Derrière les barreaux

By EYAL LEVY
July 23, 2017 17:11

Rencontre avec Yariv Cohen, directeur adjoint d’une prison de haute sécurité qui compte parmi les détenus les plus dangereux du pays




Derrière les barreaux

Yariv Cohen et quelques surveillants de la prison. (photo credit:ARIEL BSOR)

Ecrire des livres poétiques pour enfants et surveiller de dangereux terroristes dans un pénitencier de haute sécurité, est-ce compatible ? Yariv Cohen le prouve. Cet ancien combattant des forces spéciales, directeur adjoint de la prison Nafha près de Mitzpe Ramon sait aussi se faire tendre quand il se transforme en conteur.

Ce dernier a reçu un appel urgent d’un surveillant de la section des prisonniers palestiniens appartenant au Hamas. Le gardien lui transmet les doléances des détenus : « Ils se plaignent des repas. Ils disent que la nourriture est périmée et servie en quantité insuffisante. » Yariv Cohen est attentif. « Si la nourriture est effectivement insuffisante, nous allons augmenter les portions et le problème sera résolu. Si vous avez besoin de mon intervention, n’hésitez pas et appelez-moi », répond-il au surveillant. Moins d’une demi-heure après, le directeur adjoint de la prison a voulu se rendre compte par lui-même de la situation, et a franchi les portes blindées de l’aile 12 du pénitencier où il a été accueilli par un représentant du Hamas. Ils se sont entretenus calmement et franchement. La question de la quantité de nourriture, de sa qualité et notamment de la distribution de fromage blanc a été au cœur de leur conversation. Yariv Cohen a écouté patiemment les requêtes du prisonnier et, après avoir jeté un œil au panier de tomates, a admis qu’elles n’étaient pas appétissantes. « Israël est une démocratie et respecte les droits des prisonniers, à tous les niveaux. Par exemple, en cas de besoin, ils reçoivent tous les traitements médicaux nécessaires. Des détenus palestiniens admettent d’ailleurs se faire arrêter et emprisonner exprès : ils avouent avoir intentionnellement jeté des pierres ou menacé des juifs avec des couteaux afin d’intégrer le centre pénitencier pour une courte période, et pouvoir profiter des traitements médicaux dont ils ont besoin ».

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Yariv Cohen, 44 ans, possède un caractère bien trempé et un sang-froid exemplaire. Et il en faut pour résister au stress de son métier et de faire face aux responsabilités qui lui incombent, dans cette prison considérée comme l’une des plus difficile à gérer d’Israël. Récemment, il a été confronté à une grève de la faim initiée par les détenus du Fatah (la principale composante de l’OLP, Organisation de libération de la Palestine).

Un dur au cœur tendre

Mais Yariv Cohen en a vu d’autres, aguerri par 26 années de carrière militaire. Il a débuté au sein de la prestigieuse unité de combattants Golani de Tsahal, avant d’être nommé enquêteur au service de renseignement de la police. Il a ensuite intégré l’unité antiterroriste de la police (Yamam) et l’unité Masada, section d’élite de l’administration pénitentiaire formée pour les opérations spéciales et notamment les prises d’otages, avant de rejoindre le poste qu’il occupe actuellement.
Yariv Cohen souligne qu’aucun des prisonniers dont il a la charge ne l’a reconnu, et c’est une chance. Ils ne savent pas qu’il faisait partie de commandos et d’unités de forces spéciales qui intervenaient dans les territoires. Le visage masqué, il a parfois combattu des hommes qui sont actuellement derrière les barreaux à Nafha.

Parmi ses missions passées figure une célèbre opération qui s’est déroulée en février 2014 à la prison de Rimonim (centre d’Israël), quand l’unité Masada avait dû intervenir pour maîtriser Samuel Sheinbein, un détenu américain de droit commun condamné pour un meurtre aux Etats-Unis, et qui avait fui en Israël espérant échapper à la police. Celui-ci avait réussi à se procurer un pistolet lors d’une permission et a tiré sur des gardiens, en blessant deux gravement. Les combattants de Masada ont été appelés pour intervenir et l’ont tué au cours d’un échange de tirs.

