent. La réponse cette fois-ci est enthousiaste. Les mécaniciensgrouillent autour des chars endommagés, en désossent certains afin d’en réparerd’autres. A un moment donné, un colonel du commandement nord apparaît. Choquépar l’apparence d’Askarov, il lui ordonne de retourner à l’hôpital. « C’est moiqui commande la brigade maintenant », répond Askarov. Le colonel abandonne.
Peu avant l’aube, quelqu’un frappe Askarov sur l’épaule. C’est lelieutenant-colonel Yossi Ben-Hanan, qui commandait le bataillon d’Askarovjusqu’au mois précédent. Il était en lune de miel au Népal quand il a entendula BBC rapporter le déclenchement de la guerre. Askarov remet sans difficultéle commandement de la force – 11 tanks – à Ben-Hanan. Leur ancien bataillon esten train de renaître de ses cendres.
Combat rapproché
Gour conduit ses hommes à la fortification 116, lundi matin,pour récupérer kalachnikovs et munitions sur les Syriens morts. Les alentourssont encombrés de chars et de véhicules blindés. 70 corps jonchent le sol aprèsdeux jours de bataille. Tard dans l’après-midi, une jeep apparaît sur la pistequi mène au fort. Deux membres du personnel de reconnaissance de la division deMoussa Peled en sortent et déclarent que des autochenilles sont en route pourles évacuer.
Peled déplace sa division nord sur un front étroit afin de présenter un barrageinfranchissable, à l’approche de la principale route d’approvisionnementsyrienne. Les Syriens s’empressent de répliquer.
Des nuages de poussière signalent l’approche de deux colonnes de blindés, l’uneen provenance de Hushniya à l’ouest et l’autre de l’autre côté de la frontièreà l’est. Pendant trois heures, chars israéliens et syriens s’affrontent encombat rapproché. A l’issue de l’opération, des dizaines de tanks syriens gisentsur le champ de bataille, tandis que le reste s’est retiré vers l’arrière.
Pour arrêter la division de Peled, les Syriens font appel, pour la premièrefois, à un grand nombre d’éléments d’infanterie armés de missiles Saggers et delance-roquettes, ainsi que de canons antichars. Peled ordonne un barrageroulant d’artillerie déployé devant ses blindés. C’est la réponse efficacecontre les chasseurs de tanks qui avait fait défaut au Sinaï.
La guerre de la 7e brigade
A l’extrémité nord du plateau du Golan, la 7ebrigade est engagée dans sa propre guerre, détachée de ce qui se passeailleurs. Elle réussit à bloquer le passage de Kuneitra, une vallée sinueuse àtravers laquelle les Syriens tentent une percée majeure. La brigade a perduplus de la moitié de ses tanks, mais le moment critique est seulementmaintenant à portée de main.
Le haut commandement syrien a réuni la plus grande force jamais mobilisée dansce secteur. Celle-ci comprend 70 chars de la garde présidentielle commandée parRifat Assad, le frère du président Hafez el-Assad. Les blindés syriens dans cesecteur sont quatre fois plus nombreux que ceux du colonel Avigdor Ben-Gal.
Le président Assad suit la bataille décisive depuis la salle de commandement del’état-major syrien, et encourage les commandants sur le terrain par radio.
Les hommes de Ben-Gal sont épuisés. Un officier s’endort pendant que soncommandant est en train de lui parler. Ici et là, des chars commencent à sereplier sans autorisation.
Les armées rivales sont engagées dans la dernière ligne droite. Un derniereffort, une minute d’endurance de plus, peut faire toute la différence.
La journée de mardi commence avec le barrage le plus massif que la brigade aitjamais essuyé. Ben-Gal appelle le commandant de bataillon Avigdor Kahalani. «Place tes chars dans mon secteur. Vous me servirez de réserve. » « J’arrive »,répond Kahalani.
Ben-Gal a pris position près du kibboutz Elrom, sur une colline à deuxkilomètres derrière les principales rampes de tanks qui surplombent la vallée.Kahalani aperçoit le feu nourri de l’artillerie dans la région et entend desappels à munitions.
Il ne peut y avoir plus d’une dizaine de tanks intacts sur place.
Ben-Gal a ordonné aux tanks de s’éloigner des rampes en raison du pilonnageintensif, mais ne peut désormais obtenir aucune réponse de leur part. Aprèsquatre jours de direction active, il est en train de perdre le contrôle, alorsque ses officiers sont touchés et que ses ordres ne sont pas transmis. Ildécide d’effectuer une dernière tentative pour consolider le front.
