Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accorde à penser que l’installation de résidents juifs au cœur de quartiers arabes aura pour effet d’empêcher une division de la capitale lors d’un futur accord de paix. Nous voilà donc partis pour une visite sur le terrain, accompagnés de deux guides, l’un de droite, l’autre de gauche.Les deux gardes, à l’entrée de Kidmat Zion, ne cachent pas leur surprise : ils n’ont pas l’habitude de voir surgir des visiteurs inattendus à leur poste de contrôle. Quand je m’y présente, accompagnée de mon guide, chercheur au sein d’Ir Amim, une ONG qui défend le droit des Palestiniens à vivre à Jérusalem-Est, et de Wallid, notre chauffeur arabe, nous avons aussitôt droit à un contrôle d’identité, tandis qu’on nous ordonne de reculer. Il est formellement interdit de pénétrer dans la petite enceinte. Puis on nous demande poliment, mais fermement, de nous en aller, puisque nous ne sommes invités ni par l’un des résidents juifs ni par l’une des familles arabes qui vivent ici. Kidmat Zion, dont l’entrée est, on le voit, très surveillée, est l’un des projets “chauds” de la municipalité. Outre les deux bâtiments où habitent déjà six familles juives, la construction de nouveaux logements est au programme. Initiée par l’organisation de droite Ateret Cohanim, elle est soutenue par le maire Nir Barkat. Kidmat Zion surplombe le Mont du Temple et offre une vue magnifique et peu commune depuis l’est. Obéissants, nous commençons à rebrousser chemin, prêts à revenir le lendemain, puisqu’une visite organisée est prévue. Au même instant, surgit Daniel Luria, représentant d’Ateret Cohanim, qui doit être mon guide le lendemain. Il nous fait rentrer. Nous voilà donc de l’autre côté de la barrière, à l’orée d’un étroit sentier qui offre une vue plongeante sur le village palestinien d’Abou Diss : deux Juifs appartenant à des organisations situées aux deux extrémités du spectre politique, une journaliste, deux gardes druzes et un chauffeur arabe, tous intéressés par ce minuscule endroit, mais pour différentes raisons. Rêve ou cauchemar ? Les points de vue respectifs des organisations de droite, qui encouragent les résidents juifs à s’installer à Jérusalem-Est, et des associations de gauche, qui tentent de les en empêcher, illustrent deux façons diamétralement opposées d’envisager une même situation. A droite, on clame haut et fort qu’il faut accroître la population juive dans toutes les parties de la ville, et surtout à Jérusalem-Est et près des lieux saints ; à gauche, on présente les actions de ces militants de droite comme la pire menace contre toute chance de parvenir à une solution viable au conflit du Moyen-Orient. Là, rien n’est fait en cachette : au contraire, les organisations de droite considèrent qu’il est dans leur intérêt d’informer le plus de monde possible de leurs activités. Et tandis qu’elles s’enorgueillissent de leurs accomplissements, les militants de gauche ne dissimulent pas leur inquiétude.Chaque organisation dispose d’une multitude d’informations sur les faits et gestes de ses rivaux : on connaît les quartiers concernés et les méthodes utilisées. De temps à autre, les médias révèlent une nouvelle installation de résidents juifs (qui fait généralement suite à l’expulsion de familles palestiniennes), la dernière en date étant la prise de possession par deux jeunes familles de deux maisons situées dans la partie nord de Beit Hanina. Autant dire que la situation gagne chaque jour en complexité. Et inutile de se lancer dans une bataille de chiffres : tout le monde est d’accord sur le fait qu’il est question d’environ 3 000 résidents juifs, répartis dans 48 lieux. Un rapide coup d’oeil à la carte donne une réponse claire et immédiate aux inquiétudes des organisations de gauche : les installations juives à Jérusalem sont disséminées à travers toute la ville, à l’intérieur des murailles comme dans les quartiers excentrés, rendant quasi-irréalisable la division de la ville en deux capitales, dans le cadre du principe de “deux pays pour deux peuples”. Que l’on envisage une telle situation comme un cauchemar ou comme un rêve, nul ne conteste que