« Le commandant de l’unité était nouveau à cette époque », se souvient Yariv Cohen. « Je suis arrivé sur le terrain assez rapidement et on m’a demandé de prendre la direction des opérations. Sheinbein était à l’intérieur et les gardiens étaient terrés avec lui sans armes. Vous ne connaissez pas les configurations de toutes les prisons, vous devez donc vous informer, demander les plans pour connaître la position exacte des portes, des fenêtres. C’est la première chose à faire. Ensuite vous placez des tireurs d’élite à chaque coin et des “singes” (des soldats qui peuvent grimper avec des cordes pour sécuriser plusieurs niveaux de la prison). Vous devez isoler le lieu et éviter que l’attaquant puisse se déplacer. Lors de telles opérations, vous agissez méthodiquement, sans émotion. Vous avez été parfaitement entraînés, pour que votre rythme cardiaque reste stable. »

A côté de cette image de « dur » qui lui colle à la peau depuis près de 30 ans, se cache aussi une âme sensible, comme en témoigne le livre pour enfants qu’il vient d’écrire et qu’il a intitulé Yaar hamamtakim (la forêt de bonbons). « Si vous m’aviez dit pendant mes années de service au sein des unités de contre-terrorisme qu’un jour je deviendrais directeur d’une prison, je vous aurais ri au nez », explique-t-il. « Vous ne savez jamais où la vie peut vous mener. Beaucoup de mes amis ont aussi été très surpris d’apprendre que j’avais écrit un tel livre et m’ont demandé si j’allais bien. Mais peut-être que, dans une dizaine d’années, je serai auteur d’ouvrages pour enfants à temps plein, pourquoi pas ? »

Des plaintes comme celles sur la nourriture peuvent-elles dégénérer ? Comment gérez-vous les situations de crise ?
Cette prison abrite des terroristes qui ont du sang sur les mains, dont des membres haut placés du Hamas, du Fatah, du Jihad islamique et même des combattants de l’EI.


Les prisonniers de ces différentes organisations ne sont pas logés dans les mêmes ailes et disposent de cours de promenades différentes. Nous savons que d’un moment à l’autre, dans le prolongement des plaintes sur la nourriture par exemple, des émeutes et des agressions peuvent éclater. En juillet 2002, un détenu du Hamas a poignardé le directeur et deux gardiens. Un surveillant a également été attaqué en février dernier. Heureusement, cet incident s’est terminé sans trop de dégâts, le gardien ayant pu prendre le dessus sur l’attaquant grâce à l’aide d’un collègue qui se trouvait par hasard à proximité.

La situation peut à tout moment devenir explosive. Imaginez : alors que nous sommes tranquillement assis ici, des prisonniers commencent à tambouriner et à hurler « Allah Akbar » (Dieu est grand). Que faisons-nous ? Il n’y a pas de renfort à proximité, nous sommes isolés en plein désert. Je ne peux pas appuyer sur un bouton pour que des soldats des forces spéciales surgissent. Je n’ai que mes gardiens, c’est pourquoi je dois décider comment mater rapidement cette colère avant qu’elle ne dégénère : quels surveillants envoyer, faut-il utiliser des gaz… ? Chaque décision est essentielle dans ces moments de crise. La presse va enquêter, poser des questions et ensuite, j’aurai à rendre des comptes. Je devrai aussi m’expliquer avec les représentants des prisonniers qui sont des membres importants d’organisations terroristes, des responsables du Hamas, des hommes intelligents. L’ennemi n’est
pas stupide.

 Quel est le rôle de l’administration pénitentiaire dans une telle prison ? Juste de s’assurer que les détenus sont en sûreté derrière les barreaux ?

Absolument pas. Une fois par semaine, nous nous entretenons avec les délégués des prisonniers, car nous devons rester à l’écoute de leurs difficultés. Quand je me rends dans les différentes sections de la prison, je m’adresse aux représentants des organisations terroristes qui m’exposent les problèmes de leur groupe. La situation est totalement différente dans une prison où sont enfermés des détenus de droit commun. Il y a moins de solidarité. Chacun parle de ses propres difficultés et ils ne sont représentés par personne. L’un souffre d’être isolé, l’autre réclame une réduction de peine, un autre se plaint de la discipline…

De manière générale, il faut comprendre que les prisonniers sont traités comme des êtres humains, avec respect. Même quand on leur dit non, c’est toujours de façon polie, sans employer de mots insultants.