« Kahalani, c’est Yanosh. Sors. Vite. Terminé. »
La peur au ventre
Kahalaniattendait impatiemment cet ordre. Il commence à avancer. La rampe centrale esten vue. Les blindés israéliens sont dispersés 500 mètres en arrière.
Il choisit de les ignorer pour le moment. Kahalani se dirige vers un oued surla gauche. C’est par là que les chars syriens ont pénétré sur les hauteurs duterrain israélien ces derniers jours. Kahalani veut s’assurer que la rampe estvide avant de reprendre le terrain. Il contourne un mur de pierre et se trouveface à face avec trois tanks syriens. Son mitrailleur, David Killion, lestouche avant qu’ils ne puissent tirer.
Un tank syrien sort de l’oued et Killion le transperce aussitôt. Quelquesinstants plus tard, un autre T-62 émerge et Killion l’arrête également.Kahalani cherche autour de lui un tank à positionner à la tête de l’oued. Iln’en voit pas et ordonne à son chauffeur de grimper sur un tertre qui surplombel’oued sur toute sa longueur. En quelques minutes, Killion descend cinq charsde plus. Cela règle le problème de l’oued, mais Kahalani a maintenant une vueplongeante sur la vallée derrière.
Une masse de chars se dirige vers la ligne israélienne.
Derrière la rampe de tir, les blindés israéliens sont dispersés comme desbrebis perdues, à quelques centaines de mètres de Kahalani, leurs équipagesinconscients du danger qui approche. Il faut absolument les voir regagner larampe avant que les Syriens n’y arrivent en force. Seul l’avantage d’une positionde tir supérieure peut compenser la disparité en nombre.
Kahalani lance un appel sur sa radio, mais reçoit peu de réponses. Il se rendcompte que la plupart des commandants de tanks choisissent de l’ignorer. C’estleur quatrième journée consécutive de bataille. Ils sont sous les bombardementsd’artillerie lourde et l’armée de l’air syrienne a touché plusieurs d’entreeux. Plus de la moitié de leurs camarades sont morts ou blessés, et ils ont àpeine dormi depuis que la bataille a commencé. Ils ne peuvent plus se résoudreà affronter le barrage de feu nourri sur la rampe. Ils ont atteint leur limite.
Dans le tank avec Kahalani, le lieutenant Gidi Peled, son officier desopérations, sent la peur lui tenailler le ventre depuis le début de la guerre.Il a également vu la peur traverser le visage de Kahalani. Mais jusqu’àprésent, le bataillon a opéré comme une voiture de course bien réglée, avec lapeur comme compagnon de route. Maintenant, celle-ci semble avoir pris lescommandes.
A deux doigts du désespoir
Un dilemme cauchemardesque saisit Kahalani. Il estle seul à voir le danger approcher et le seul à pouvoir mobiliser les équipagesafin qu’ils regagnent la rampe. Seul son exemple personnel peut pousser leschefs de tanks paralysés à se mettre en mouvement.
Mais il ne peut ni abandonner l’oued, à travers lequel les chars syrienspourraient déboucher, ni établir un contact radio avec la plupart des tanks. Ilessaye de passer en revue les diverses options qui s’offrent à lui, sanspouvoir en retenir aucune.
« Kahalani, au rapport. » La voix de Ben-Gal est tendue.
« Ici Kahalani. Je ne parviens pas à contrôler les tanks. Ils dériventconstamment vers l’arrière. » Dans ses rapports depuis le début de la guerre,il essaye toujours d’éviter de paraître alarmiste pour ne pas aggraver lefardeau du commandant de brigade. Même ce rapport est formulé avec retenue,mais la réalité parle d’elle-même. Ben-Gal répond qu’il va essayer de luienvoyer d’autres blindés.
Kahalani commence par s’adresser aux tanks situés derrière la rampe et déclare: « Ici le commandant du bataillon. Que celui qui m’entend lève son drapeau. »Dix tanks se trouvent à proximité. La plupart lèvent leurs drapeaux. « Nousdevons regagner la rampe. Sinon… » Ses remarques sont interrompues par lesbombes de deux avions. Malgré la puissance des explosions, aucun tank n’esttouché. Quand le deuxième remonte, Kahalani aperçoit une étoile de David sur saqueue. Il est à deux doigts de désespérer.
En avant !