cet habile programme d’installations juives est assez réussi pour interdire toute division de la capitale. Toutefois, tandis que la droite voit là le moyen de préserver la souveraineté israélienne, non seulement sur ces quartiers, mais sur toute la ville, y compris dans les zones acquises après 1967, à gauche, il existe un consensus pour estimer que c’est précisément ce qui empêche le monde de reconnaître le droit d’Israël à se maintenir dans des quartiers comme Guilo, Talpiot est, la Guiva Hatsarfatit ou Ramot. * * * * Ir Amim, côté gauche Eran Tzidkyahou, membre de l’association Ir Amim, sera mon guide pour la visite. Je le retrouve sur le parking du Liberty Bell Garden, d’où nous partons vers Talpiot.Nous passons devant l’immeuble de deux étages de la rue Hamefaked (dans ce qui était la partie arabe d’Abou Tor avant 1967), où habitent une vingtaine de Juifs, étudiants et familles. Eran Tzidkyahou a choisi de commencer la visite par le complexe résidentiel Nof Zion, au bas des collines de Jebl Moukaber (en contrebas du quartier général de l’ONU et de la Promenade de Talpiot). Mais nous nous arrêtons d’abord sur la Promenade pour admirer le point de vue sur la ville. Eran Tzidkyahou attire mon attention sur ce qu’Ir Amim considère comme le premier abus vis-à-vis de la population arabe : la quasi-absence de constructions neuves à l’est, comparé à l’ouest. Mieux que des chiffres, explique-t-il, cela démontre la terrible pénurie de logements dont souffrent les résidents arabes. Nous nous dirigeons ensuite vers les luxueux immeubles de Nof Zion, seul complexe immobilier juif dans un quartier arabe qui soit un projet totalement privé. “Ils n’arrivaient pas à vendre”, explique-t-il. “Les gens hésitaient à investir dans ce quartier. Sans les millions qu’Irving Moskowitz, le bienfaiteur des habitants des implantations, a bien voulu y injecter, cela aurait été la faillite totale.” Mais c’est l’absence flagrante d’infrastructures dans le quartier qui révolte le plus mon guide. Sorti d’une étroite bande de terrain autour des immeubles juifs, on ne trouve pas de trottoirs (les enfants qui rentrent de l’école doivent marcher sur la route) et pas d’aires de jeux (mais il y en a une à l’intérieur du complexe de Nof Zion). Le bord des rues est jonché d’ordures et, inutile de le préciser, il n’y a ni arrêts de bus, ni bus. En revanche, Nof Zion dispose de trottoirs élégants, avec des arbres, des lampadaires et une propreté en contraste saisissant avec la négligence qui sévit alentour. Le plus vaste et le plus réussi des complexes juifs De Nof Zion, qui compte aujourd’hui 90 logements (la plupart déjà habités, une deuxième et une troisième tranches prêtes pour la construction, soit, respectivement, 280 et 66 appartements), nous partons pour A-Tour, sur le Mont des Oliviers. Là, nous trouvons deux complexes résidentiels déjà habités. Une vingtaine de personnes se répartissent dans les trois petits immeubles de Beit Hoshen.A quelques mètres sur la gauche, sur la route principale qui descend vers Wadi Joz, Beit Orot est l’un des projets les plus anciens, avec 14 familles et environ 80 étudiants de yeshiva. De nouveaux travaux de construction sont actuellement en cours. Nous continuons jusqu’à Ras el-Amoud, également appelé Maalé Hazeitim, le plus vaste et le plus réussi des complexes juifs situés en quartiers arabes à Jérusalem. Plus de 250 personnes occupent la première tranche du projet, qui surplombe le Mont des Oliviers, et la prochaine (60 logements) est déjà en construction. Outre des synagogues, un mikvé et des jardins d’enfants, un country-club, une piscine et une bibliothèque sont également prévus. Quand nous descendons de voiture pour examiner les immeubles de plus près, un groupe d’enfants sortant de l’école s’approche par un chemin non goudronné, en contrebas des maisons juives. Notre présence semble d’abord les surprendre, puis l’un d’eux ramasse une pierre et la lance d’un geste vague dans notre direction. Mon guide suggère que nous repartions. Je regarde une dernière fois l’ancien poste de police qui fait face aux immeubles modernes : il sera bientôt transformé en un nouveau complexe, Maalé David, prévu pour 104 familles juives. Un nouveau commissariat a été réouvert, mi-avril, au sommet du Mont des Oliviers (voir article p. 15) Tzidkyahou me désigne deux constructions plus anciennes, installées en face, dans le quartier du cimetière. 