 N’avez-vous pas peur pour votre vie lors de vos rencontres avec des responsables d’organisations terroristes ?

J’y pense de temps en temps. Quelquefois, nous sommes seulement deux ou trois officiers assis autour d’une table avec dix terroristes qui n’ont pas hésité à tuer des juifs. Pourquoi agiraient-ils différemment à notre égard ? En fait, ils auraient beaucoup à perdre et ils le savent. Regardez comment ils vivent. Ils savent que s’ils commettent la moindre erreur, ils vont gâcher tous les efforts entrepris pour obtenir des conditions de détention plus acceptables. Ils réduiraient à néant toutes les avancées accomplies. Ils ont une cantine, font du sport, reçoivent des visites, regardent la télévision… Au moindre geste déplacé de leur part, nous annulerions tout. Ce serait un prix très élevé à payer pour eux.

 Que ressentez-vous face à des meurtriers ?

J’essaie de faire abstraction de mes sentiments personnels, sinon je ne pourrais pas exercer ce métier. Je les regarde comme des êtres humains et non pas comme des terroristes, des tueurs de juifs. Si je les regardais effectivement comme tels, ce serait très difficile de dialoguer avec eux. Lors des entretiens nous devons être francs et directs, mais aussi les écouter, tenter de comprendre leurs plaintes et répondre dans la mesure du possible à leurs attentes. Ils connaissent parfaitement leurs droits et savent exactement ce qu’ils peuvent revendiquer.

Pour protester contre leurs conditions de détention, les prisonniers du Fatah ont entamé une grève de la faim en avril dernier. Il s’agit d’une guerre psychologique : le premier qui faiblit, perd. A propos de ces conditions, nous appliquons le règlement, ni plus ni moins. Il y a des directives à respecter et nos limites sont définies par le Shin Beth (services de sécurité intérieure). Sinon, les prisonniers pourraient venir nous réclamer tout et n’importe quoi, comme des jacuzzis dans chaque cellule, ou la distribution de steaks tous les jours…

Dans une prison de haute sécurité, on joue constamment au chat et à la souris. Il s’agit d’une confrontation perpétuelle entre la direction et les détenus. Notre objectif est de déjouer les tentatives d’émeutes, d’évasion, les trafics… C’est grâce à un membre des services de renseignement pénitentiaire que nous avons découvert que le député arabe israélien Basel Ghattas remettait des téléphones portables et des cartes SIM aux détenus de haute sécurité dans la prison de Ketziot. Nous avons connu une situation similaire en octobre 2015. Bien que notre prison soit très isolée et sécurisée, des gens à l’extérieur ont réussi à contrecarrer notre système de surveillance et à lancer des portables par-dessus les murs. Ils connaissaient tous les détails, où lancer les appareils, à quel moment… Ils étaient parfaitement préparés.

 Comment pouvez-vous prévenir de tels incidents ?

Certains gardiens pourraient vous dire que l’on peut éviter de tels incidents, mais je pense que c’est quasiment impossible. Vous êtes face à des organisations criminelles, ne l’oubliez pas, qui ne pensent qu’à organiser des évasions et à faire du trafic. Ils y réfléchissent 20 heures sur 24, imaginent toutes les solutions. Leur obsession est de trouver le moyen de contourner la loi et vous ne pouvez pas vous mettre à leur place. Nous réussissons la plupart du temps à déjouer leurs tentatives, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Il y a quelques années nous avons notamment trouvé des prisonniers qui rampaient dans un tunnel pour s’échapper de la prison d’Ashkelon. »

 Comment est organisée la sécurité pour éviter les évasions ?


