Roglit, l’histoire d’un mémorial

Inauguré le 18 juin 1981, le mémorial de la déportation française redonne un nom à ceux avalés par la folie nazie.

JFR 12 521 (photo credit: Aline Juillard)
JFR 12 521
(photo credit: Aline Juillard)
L’arrivée au mémorial de la déportation française a quelquechose de prenant. Situé au sommet d’une butte, en bordure de route près dumoshav de Neve Michaël, le site apparaît imposant.

Dans une belle région d’Israël, constituée de champs de culture et de charmantspaysages, la forêt de Roglit dégage une atmosphère douce et paisible, à l’écartdes tumultes de la ville.

Ce qui attire l’oeil immédiatement, c’est ce grand bandeau en pierre incurvé,surplombant la butte, qui s’étend sur 35 mètres de longueur et 4 mètres dehaut, avec les inscriptions en noir et lettres capitales « Mémorial desdéportés juifs de France ». Sur ce long mur près de Jérusalem, sont inscritsl’ensemble des déportés juifs français de la Shoah selon ce modèle : (par ordrealphabétique) Nom, Prénom, date de naissance, n° du convoi, date d’arrestation,date de décès.

Ces différentes archives sont reproduites sur des plaques en fibre de verredont l’entretien doit être fait régulièrement, car fragilisées, et parfoiseffacées, à cause du soleil. L’aluminium comme support avait au départ étéenvisagé, mais par risque de vol au vu du prix du métal, l’idée a avorté.

A l’avant du monument, se trouvent au sol des plaques commémoratives, apportéespar les familles. Sur chacune est écrit un message rendant hommage auxvictimes.

Inscrit sur l’une d’elle, un hommage d’Ida Moskovitz à ses frères Henri (10ans) et Maurice (8 ans), morts durant la Shoah. Auparavant faites en bronze,elles sont aujourd’hui en pierre pure, à cause des vols.

Sur une avancée vers la forêt, se trouve une grande stèle en pierre blanche surlaquelle est inscrit en lettres capitales : « Autour de ce monument qu’ils ontédifié en 1981, les Fils et filles des déportés juifs de France ont planté laForêt du Souvenir, 80 000 arbres pour 80 000 vies », la traduction en hébreu setrouve juste à côté.

Cette fameuse forêt est l’oeuvre des Fils et filles des déportés juifs deFrance qui ont travaillé en collaboration avec le Fonds national juif, ou KerenKayemeth LeIsrael (KKL) en hébreu.

Dédié au développement de la terre d’Israël, ce fonds national, créé en 1901lors du 5e Congrès sioniste, souhaite avant tout renforcer le lien entre lapopulation juive et sa nation, en développant des projets pour « changer levisage du pays », selon ses responsables.

10 000 rescapés rassemblés

La première pierre de cet édifice – imaginé parSerge Klarsfeld et conçu par Serge Guerchon en collaboration avec AnnetteZaidman – a été posée le 6 mars 1981, dans un geste symbolique, par MaxiLibrati, juif marocain déporté dans un camp, où il était affecté au « commandode la mort », chargé de brûler les corps des juifs asphyxiés.

Lors de l’inauguration du mémorial, le 18 juin 1981, date emblématique del’Appel à la Résistance du général de Gaulle, de nombreuses personnalitésétaient présentes : le Grand Rabbin de France René Samuel Sirat, l’ambassadeurde France en Israël Marc Bonnefous, ainsi que le représentant du gouvernementisraélien Eliahou Ben Elissar et plusieurs délégués des différentes communautésjuives dans le monde.

Pour l’occasion, 10 000 survivants français de la Shoah étaient réunis pour lapremière et dernière fois, 5 000 d’Israël et 5 000 de diaspora, ce qui a constituéle premier plus grand rassemblement de rescapés français de tous les temps.

En trente ans d’existence, le mémorial a essuyé plusieurs actes de vandalisme,notamment par l’inscription de croix nazies sur les différentes structures.Aucune enquête n’a été menée pour démasquer les vandales.

A l’origine, la terre d’Israël avait été préférée à la France, l’associationdes Fils et filles des déportés juifs de France pensait alors que l’existenceet la longévité d’une telle structure en Terre Sainte s’avéreraient plussereines et pacifiques.

En faire des « sujets » de l’Histoire 

Tous les ans, deux cérémoniescommémoratives ont lieu devant le mémorial : à l’occasion de Yom Hashoah, aumois d’avril, pour l’anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, 16 juillet.