15 Juifs y habitent, me dit-il. Au-dessous du grand bâtiment de la police : une station-service. D’après les informations dont dispose mon guide, elle a déjà été rachetée et sera bientôt transformée en un autre complexe résidentiel juif. Les maisons des “Yahoud” De Maalé Hazeitim, nous roulons jusqu’à Kidmat Zion, dont l’entrée est interdite. En chemin, nous voyons le quartier de Silwan. Au fond de la vallée, s’élève l’immeuble de sept étages que l’on appelle Beit Yehonatan, et, un peu plus bas encore, Beit Hadvash.Malgré les arrêts répétés de la Cour suprême, selon lesquels la municipalité doit l’évacuer, cette maison est encore habitée, mais, en revanche, on se prépare discrètement à expulser huit familles palestiniennes qui logent dans un bâtiment tout proche, qui était une synagogue avant 1948 et qui a déjà obtenu une décision de justice autorisant à le restituer aux mains des Juifs. De là, nous traversons Sheikh Jarrah jusqu’à Beit Hanina, où une nouvelle communauté juive a été créée il y a deux semaines. En chemin, nous passons non loin du quartier de Shimon Hatzadik (Sheikh Jarrah), où vivent depuis quelques années 8 familles juives et une vingtaine d’étudiants de yeshiva. Installés là suite à l’éviction de familles palestiniennes qui y habitaient depuis 1948. Une éviction décidée par la Cour de justice, qui a établi que les maisons étaient d’anciennes propriétés juives. En amont, sur la colline, surplombant Shimon Hatzadik : le l’hôtel Shepherd, racheté par Moskowitz et destiné à devenir un autre complexe juif, avec 90 logements, un jardin d’enfants et une synagogue. Ce projet a été approuvé en 2009 par le comité de construction local. Le lendemain, Luria, de l’association Ateret Cohanim, déclarera que justice a été faite, puisque c’est dans cet hôtel que le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin el-Husseini, avait reçu des dignitaires nazis. En arrivant à Beit Hanina, un quartier cossu (du moins, comparé à Ras el-Amoud), nous avons du mal à trouver les deux maisons où viennent d’emménager de jeunes familles juives. Wallid, notre chauffeur, demande à des enfants s’ils connaissent les maisons où vivent les “Yahoud”, les Juifs. Sans hésitation, les enfants nous indiquent le chemin. Nous nous garons dans la cour et demandons la permission de pénétrer dans le domicile de Shira, une mère de trois enfants qui n’a guère plus de 20 ans, et de son mari Daniel. Shira se trouve dans la grande pièce qui, il y a deux semaines, servait encore de salon à une famille palestinienne. Son bébé dort près d’elle et Daniel est occupé à des travaux de rénovation. Tous deux viennent de Kiryat Arba. “C’est un privilège de pouvoir habiter Jérusalem”, affirme Daniel avec un large sourire. Il refuse d’en dire davantage, parce qu’il ne sait rien de “toutes ces choses”, expliquet- il, et nous invite à discuter avec le responsable, Aryeh King. Ce dernier, directeur de l’Israel Land Fund (Fonds pour la terre d’Israël), est malheureusement absent, aussi en profitons-nous pour faire le tour de la maison. Tzidkyahou me fait remarquer qu’il y a encore des autocollants en arabe sur les portes. Expulsés devant les caméras du monde entier Guide diplômé, Tzidkyahou possède aussi un master en Etudes sur le Moyen-Orient. Il parle couramment l’arabe et se définit comme foncièrement sioniste. Pourtant, “ces installations juives”, explique-t-il, “représentent un grave obstacle sur la voie d’une solution pacifique au conflit.”Il ajoute que, malgré les décisions de justice obtenues en toute légalité par les associations de droite, rien ne peut effacer le terrible spectacle de ces familles palestiniennes expulsées manu militari de ce qui a été leur maison pendant des dizaines d’années, devant les caméras du monde entier. “Cela n’empêche pas seulement de trouver une solution au conflit, mais, même si l’on admet le point de vue de la