C’est une préoccupation de tous les instants. Est-ce que les lits sont toujours cloués au sol, les toilettes fixées aux murs ? On teste sans cesse la solidité des barreaux… L’évasion est l’obsession de tous les gardiens de prison. Afin de minimiser les risques, nous ne procédons qu’à un seul appel par jour, une fois que les détenus sont dans leurs cellules. Il nous faut avant tout améliorer les services de renseignement pour éviter les tentatives. Cette semaine nous avons découvert que des prisonniers réussissaient à se faire passer des messages. Chaque fois nous trouvons quelque chose. Ils savent parfaitement s’organiser pour être en contact les uns avec les autres, se transmettre des informations. Ils contrôlent tout. Si l’un des prisonniers est interrogé, dès qu’il revient dans sa cellule, les autres détenus lui demandent des comptes et mettent tout par écrit. Si je me rends dans une section maintenant, quelqu’un va noter à quelle heure, quel jour je suis entré et combien de temps je suis resté. Il y a des événements qui déclenchent un processus et une dynamique de révolte parmi les prisonniers. Et quand il y a des attaques contre des juifs en Israël, vous vérifiez les réactions des détenus. S’ils manifestent leur satisfaction, ils seront plus étroitement surveillés.

 Quelle est votre réaction en situation de crise ?

Soit on discute, soit on emploie la force. Entre ces deux extrêmes, nous avons une multitude d’options. Il est toujours plus avantageux de discuter, sinon tout le monde perd, mais parfois nous sommes obligés d’utiliser la force.

 Les poussées d’adrénaline des opérations commandos vous manquent-elles ?

Je retournerai peut-être un jour dans l’unité des forces spéciales en tant que commandant, mais je pourrai aussi rejoindre de nouveau les services de police. Quand vous travaillez dans la police, vous ne savez jamais ce que vous allez être amenés à faire. Il n’y a pas suffisamment d’officiers et celle-ci est très sollicitée. Vous arrivez le matin et vous ne savez pas si vous aurez à résoudre un meurtre, un vol ou un viol. Le problème de la police est qu’elle est mal perçue par le public. Elle manque d’un service de communication efficace. C’est aussi une activité qui implique beaucoup d’action. Lorsque j’étais dans la police, j’ai reçu des menaces : « Tu ne perds rien pour attendre, nous allons te régler ton compte. » Que faites-vous dans ces cas-là ? Vous êtes armés, vous vérifiez votre voiture quand vous entrez et sortez, vous êtes sur le qui-vive.

Une épreuve qui l’a véritablement transformé


Il y a deux ans, Yariv Cohen a eu une crise cardiaque, alors qu’il travaillait déjà à la prison Nafha. « J’avais trop de pression au travail. J’ai connu les trois mois les plus éprouvants de ma vie. J’ai eu le sentiment que mon corps me trahissait. Les médecins m’ont dit que j’avais eu de la chance de survivre et m’ont conseillé de me reposer chez moi pendant deux mois. J’ai malgré tout essayé de revenir au travail après deux semaines, mais j’avais la tête qui tournait et j’ai craqué psychologiquement. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je ne fume pas, je mange sainement, et je fais du sport. Le jour de ma crise cardiaque, j’avais couru 10 kilomètres. J’ai récupéré lentement, aussi bien sur le plan physique que psychologique. Puis j’ai eu un accident de ski. Après toutes ces épreuves, j’ai dû me battre pour reprendre confiance et retrouver ma forme initiale. Depuis, j’ai appris à relativiser, à prendre les choses plus calmement. Quand des gens viennent se plaindre ou sont en colère, je leur explique que nous devons nous adapter, que nous ne travaillons pas dans un laboratoire. J’ai pris une claque, je me suis tout d’un coup senti vulnérable et j’ai changé. Avant, je prenais tout personnellement mais après cela, j’ai appris à laisser parfois couler dans ma vie privée. »

C’est durant cette période difficile que Yariv Cohen a découvert, en passant du temps avec ses quatre enfants, son talent de conteur d’histoires. C’est sa femme Etti qui a estimé que les histoires qu’il écrivait et racontait méritaient d’être éditées et non pas de rester dans un tiroir. Le début d’une troisième carrière ? 


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