Pour cette dernière occasion, les membres de l’association Aloumim (associationisraélienne des enfants cachés en France pendant la Shoah) se rassemblentdevant l’édifice, en souvenir de leurs proches défunts.

De manière plus occasionnelle également, il n’est pas rare que des groupes detouristes français viennent s’y recueillir.

Avant tout pour honorer la mémoire des disparus, ce mur existe pour commémorerl’ensemble des déportés de France durant la Shoah. Mais seuls les disparus ontété listés.

Ce recensement des déportés et disparus français de la Shoah a permis auxenfants des victimes d’en savoir davantage sur leurs aînés, en apprenantnotamment le numéro de leur convoi, et la date de leur décès.

Robert Spira, passionné par l’histoire de la Shoah et fils d’une victime decette « catastrophe » se souvient : « La première fois que j’ai vu écrit le nomde mon père, je ne pouvais plus respirer ».

Ce monument va enfin à l’encontre de l’oubli causé par le temps qui passe. Engardant en mémoire le souvenir de ces disparus. En les faisant redevenir «sujets » de l’Histoire.

Pour ne pas oublier

Récit d’une matinée sous le signe de l’émotion. 
Pour ne pas oublier, pour conserver une conscience nationale, les Filset filles de déportés juifs de France, en présence de représentants du corpsdiplomatique français et d’Arno Klarsfeld, étaient tous réunis dans la forêt deRoglit, à l’occasion de Yom Hashoah.

Pour Valérie Spira, organisatrice de l’événement et représentante avec son pèrede l’association des Fils et filles de déportés en Israël, la démarche estimportante car « oublier (les disparus) serait les tuer une seconde fois ».

Pour ces « héritiers » de déportés, le jour de la commémoration de la Shoah estdevenu un rituel. Outre un travail de mémoire, ce jour est aussi l’occasion dese retrouver avec ceux qui ont un passé commun : celui d’avoir perdu sesparents ou/et un être cher. Une tribune pour raconter sa propre histoire, sessouvenirs. Certains cherchent à chaque fois, sur le mur, le nom de leurfamille, comme pour vérifier qu’il y soit toujours écrit.

En ce jour marqué par le souvenir, ils étaient environ 500 à s’être déplacésjusqu’au mémorial des martyrs juifs de France.

Lors de toute commémoration, s’exprimer, témoigner est nécessaire. ChristopheBigot, ambassadeur de France en Israël, sera le premier à s’exprimer. Empreintd’une gravité et d’une émotion certaine, son discours est revenu sur lecaractère incompréhensible de cette catastrophe et a évoqué la « folie de lamachine exterminatrice » qui a sévi, durant ces années de souffrance.L’entreprise de Serge Klarsfeld a redonné, selon lui, une réelle identité auxdisparus comme une « revanche contre la barbarie ».

Et le diplomate de conclure en souhaitant que la forêt de Roglit « puisse (…)protéger longtemps du silence et de l’oubli ».

C’est ensuite Arno Klarsfeld, venu représenter sa famille, qui a pris placederrière le pupitre. Pour lui, cette commémoration ne doit pas être vue commeune repentance, mais comme un devoir de mémoire. Le fils de Serge et de Beate aalors relaté l’arrestation de ce grandpère dont il porte le nom et le prénom.Et d’expliquer que c’est cette injustice qui s’est abattue sur son grand-père,qu’a voulu combattre son père.

Avec le poignant témoignage de Rosy Bursztein, c’est la question des survivantsde la Shoah qui sera abordée.

« Comment avons-nous pu, nous, rescapés, échapper à ce carnage ? » avaitdéclaré son père. Réapprendre à vivre, après une telle ignominie, a été le défide ces miraculés.

Lorsqu’il est arrêté, le père de Robert Spira promet une lettre à son fils. Ence jour de commémoration des disparus de la Shoah, c’était l’occasion pour lefils de répondre à son père, en lui posant les questions restant encoreaujourd’hui sans réponse. « Quand as-tu compris qu’on ne revient jamaisd’Auschwitz ? Quand as-tu compris que tu n’étais qu’un mort en sursis ? ».

Lors de Yom Hashoah à Roglit, la matinée aura été celle d’un recueillementintense, bercé par les mélopées de El Malei Rahamim et du prenant Ani Maamim.