droite, qui veut que cette ville ne soit jamais divisée, comment se fait-il que seuls les Juifs aient le droit de construire et de vivre là où ils veulent ? Les résidents arabes, eux, ne sont pas autorisés à bâtir des maisons, ils ne profitent pas de la qualité de vie offerte par la municipalité. Et quand les Juifs construisent quelque part, les infrastructures modernes s’arrêtent sur le pas de leurs portes.” Mais pourquoi empêcherait-on les Juifs de vivre là où ils le souhaitent, alors qu’un nombre croissant d’Arabes s’installent dans des quartiers à prédominance juive, comme la Guiva Hatsarfatit ou Pizgat Zeev ? Nous posons la question à Yehoudit Oppenheimer, présidente d’Ir Amim. Pour elle, il s’agit là d’une question hypocrite. “Les Juifs qui s’implantent dans les quartiers arabes disent simplement vouloir récupérer les biens ayant appartenu à des Juifs. Seulement, qu’en est-il des anciennes propriétés arabes de la partie occidentale de la ville, où habitent désormais des Juifs ? Pourquoi est-ce toujours des familles palestiniennes que l’on expulse ? Le problème, c’est que les résidents juifs des quartiers arabes affirment que les Arabes qui vont s’installer dans les quartiers juifs changent le caractère du lieu. Alors que dire des Juifs qui s’installent dans des zones à prédominance arabe ? Est-ce qu’ils ne changent pas le caractère du lieu, eux aussi ? “Ne soyons pas naïfs : nous assistons ici à une tentative d’imposer une vision judéo-israélienne de la ville, une vision dont les habitants arabes sont exclus. En outre, cela sabote toutes les tentatives de parvenir à un accord de paix, dont nous savons tous qu’il devra inclure une division de la ville en deux capitales. Ces implantations au sein de Jérusalem- Est visent à empêcher cela et, donc, à saboter nos chances de faire la paix un jour.” * * * * A propos d’Ir Amim L ’organisation Ir Amim (la Ville des Nations) a vu le jour en 2000. Elle s’est donné pour mission de faire de Jérusalem une ville plus vivable et plus égalitaire pour les habitants arabes, en se concentrant principalement sur la sauvegarde des lieux saints. Ir Amim s’efforce de trouver des solutions en vue d’un avenir politique viable pour Jérusalem, résultat qui, selon ses fondateurs, passera nécessairement par un processus de négociations entre Israéliens et Palestiniens.L’organisation veille à la défense des droits du citoyen et attire l’attention du public et des médias sur toute évolution de la situation qui, à ses yeux, pourrait nuire à l’égalité des citoyens, menacer la stabilité de Jérusalem et saper les négociations (comme les implantations, ou l’expropriation de terrains arabes). A Jérusalem, elle applique le terme d’“implantations” principalement à la construction de maisons juives au coeur de quartiers arabes, et seulement si ces constructions ne sont pas le fruit d’une initiative directe et affirmée du gouvernement, notamment dans la Vieille Ville et les zones environnantes. L’organisation ne qualifie pas d’“implantations” les quartiers juifs de Jérusalem au-delà de la Ligne verte. * * * * Ateret Cohanim, une autre histoire 24heures plus tard, c’est au tour du deuxième guide de m’emmener avec lui. Il va me montrer les réalisations des organisations de droite dans la Ville sainte. Daniel Luria est un haut responsable d’Ateret Cohanim et son porte-parole auprès des journalistes étrangers. Lui aussi commence la visite par la région de Talpiot est, mais s’arrête à Abou Tor, devant l’immeuble de la rue Hamefaked.Nous montons au troisième étage, où une vaste terrasse offre une vue époustouflante en cette belle matinée de printemps. Je reçois des instructions sur ce que je suis autorisée à révéler concernant les mesures de sécurité propres au bâtiment. Des mesures qui coûtent aux contribuables 74 millions de shekels par an (pour Jérusalem seulement). “Si cela ne tenait qu’à moi”, affirme Luria, “il n’y en aurait pas. Cela envoie un message de peur et de faiblesse.” Avant de commencer la visite, il tient à clarifier les choses : Ateret Cohanim n’est propriétaire d’aucun bâtiment et se contente d’établir le lien entre les logements disponibles