Le tracé de la vie tant professionnelle que personnelle de Chico s’imprègne d’insolite et suscite le questionnement, tant il a été et demeure aujourd’hui mouvementé. Son talent et une force unique de caractère ont mené ce petit gars des quartiers d’Arles vers les scènes musicales où il continue encore, avec ses musiciens, d’être acclamé à travers le monde, signe de la reconnaissance indubitable d’un public depuis longtemps conquis. Jahloul Bouchiki, de son vrai nom, a engrangé les disques d’or et autres récompenses comme les Victoires de la musique en 1990, d’abord avec son groupe les Gipsy Kings et des incontournables comme Bamboleo ou Djobi Djoba.Puis pour cause de désaccord avec son producteur, en devenant Chico - surnom affectueusement donné par ses amis gitans - et les Gypsies. Baigné des influences culturelles d’une famille originaire d’Afrique du Nord - père marocain et mère algérienne - Chico conjugue ce qui est sien dans son foyer, avec le quotidien méditerranéen de cette Provence où il a grandi.Artiste à part entière du monde de la musique française, dont ses sonorités hispanisantes depuis longtemps lui ont permis d’en devenir l’une des pièces maîtresses, il est un ami intime de Charles Aznavour. Naturellement, une collaboration entre l’Arménien de naissance et le Gitan d’adoption allait voir le jour. Pour donner naissance à un album sobrement baptisé : Chico et les Gypsies chantent Aznavour. “Aznavour ?! On est très amis... On est voisins dans les Alpilles ! De temps en temps, on dîne ensemble”, raconte Chico lors d’un entretien téléphonique. “En s’amusant, on s’est aperçus que l’on pouvait réinterpréter ses propres chansons.Un jour, je lui ai proposé de faire un album. Il a bien sûr accepté !” Le respect, la confiance et la considération mutuels de ces deux artistes à l’égard de leur travail vont permettre la création.Se met alors en place un autre regard de ces célèbres airs d’Aznavour par le biais de l’espagnol, cette langue rythmique dans laquelle toutes les chansons sont interprétées, une vie nouvelle que Chico et ses musiciens se prêtent à leur insuffler. Cette revisite de La Bohème / La Boémia, La Mama, de toutes ces mélodies inoubliables ancrées dans la mémoire française, va donner aux paroles l’élan intime d’un renouveau que le talent du groupe concrétise tout en préservant simultanément l’esprit et la présence du chanteur.“J’ai un regard de bonheur sur ces 25 dernières années. Le bon Dieu m’a fait un cadeau extraordinaire. 25 millions d’albums vendus, je joue pour les plus grands. Même Mike Jagger est venu me dire un jour : ‘J’adore ce que vous faites !’”, déclare celui qui a su savourer le succès venu au terme de quelques années de galère.D’une tragédie collective à un drame individuelAu début des années 1970, le terrorisme palestinien, sous la houlette de Yasser Arafat, entre dans sa phase active. L’OLP, créée en 1964, déclenche une campagne internationale contre les Israéliens. Après le sanglant épisode de Septembre noir, Israël devra faire face à des détournements d’avions de ligne, attaques et bombardements de la région nord du pays, depuis les bases de l’OLP au Liban. Et des massacres, comme celui perpétré en 1974 sur l’école de Maalot, qui se soldera par la mort de 22 élèves.Mais aussi, bien sûr, par l’attentat des Jeux olympiques de 1972, à Munich, où 11 athlètes israéliens sont froidement abattus. Une barbarie qui va tristement résonner avec l’histoire personnelle de Chico.Nous sommes en 1973. Les autorités israéliennes ont juré vengeance. Et décidé d’appliquer une loi du talion implacable à l’encontre de ceux qui ont pris part à ces assassinats : “Si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure”.Une fronde punitive est mise sur pied. Où qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, les terroristes responsables des attentats de Munich seront éliminés jusqu’au dernier. Le Mossad prend la responsabilité du dossier et ses hommes de main, la direction de la Norvège. Mais les agents du Mossad jettent leur dévolu sur un mauvais suspect. Ils confondent Ali Hassan Salameh avec Ahmed Bouchiki. Le 21 juillet 1973, le frère de Chico tombera sous une balle du Mossad, à la sortie d’une salle de cinéma, en présence de sa compagne norvégienne enceinte. La tragédie du peuple juif entraîne alors celle de Chico, qui finira par en surmonter l’ampleur, en changera la teneur et la nature profonde.Envoyé spécial pour la paixEn 1994 à Oslo, il fait la rencontre de Shimon Peres et de Yasser Arafat, sous l’égide des Nations unies, lors du premier anniversaire du traité de paix conclu entre Israéliens et Jordaniens. Tout se passe et s’organise dans la précipitation, à la dernière minute. Le service des communications affrète un avion. Chico & les Gypsies se retrouvent, le jour même, devant un parterre diplomatique mondial.“Yasser Arafat et Shimon Peres, c’était mon destin. Ils sont montés sur scène pour nous serrer la main”, se souvient Chico, avec émotion. “L’UNESCO, tout ceci, était très symbolique. De par leur fonction, cet événement politique et ces gens représentaient ce pourquoi mon frère était mort”.Remarqué pour son oeuvre artistique et son parcours singulier, les instances de l’ONU, par le biais de l’UNESCO et de son directeur Federico Mayor, consacrent Chico en lui décernant le titre d’Envoyé spécial pour la Paix. “Je promeus la paix et la tolérance partout dans le monde”, confirmet- il.Chico a ainsi signé sa réconciliation avec l’Etat hébreu. Malgré les circonstances funestes qui ont conduit à l’irréparable perte de son frère, la communication a été maintenue. Le dialogue par la musique, et l’échange par la participation, ont appuyé ce contact avec Israël, sa société, ses habitants. Chez Chico, nulle colère, nul instinct de revanche demeuré en arrière, figé et noyé dans un temps révolu. Au contraire. A plusieurs reprises, l’artiste est revenu, et s’est par la suite produit en Israël.“J’adore Israël. J’adore Jérusalem. C’est un endroit avec une histoire forte”, insistet- il. “Mes meilleurs amis sont juifs. J’y suis retourné il n’y a pas longtemps, il y a deux ou trois ans. Je suis venu en tant que musicien. Mais aussi, à titre personnel, avec l’histoire que j’ai.” Chico conclut l’entretien en insistant sur l’universalité d’un sentiment que nous avons potentiellement tous, ce levier qui lui a permis, il y a longtemps, d’extraire l’aiguillon de la mort.“Tout le monde vibre de la même façon. Tout est relié par une seule et même chose : l’amour, une émotion dans un coeur qui bat de la même manière. On est quelque part tous humains et tous ensemble. Cela donne des énergies de bonheur...”