Séparation à l’amiable

L’ambassadeur européen en Israël Andrew Standley achève son mandat ce mois-ci et revient sur les relations tendues entre Bruxelles et Jérusalem.

P6 JFR 370 (photo credit: Ammar Awad/Reuters)
P6 JFR 370
(photo credit: Ammar Awad/Reuters)

Andrew Standley n’a pas l’air pressé de partir. Il aurait pourtantde quoi. Ambassadeur européen en Israël, il a dû assumer pendant 4 ans le lienentre l’Union européenne et Israël dans un contexte de tension croissante surfond de débat sur les implantations, le boycott des produits en leur provenanceet, dernièrement, une circulaire publiée par Bruxelles qui a fait grincer desdents à Jérusalem. Reste que Standley a su se démarquer.

Même les élus qui affichent une franche inimitié pour l’Union européenne –ainsi, par exemple, Avidgor Liberman estime que l’obsession européenne desimplantations est exagérée, que l’Union européenne se montre grossièrementimpartiale envers Israël et ne comprend pas pourquoi il aura fallu plus de 20ans pour placer le Hezbollah sur la listes des organisations terroristes –l’apprécient. L’homme défie toute définition manichéenne. Il apprécie Israël,comprend ses besoins et avoue sans détour une faiblesse pour cet Etat. Mais, enmême temps, estime certaines de ses politiques, et en particulier concernantles implantations, mauvaises, illégales, et responsables de l’éloignement d’unebonne partie des Etats européens.

Son arrivée en poste en 2008, confie l’ambassadeur depuis son luxueux bureau au15e étage de la Tour de Ramat Gan, est loin de correspondre à la première foisqu’il se rendait en Israël. Jeune homme, il s’était porté volontaire dans unkibboutz en même temps que des milliers d’autres Européens les étés 1973, 1974,1975 puis 1980. Les relations israélo-européennes étaient alors trèsdifférentes. « De très nombreux jeunes Européens des années 1960 et 1970s’intéressaient à Israël et aux kibboutzim. Ça les attirait beaucoup », seremémore-t-il. « Le kibboutz était attirant, parce que c’était quelque chosed’unique au monde », et c’était l’occasion de vivre dans un environnementdifférent « avec des gens géniaux et un super climat », sourit-il. « Les jeunesidéalistes voyaient dans le kibboutz une tentative très intéressante decréation d’un nouveau modèle social. Israël était perçu comme une nation encours de construction, progressiste, un modèle d’un nouveau genre ».

Un « léger obstacle sur la route » 

Une époque qui semble bel et bien révolue.Comment et pourquoi l’Etat hébreu a-t-il perdu de son attrait aux yeux desjeunes Européens ? Le mouvement des kibboutzim a changé, note tout d’abord lediplomate. « Lorsqu’un pays évolue, une partie de l’idéalisme dont il irradiaitau départ évolue, voire se perd. Ceci influe sur la façon dont il est perçu àl’étranger », commente Standley. Avant d’ajouter : « Et il y a aussil’occupation ».

Lorsqu’il était jeune bénévole, à l’été 1973, Israël fêtait tout juste ses 25ans et « l’occupation n’était pas aussi profondément marquée dans les espritseuropéens, telle qu’elle l’est aujourd’hui, 40 ans plus tard ». Lorsqu’on luirappelle que Jérusalem contrôlait déjà les territoires dans les années 1970 et1980, Standley réplique : « les programmes d’implantations venaient à peine decommencer, et cela n’attirait pas autant l’attention ». Et d’ajouter : « on neparlait pas à l’époque d’un processus de paix, de la solution à deux Etats ».Depuis, « la poursuite des implantations, l’éruption des Intifada et les imagestélévisées » ont contribué à altérer la perception d’Israël à l’étranger.

Aujourd’hui, explique-t-il, les relations israélo-européennes stagnent enraison de la stagnation du processus de paix. En 2008, peu après l’arrivée deStandley, Bruxelles décide que toute amélioration des relations avec Jérusalemdépendra des progrès du processus de paix. Des progrès qui ne sont jamaisarrivés.