et les résidents potentiels. Des donateurs achètent les maisons et les habitants leur versent un loyer. Luria insiste sur le fait que, dans la plupart des cas, ce sont des résidents arabes qui s’adressent à l’organisation pour vendre leurs maisons, qui, ajoutet- il, appartenaient presque toutes à des Juifs et ont été occupées par des familles arabes après 1948. “C’est d’ailleurs la situation qui prévaut dans la rénovation de l’Ancien Quartier juif [nom donné par Ateret Cohanim à l’actuel Quartier musulman de la Vieille Ville], qui compte des centaines de propriétés juives.” Luria ajoute qu’en 1967, après la guerre des Six-Jours, le gouvernement n’a pas demandé aux habitants arabes de les quitter, mais de s’acquitter simplement du pas-de-porte et de payer un loyer, faisant d’eux des locataires protégés, avec tous les droits et obligations attenants, conformément à la loi. “Mouhamad vend, Yankel achète” La politique d’Ateret Cohanim n’est pas d’intenter des procès (sauf dans le cas de Sheikh Jarrah). “Ce que nous faisons est très simple”, explique-t-il. “Mouhamad vend, Yankel achète. C’est tout.”Reste à savoir comment l’association peut s’assurer que les vendeurs n’auront pas à subir les conséquences de leur initiative, sachant qu’une loi palestinienne exige la peine de mort pour tout Arabe vendant un bien à un Juif. Luria secoue la tête : il n’y a eu qu’un seul drame de ce genre, et il s’est produit il y a des années. Depuis, aucun des Arabes qui ont contacté Ateret Cohanim n’a eu à en souffrir. Autre problème, le résultat auquel vont aboutir les activités d’Ateret Cohanim : une intrication des populations qui interdira tout partage de la ville. La réponse de Luria est pleine d’amertume : 3 000 résidents arabes sont déjà venus s’installer dans des quartiers essentiellement juifs, comme la Guiva Hatsarfatit, Ramat Eshkol et Pizgat Zeev. “Et personne, dans le monde, n’en dit mot... Par contre, quand c’est un Juif qui achète une maison, dans une ville sur laquelle nous régnons ? Cela me met hors de moi d’entendre un président noir dire que les Juifs n’ont pas le droit de s’installer dans tel ou tel bâtiment, comme Obama l’a affirmé à l’occasion de l’incident du Shepherd Hotel. Ce bâtiment est un symbole du nazisme ! Est-ce que l’on peut imaginer qu’aujourd’hui, en Amérique, on interdise aux Noirs ou aux Juifs de s’installer dans certains quartiers ? Les Juifs et les Arabes doivent être capables de vivre ensemble, mais sous souveraineté juive.” Six familles habitent le complexe de la rue Hamefaked. Luria explique qu’elles ne sont en aucun cas installées là en “représailles” d’une action politique du gouvernement. “Les Juifs veulent vivre ici, à Jérusalem, près du mont du Temple, dans la Vieille Ville. Les Juifs veulent s’approcher au plus près de la présence divine.” La mission d’Avishag Luria désigne ensuite Silwan, qu’il appelle “Kfar Hateimanim, Beit Yehonatan et Beit Hadvash”. Il évoque quelques autres lieux qui viennent d’être achetés, en refusant toutefois de révéler leur emplacement exact. “Il y a deux choses dont je ne peux pas parler”, se justifie-t- il : “le budget d’Ateret Cohanim et ses activités en cours.”Nous prenons la route qui contourne le Mont des Oliviers et découvrons Maalé Hazeitim sur notre droite. En continuant vers l’est, la route passe près de la barrière de sécurité, au-dessous de l’ancienne route de Jéricho, puis atteint enfin l’entrée de Kidmat Zion. Cette fois, les gardes nous laissent poliment entrer et nous rencontrons Avishag, mère de triplés d’un an, installée là depuis 8 ans. “C’est un véritable rêve d’habiter ici !”, s’exclame-t-elle en désignant le dôme doré du Mont du Temple, tout proche de sa cour. Luria indique qu’il y a ici beaucoup de terrains qui permettraient d’agrandir le complexe et ajoute que ce serait la solution idéale pour remplacer feu le plan Safdie pour le développement de Jérusalem-Ouest. Là encore, il s’agit de terrains juifs qui ont été rachetés, mais Luria précise par ailleurs que 70 % des terres juives de la région se trouvent au-delà de la barrière de sécurité, sous contrôle palestinien. Du coin de l’oeil, Avishag