Fraternité irano-biélorusse

Minsk cherche à renforcer ses liens avec Téhéran. Et si l’ex-République soviétique aidait l’Iran à échapper aux sanctions et à servir de point de passage discret pour des livraisons d’armes russes ?

0602JFR15 521 (photo credit: Ali Shayegan/Reuters)
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(photo credit: Ali Shayegan/Reuters)
Mi-décembre, dans un discourslargement diffusé en Biélorussie et en Iran, le président Aleksander Lukashenkoappelait Téhéran à augmenter ses investissements dans l’ex-Républiquesoviétique. Car, selon lui, la Biélorussie et l’Iran « partagent la même visiondu monde ».

A la suite d’une réunion avec l’ambassadeur iranien en Biélorussie SeyyedAbdollah Hosseini, on a ainsi pu lire sur son site Internet officiel : « enmatière de relations politiques avec l’Iran, nous n’avons absolument aucunproblème… Nos deux pays soutiennent le multilatéralisme et la non-ingérencedans les affaires intérieures des Etats ».

Le renforcement des liens entre les deux pays et la poursuite du supportinconditionnel de Minsk à la République islamique inquiètent Israël et lesEtats-Unis qui redoutent que la Biélorussie puisse aider l’Iran à esquiver lessanctions de plus en plus dures à son encontre et serve de canal de passage desarmes et des technologies militaires russes. Et dans un rapport publié findécembre, dans la revue d’études militaires « US Foreign Military StudiesOffice’s OE Watch », l’ancien responsable au Pentagone, Michael Rubin, va plusloin : il note que malgré la petite taille du pays, l’Iran envoie enBiélorussie de nombreuses délégations militaires et commerciales, dont ladernière conduite par le responsable de la Chambre de commerce de Téhéran,Yahya Al-e Eshagh.

Selon Rubin, Eshagh est « souvent l’homme clé dans les efforts de l’Iran pourconvaincre les marchés émergents et les pays en voie de développement decontourner les sanctions contre son pays ».

Contourner les sanctions 

Le volume des échanges commerciaux entre laBiélorussie et l’Iran explique que Minsk puisse se laisser convaincre par lesarguments d’Eshagh. Car, selon l’ambassadeur d’Iran à Minsk, Hosseini, leséchanges commerciaux n’ont pas cessé d’augmenter exponentiellement, ces cinqdernières années.

Et Hosseini de noter : « l’investissement iranien en Biélorussie se montait à 6millions de dollars lors de ma visite de septembre 2008. En décembre 2010, cechiffre dépassait les 960 millions de dollars en capitaux bancaires et eninvestissements ».

Selon un article du quotidien italien La Stampa, les banques iraniennes – dontplusieurs détiennent des capitaux en Biélorussie – utilisent cetteex-République soviétique en enregistrant des filiales à Minsk pour contournerles sanctions bancaires de l’Union européenne. La Stampa cite des sourcesanonymes occidentales qui mentionnent la création par l’Iran de nouvellesinstitutions financières à Minsk, destinées à être ultérieurement enregistréescomme des banques biélorusses dans le but d’échapper aux sanctions.

L’Iran utilise d’ailleurs un schéma similaire en Russie. La Républiqueislamique transite par la « Mir Business Bank CJSC », basée à Moscou, pourpermettre à ses hommes d’affaires de poursuivre leurs échanges commerciaux,malgré les sanctions bancaires. Mir est au départ une filiale de la banqueMelli que l’Iran a rebaptisée en réponse aux sanctions américaines de 2010.

La maison mère de Mir n’est autre que la banque d’Etat iranienne, Melli, queles Etats-Unis ont soumise aux sanctions du fait de son rôle de soutien duprogramme nucléaire iranien. Selon le Wall Street Journal, les responsables duTrésor américain ont exprimé leurs craintes relatives aux opérations de Mir enRussie.

Les analystes ont aussi tiré la sonnette d’alarme car l’Iran tente d’acquérirdes technologies militaires et des armes russes via la Biélorussie, qui, selonle ministre russe de la Défense Anatoly Serdyukov, se classe parmi les premierspays de la CEI en termes d’importations d’armements (incluant les systèmes demissiles S-300 SAM) depuis la Russie.

Minsk : un substitut de la Russie ?

Comme l’Iran, cette ex-Républiquesoviétique est un régime de plus en plus isolé. Depuis 2010 et du fait de larépression par Lukashenko contre les contestataires antigouvernementaux, laBiélorussie est soumise aux sanctions américaines et européennes. Les soucis del’UE en matière de non-respect des droits de l’homme et des principesdémocratiques ont conduit cette dernière à renouveler en octobre les sanctionsà son égard pour une nouvelle année.

La Biélorussie réfute constamment ceux qui l’accusent d’ignorer les sanctionsmilitaires en vendant des armes à divers pays dont la Syrie.

En février dernier, l’ONU l’avait pourtant accusé de violer un embargomilitaire international en fournissant trois hélicoptères d’attaque auprésident de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo.

Minsk a aussi été accusée de violer les règles du Conseil de sécurité de l’ONUen livrant par bateau, au régime syrien de Bachar el-Assad, des cargaisonsillégales d’armements, incluant des armes à visée laser.

Enfin, en septembre, le Trésor américain a imposé des sanctions contre sonentreprise étatique Belvneshpromservice, pour avoir tenté de fournir auxservices d’achat de l’armée syrienne des détonateurs destinés à des bombes aériennestous usages. Selon le rapport du mois de mars de l’Institut de la Recherchepour la Paix de Stockholm (SIPRI), la Biélorussie est le deuxième fournisseurd’armements de la Syrie sur la période 2007-2011.