Sur son flanc droit, un commandant de compagnie, le major MeirZamir, rapporte à Ben-Gal qu’il ne lui reste que trois tanks et presque plus demunitions. « L’aide est en route », le rassure Ben-Gal. « A juste un quartd’heure. » « Je ne sais pas si je peux tenir encore un quart d’heure. » Kahalanirétablit le contact avec les tanks derrière la rampe. « Ici le commandant dubataillon », reprend-il. « Une grande force ennemie se trouve de l’autre côtéde la rampe. Nous allons avancer. En avant ! » Son tank se met en route etquelques autres commencent à le suivre avec hésitation. Deux chars syriensparviennent au-dessus de la rampe. Killion tire avec d’autres blindés etdétruit les deux chars syriens. Les centurions qui s’étaient déplacés versl’avant se retirent maintenant vers l’arrière.
Ben-Gal adresse un message radio à Kahalani pour l’informer qu’il lui envoiedes tanks sous le commandement d’Eli Guéva. Ben-Hanan conduit d’autres charspour soulager Zamir.
Regardant derrière lui, Kahalani aperçoit le nuage de poussière soulevé par lesblindés qui s’approchent au loin. Pour la première fois depuis le début de labataille, ce jour-là, un rayon de lumière apparaît.
« Ici le commandant du bataillon », déclare Kahalani, qui réalise que lesordres directs n’ont aucun effet. « Regardez le courage de l’ennemi qui monteen position devant nous. Je ne sais pas ce qui se passe chez nous. Ce n’est quel’ennemi arabe auquel nous sommes habitués. Nous sommes plus forts qu’eux.Formez une ligne avec moi. J’agite mon drapeau. En avant ! » Il parle d’un tonégal, mais hurle le dernier mot.
La vallée des larmes
Un commandant de peloton est assis à l’arrière, dans sontank, tremblant de peur. Le reste de son équipage est dans le même état, lesnerfs brisés. Il n’a pas fui, se répète le lieutenant à lui-même à plusieursreprises, il n’a pas fui. Il a entendu les appels de Kahalani à la radio, maisn’a pas répondu. Cette fois-ci, il est piqué au vif par les paroles ducommandant. Est-ce qu’il sous-entend qu’ils feraient preuve de lâcheté ? « Enavant ! », commande le lieutenant au conducteur de tank.
« Ne vous arrêtez pas », lance Kahalani, tandis que les véhicules se mettent enligne de formation. « Continuez à avancer. » Les écoutilles sont maintenantouvertes, mais les commandants restent bas dans leurs tourelles, les yeux justeau-dessus du bord. Tout le monde redoute ce qui les attend.
Remontant la pente, ils doivent se frayer un chemin entre les tanks qui gisentsur le flanc. Ce n’est qu’au bout des derniers mètres dans les positions de tirqu’ils peuvent apercevoir la vallée. Le passage de Kuneitra est noir devéhicules.
Parmi la masse de chars et de véhicules renversés au cours des précédents joursde combats, des dizaines de blindés avancent obstinément. Les plus éloignés setrouvent à 915 mètres environ, les plus proches à seulement 45 mètres.
Les centurions ouvrent le feu. Chaque équipage mène maintenant son proprecombat et déclenche la peur et la fureur refoulées.
Askarov à nouveau blessé
« Visez seulement les tanks qui bougent », lanceKahalani. On aperçoit des équipages syriens qui sautent des chars et se ruentvers l’arrière. Les centurions de Guéva parviennent maintenant à la rampe deKahalani et se joignent aux tirs. Pour la première fois, les chars syrienssemblent vaciller. A la fin, il n’y a plus de cibles mobiles.
L’attaque syrienne sur le flanc droit de Ben-Gal atteint également son apogée.Zamir, qui n’a plus que deux tanks, commence à reculer. La force dirigée parBen-Hanan arrive à ce moment précis. Ben-Hanan croise Zamir et lui lance unnonchalant « Shalom ». Se haussant sur un léger monticule, Ben-Hanan voit unT-55 s’avancer vers lui à juste 45 mètres.
« Stop ! », crie-t-il. « Feu ! » Son combat vient de commencer.
Askarov prend position aux côtés de Ben-Hanan alors que le reste de l’unitéforme une ligne de bataille. Des éclats d’obus criblent le visage de Ben-Hananet lui cassent ses lunettes.
Il passe le commandement à Askarov et se retire brièvement pour se fairesoigner par un médecin.
Askarov frappe un tank à 37 mètres de lui, mais il est touché à la tête par uneballe et gravement blessé. Une fois de plus, il est transporté hors du champ debataille.