surveille ses enfants, qui jouent dans la cour pavée. Son mari et elle habitaient Kiryat Moshé avant d’emménager à Kidmat Zion. “Nous sommes venus ici parce que nous ne recherchions pas une vie facile dénuée de sens profond : nous voulions réaliser quelque chose d’important, même si ce n’est pas facile : ici, c’est petit, et assez loin des facilités qu’offre le centre ville.” “Notre seul vrai problème”, poursuit-elle, “c’est que nous ne sommes pas toujours sûrs d’avoir un minyan le Shabbat. Mais avec les étudiants de yeshiva qui vivent à côté, nous y arrivons presque toujours.” Pour Avishag, il s’agit d’une terre juive. Elle ajoute : “Si nous n’étions pas prêts à venir vivre ici, les autres [elle parle des Arabes] se réapproprieraient la terre : alors vous voyez, nous sommes en mission !” La guerre pour Jérusalem Avishag et son mari ont une trentaine d’années. Ce sont eux qui ont pris l’initiative de contacter Ateret Cohanim en demandant à emménager dans un nouveau projet de Jérusalem-Est. Le loyer est moins cher que dans le reste de la ville, mais Avishag affirme qu’ils ont en revanche beaucoup de frais.Ateret Cohanim attend une autorisation pour son nouveau projet. Celle-ci devrait arriver bientôt : alors, le quartier s’agrandira, avec non moins de 260 logements. De Kidmat Zion, nous traversons Jérusalem-Est et passons la Porte d’Hérode, face à la poste centrale de Jérusalem-Est. Nous nous dirigeons à pied vers le Quartier musulman (ou l’Ancien Quartier juif, comme l’appelle mon guide) pour visiter quelques-uns des 30 complexes, maisons, synagogues et yeshivot situés à l’emplacement d’anciennes propriétés juives. Tous sont équipés de dispositifs de sécurité très sophistiqués, dont des caméras reliées à une salle de contrôle, elle-même en liaison constante avec le Smartphone de Luria. Ce dernier a pour sa part les clés de toutes les maisons. La majorité de celles-ci abritent plus d’une famille et partagent une cour commune. Dans l’une d’elles, qui est en travaux, une famille arabe loge encore au deuxième étage. Selon Luria, les relations de voisinage sont polies, voire cordiales. Lors de notre venue, la famille en question n’était pas présente pour le confirmer. Nous passons ensuite à la Maison du Photographe, un bâtiment de quatre étages doté d’un vaste toit-terrasse donnant sur le Mont du Temple et le Dôme du Rocher, qui se dressent au sud, incroyablement proches. Puis ce sont d’autres maisons que nous visitons ensuite, toutes habitées par deux familles ou plus, avec ou sans cour, entourées de caméras et de systèmes de surveillance, mais aussi de synagogues et de yeshivot. “Pour le moment”, explique Luria, “il ne manque pas d’Arabes qui souhaitent vendre, de Juifs qui souhaitent vivre ici et d’autres Juifs prêts à financer ces projets.” Il ajoute que c’est d’ailleurs la même chose de l’autre côté : “Les Arabes savent aussi que, s’ils veulent avoir des chances d’obtenir une partie de Jérusalem, ils doivent pouvoir baser leurs revendications sur des faits, dans la Vieille Ville. Ils ne manquent pas de financement et ont un programme bien précis pour renforcer leurs racines au cœur de Jérusalem, afin de diviser la ville. C’est une vraie guerre qui se joue là, une guerre pour le contrôle de Jérusalem.” * * * * Ateret Cohanim A l’origine de cette organisation : une yeshiva sioniste religieuse installée dans le Quartier musulman de la Vieille Ville depuis 1978. Ateret Cohanim a déjà fait emménager 3 000 Juifs dans des maisons rachetées à des Arabes. Elle a encouragé l’acquisition de plus de 70 bâtiments situés en zones arabes, soit une valeur totale d’environ 10 millions de dollars.Ces propriétés comprennent la yeshiva Shouvou Banim, l’immeuble qui l’abrite, plusieurs dortoirs, un musée et une cinquantaine d’appartements. Une partie d’entre eux ont jadis appartenu à des Juifs qui vivaient dans le Quartier musulman avant d’en être chassés par les pogroms de 1929 et 1936. Les responsables d’Ateret Cohanim estiment le rachat du reste des bâtiments à 100 millions de dollars, auxquels s’ajouteront 100 autres millions de travaux de rénovation. L’organisation est dirigée par Mati Dan.