D’aucuns en Israël argueront que la récente circulaire européenne sur lesimplantations ont même fait reculer lesdites relations. En diplomate chevronné,Standley se montre plus mesuré, qualifiant la circulaire de « léger obstaclesur la route ». Et se déclare surpris de l’ampleur de la réaction de Jérusalem,vu que les ministres européens des Affaires étrangères ont affirmé à deuxreprises depuis 2012 – « dans le contexte de notre position bien connue surl’illégalité des implantations qui représente à nos yeux un obstacle au processusde paix » – que les subventions européennes ne devraient pas s’étendre au-delàde la Ligne verte. Destinée simplement « à rendre opératoire » cesdéclarations, la circulaire n’aurait pas dû autant surprendre, estime lediplomate.

Une situation asymétrique

Familier de l’argumentaire israélien, il défend lespositions européennes une par une. Et nie que cette mesure ne fasse le jeu desPalestiniens et ne sabote le processus de paix. Au contraire, avance-t-il, ilexiste plusieurs « preuves » du fait que la circulaire a encouragé lesPalestiniens à retourner à la table des négociations. Quant à l’argument du «deux poids, deux mesures » face à Israël, le diplomate pointe que l’Unioneuropéenne applique les mêmes sanctions dans d’autres régions en conflit, commele Sahara occidental, le Cachemire et Chypre.

Et de se hausser du col : la polémique autour de la circulaire a modifié l’idéeque l’Union européenne se contenterait d’écrire des chèques à l’Autoritépalestinienne, sans autre rôle dans la région, souligne-t-il avant de rappelerque l’UE est le principal partenaire commercial de l’Etat juif. Un rappel enforme d’avertissements pour les nombreux Israéliens qui auraient tendance àjeter l’Europe avec l’eau du bain antisioniste.

Enfin, pour ce qui est de l’argument selon lequel Bruxelles ne fait pressionque sur le camp israélien, le diplomate rétorque que la situation ne sauraitêtre comparée. « Je ne connais pas exactement le volume commercial avec lesPalestiniens, mais c’est dérisoire comparé aux 40 à 50 milliards d’eurosd’échanges que nous entretenons chaque année avec Israël. La situation esttotalement asymétrique et on ne peut donc pas s’attendre à ce que les actionset les réponses soient les mêmes ».

Sentiments mitigés 

Ce dernier point amène cependant Standley à reconnaître quel’Europe a également son lot d’idées fausses concernant Israël. A commencer parle sentiment de sécurité. « Israël est perçu comme un lieu très fort, trèssécurisé, avec l’une des meilleures armées au monde. Du coup, on n’a pasl’impression que c’est un pays menacé ». Sauf qu’il est nul « besoin de passerbeaucoup de temps ici pour comprendre que les Israéliens ne se sentent pas ensécurité et ils ont de quoi ». Un paradoxe que les Européens ont du mal àsaisir. De plus, le Vieux Continent a tendance à penser que les Israéliens neveulent pas de la paix. « Cela vient des sondages. Les Israéliens interrogésclassent la paix bien plus bas dans leurs priorités que les Européens imaginentqu’il faudrait. » Et le diplomate de se faire sociologue. Si Israël a dessentiments mitigés envers l’Europe, qui vont de la compréhension que Bruxellesjoue un rôle important dans le développement israélien au sentiment que l’Etatjuif est maltraité par les Européens pour une série de raisons qui passent parl’antisémitisme, la culpabilité européenne envers sa propre histoire colonialeet une population musulmane croissante, il en va de même pour le VieuxContinent.

« Je pense que les sentiments européens envers Israël sont très variés. Cela vade l’admiration pour ses succès, à la reconnaissance de la particularité dupays qui a su aller très loin en 65 ans, aux images de cette occupation quidure depuis trop longtemps et affecte la vie des habitants au quotidien. C’estune réalité que les Européens ont beaucoup de mal à comprendre ». Reste aussique la plupart des Européens sont incapables d’imaginer la vie israélienneavant de se rendre dans le pays. « Ils sont surpris par le dynamisme et ladiversité de Tel-Aviv. C’est une société complexe et vivante concentrée sur untout petit espace ».

Le Britannique, sur le départ pour Mexico, rend un dernier hommage à Israël. «C’est un pays où, souvent pour des raisons tragiques, les gens ontd’incroyables histoires familiales et personnelles à raconter, des histoiresinimaginables pour la plupart des Européens. Et lorsqu’on a le privilège etl’honneur d’écouter ces histoires, on se sent très humble en comprenant que cepays a surgi de tout cela et réussi à rester une démocratie malgré tous lesdéfis qu’il a dû affronter en 65 ans ».