Ben-Gal, qui en dehors de quelques petits sommes n’a pas dormi depuis quatrejours, s’avance pour observer le reflux de la vague syrienne. En contrebas, lavallée s’est transformée en un vaste dépotoir de 260 chars, ainsi que devéhicules blindés.
Tisser des liens fraternels
Ailleurs sur le Golan ce mardi, les derniersSyriens sont repoussés au-delà de la ligne de cessez-le-feu de 1967. Le hautcommandement décide de donner un jour de repos aux troupes épuisées avant depousser vers Damas.
Kahalani réunit ses officiers avant la contre-attaque, jeudi matin. Il scruteleurs visages tandis qu’ils sont assis par terre. La plupart sont desremplaçants. « Pour tous ceux qui viennent de nous rejoindre et ne saventtoujours pas où ils sont, vous êtes au 77e bataillon de la 7e brigade. Lecommandant de bataillon Kahalani se tient par hasard devant vous ». Un sourirehésitant apparaît sur les visages tendus. « Avant de vous expliquer quelle estnotre mission, je veux savoir qui vous êtes et quelles sont vos fonctions. » Ildemande à chaque nouveau venu d’énoncer à quelle compagnie il a été affecté, cequ’il a fait depuis le début de la guerre et de quelle unité organique ilvient. Certains sont des réservistes. Kahalani pose à chacun une dernièrequestion personnelle – de quelle partie du pays il vient, ce qu’il fait dans lecivil, s’il est marié, combien d’enfants il a.
Peled, habitué au ton austère des séances d’information de l’armée permanente,est dérouté par ces questions personnelles. Qu’ont-elles à voir avec ce qui sepasse maintenant ? C’est seulement plus tard qu’il finira par comprendre queKahalani tissait un réseau humain, pour faire de ce groupe disparated’étrangers jetés ensemble sur un lointain champ de bataille une troupefraternelle prête, dans les moments de danger qui se présenteront prochainementà eux, à risquer la mort – parce qu’il le leur demandera.
Ce n’est qu’après avoir établi ce lien que Kahalani se tourne vers Peled et luidemande de dérouler la carte. « La brigade a reçu l’ordre de percer les lignessyriennes », déclare Kahalani. « Notre bataillon va diriger l’attaque. » Ilindique leur itinéraire et énonce l’ordre dans lequel les unités vont sedéplacer. « Je vous souhaite bonne chance. Et surtout : battez-vous comme deslions. Nous nous mettons en route dans 20 minutes. A vos tanks ! »
La quantitédevient la qualité
Le retournement de situation sur le front égyptien arriveraquelques jours plus tard, avec la traversée d’Israël du canal de Suez.
La division du général Avraham Adan parcourt le désert pour couper la IIIearmée égyptienne et éliminer en chemin les batteries antiaériennes, ce qui vapermettre d’ouvrir le ciel à l’armée de l’air.
Un général américain qui a effectué une étude approfondie de la guerre deKippour et de ses implications pour l’armée américaine, le général Donn Starry,estime que le conflit a été d’une intensité sans précédent. Il a impliqué plusde chars que dans toutes les batailles de la Seconde Guerre mondiale, saufpeut-être la bataille de Koursk en Union soviétique.
En plus de cela, les canons de tanks étaient maintenant plus mortels, plusprécis et avaient une portée plus grande. Des bataillons de chars entiers ontété décimés en quelques heures.
Le rapport de Starry est basé sur la performance des véhicules, mais il s’estpermis de tirer des conclusions sur le facteur humain et sa contribution ausuccès d’Israël. « Il ne fait aucun doute que les batailles sont encore gagnéespar le courage des soldats, la personnalité des officiers et l’excellence aucombat d’unités bien entraînées », écrit-il. « Dans une bataille moderne, lerésultat dépend de facteurs autres que les chiffres. » Les officiers israélienssont arrivés à une conclusion un peu moins rassurante. Aussi bien Ben-Galqu’Adan ont noté, lors d’interviews, que si la quantité – à savoir le nombre detanks ennemis – est assez importante, « la quantité devient la qualité. » C’estOrr qui a mis le doigt sur un aspect fondamental du revirement de l’armée, aucours d’une conversation avec l’équipage d’un tank de Sabato, au premier jourd’un âpre combat. « Nous allons gagner. Nous n’avons pas le choix. »
L’auteur a signéLa guerre de Kippour.
Contact : abra@netvision.net.il