Selon Rubin, l’empressement de Minsk à vendre des armes à la Syrie « tend àprouver sa volonté d’agir comme substitut de la Russie au Moyen-Orient ».L’Iran tient particulièrement à acquérir le système de missile russe sol-air àlongue portée S-300, développé pour la défense contre les attaques aériennes etles missiles de croisière. En 2007, Téhéran avait ainsi signé un accord avecMoscou pour acquérir ce système ; mais la vente avait été annulée en 2010,suite au décret du président russe Medvedev interdisant les ventes d’armesrusses à l’Iran dans le nouveau contexte d’embargo militaire. Le régime desMollahs avait alors déposé, en juillet dernier, un recours devant la courd’arbitrage de Genève pour demander des compensations à hauteur de 4 milliardsde dollars.

Voie d’approvisionnement alternative

L’Iran a un besoin désespéré de cessystèmes russes pour doper ses défenses aériennes contre de possibles attaquesaériennes israéliennes ou américaines destinées à retarder ses efforts en vued’acquérir des armes nucléaires. Car, pour l’heure, la république islamiques’appuie sur les systèmes S-200 VE Vega SAM, dont la conception soviétique datedes années 1960. Des systèmes devenus complètement obsolètes dans les contextesmilitaires actuels et qui, utilisés par la Libye en 1986, se sont déjà avérés inefficacescontre les attaques des forces aériennes et navales américaines.

En obtenant des armes russes via Minsk, Téhéran disposerait donc d’une voiealternative d’approvisionnement en armes et technologies militaires, tandis queMoscou continuerait à nier de façon plausible son implication dans ce type detransactions.

Certes, jusque-là nous n’en sommes qu’aux suppositions, mais selon Rubin, « sila Biélorussie aidait l’Iran à échapper aux sanctions sur les importationsd’armement, soit en lui livrant directement le système S-300, soit de façonplus plausible, en se contentant de lui livrer la technologie permettant à sonindustrie militaire de le produire, elle pourrait accélérer le développementdes capacités iraniennes. Et, à l’inverse, susciter une réaction internationalepour empêcher le déploiement de tels systèmes avancés ».

On dispose d’indications relatives à la volonté de Minsk de fournir à l’Iran lesystème S-300. Un article de 2006 de Jane’s Intelligence Digest évoquait lapréparation par la Biélorussie de l’exportation vers l’Iran de la version laplus avancée du système. En 2010, le site Internet de l’agence Run de la garderévolutionnaire iranienne, mentionnait (avant que ce ne soit très vite effacé)que la Biélorussie avait accepté de fournir deux fusées pour le système S-300.Et plus récemment, des sources biélorusses suggéraient que selon les annoncesfaites par l’Iran, cette année, quant à ses capacités en matière de SAM, Minska au moins fourni une assistance technologique aux militaires iraniens.

Dans l’attente d’un cas concret 

En septembre, l’Iran avait ainsi annoncél’amélioration en cours de ses systèmes S-200. Pendant que le général FarzadEsmaili, commandant de la base aérienne iranienne Khatamol- Anbiya, mentionnaitque le système connaîtrait des améliorations systémiques et structurelles, avecextension de son usage dans la zone d’un système SAM de moyenne à haute portée.

Cette année également, l’Iran a annoncé avoir construit presque 30 % duBavar-373, un SAM de facture iranienne, dans le but de se substituer au S-300russe.

Tandis qu’Esmaili a insisté sur le fait que l’Iran entreprend de tels projetssans aide extérieure, les analystes doutent de la capacité de l’Iran à conduiredes améliorations opérationnelles et militaires significatives sur deséquipements soviétiques de conceptions complexes, sans l’aide d’experts issusde l’ex-URSS.

Pour l’analyste militaire biélorusse, Aleksander Alesin, la compagnie privéeTetraedr – spécialisée dans l’amélioration des systèmes de défense de missilesaériens, la production de systèmes d’armes radio électroniques et dans leséquipements et logiciels pour radars – pourrait avoir contribué au programmed’amélioration des S-200 iraniens.

Selon un rapport de l’agence de presse russe Interfax, datant de 2007, Tetraedroffre ses services pour l’amélioration sur site du système S-200 VE Vega defaçon à éviter aux clients de déplacer ses systèmes de missile de leur lieu dedéploiement. Son offre comprend aussi les réparations du système S-200 permettantd’en étendre la durée d’utilisation.

Malgré ces indications, le Dr Paul Holtom, directeur du Programme de transfertsd’amements au SIPRI a déclaré au Jerusalem Post que, s’il est possible que laBiélorussie s’engage dans une coopération technico-militaire avec l’Iran, il nedispose pas « de preuves tangibles de sa fourniture à l’Iran de matérielsrelevant des sept catégories du Registre des armes conventionnelles de l’ONU ».

Holtom a signalé l’existence de rapports indiquant que Minsk a commencé à aiderl’Iran à développer son missile Sol-Sol et des capacités nucléaires. Parmi eux,un rapport de Reuters de septembre dernier mentionne un diplomate d’un payshostile au programme nucléaire iranien citant des sources de renseignementselon lesquelles un homme d’affaires biélorusse, Yuri Charniauski, a essayéd’acquérir des technologies de la société russe Optolink afin que sa société TMServices puisse les vendre à l’Iran.

Néanmoins, Holtom a indiqué qu’un rapport final datant de juin émis par uncomité d’experts de l’ONU ne mentionnait pas Charniauski.
Holtom a conclu : « J’attends un cas concret attestant l’évidence del’utilisation de la Biélorussie comme couverture d’actions russes. »