De la Diaspora au peuple juif

Le musée Beit Hatfoutsot bouscule les paradigmes narratifs de l’histoire juive

By TERRANCE MINTNER
May 7, 2017 17:05
Une des salles du musée Beit Hatfousot

Une des salles du musée Beit Hatfousot. (photo credit: BEIT HATFUTSOT)

Le musée Beit Hatfoutsot à Tel-Aviv connaît ces dernières années une profonde mutation, qui se reflète jusque dans sa nouvelle appellation. Anciennement désigné comme le musée de la Diaspora, il se nomme désormais le musée du Peuple juif. Irina Nevzlin, membre du comité directeur de l’établissement, revient sur la signification de ce changement : « Nous considérons que le peuple juif doit être perçu comme un tout, comme c’était le cas durant des millénaires avant l’avènement de l’Etat d’Israël, et non plus en termes d’Israël et de Diaspora. »

Les juifs sont aujourd’hui au nombre de 15 millions dans le monde, la majorité résidant en Israël et aux Etats-Unis. « Les juifs ont toujours été un peuple du monde, bien avant l’ère de la mondialisation et d’Internet, marqué par des interconnexions très fortes », note Irina Nevzlin. « Il y a d’abord les liens familiaux, puis ceux de la langue et ceux résultant des échanges commerciaux ou autres. La mondialisation n’est donc pas un phénomène nouveau pour les juifs. Leur perception du monde est plus large par définition parce qu’ils ont longtemps été apatrides : cela a joué à leur avantage dans la mesure où ils ont toujours fait preuve d’ouverture sur le monde. Cela fait partie de notre mode de vie. »

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« Cette interconnexion nous rend également plus forts, plus innovants et aussi plus résilients. Tout l’objectif de ce changement de nom du musée vise à rendre compte de cette force et de cette créativité. Le mot “Diaspora” ne rend pas compte de cette vigueur que nous possédons en tant que peuple. » Cet accent mis sur la force du peuple juif en tant qu’entité, constitue, selon Irina Nevzlin, une nouvelle approche dans la manière de raconter l’histoire juive. « Beaucoup de musées juifs parlent de la Shoah, ou bien se focalisent sur la géographie et la façon dont les communautés vivaient ici et là. Pour notre part, nous considérons cette approche narrative comme indispensable certes, mais lacunaire. » « Le problème », pointe-t-elle, « est qu’il n’existe aucun endroit qui raconte l’histoire actuelle du peuple juif. » Les musées évoqués donnent le sentiment que les juifs n’existent plus, que ce peuple appartient au passé, selon Irina Nevzlin. Elle souligne que le musée du Peuple juif ne fait bien sûr pas l’impasse sur l’histoire ; les chapitres les plus sombres sont évoqués, mais l’accent est surtout mis sur l’ici et le maintenant : un peuple bien vivant, créatif, dynamique et en pleine évolution. « Une telle vision n’est pas un banal jeu sur les mots, une simple question de nom », dit cette membre du comité de direction. « Il s’agit d’un véritable changement de paradigme. »

Le musée a ouvert ses portes en 1978. Il couvrait initialement l’histoire du peuple juif jusqu’en 1948. Après d’importants travaux, l’établissement a inauguré en 2016 une nouvelle aile qui a déjà attiré de nombreux visiteurs. Celle-ci présente une prestigieuse collection de maquettes de synagogues du monde entier, chacune révélant les différents rôles de ces lieux de culte, depuis la fonction sociale à travers les rassemblements et les événements communautaires, jusqu’à leur vocation de lieux de prière, de travail et d’étude. Une autre section est consacrée aux héros juifs à travers l’histoire : scientifiques, philosophes, révolutionnaires, géants culturels, athlètes, individus courageux et leaders sur le plan économique. Quant aux expositions temporaires visibles actuellement, l’une d’entre elles rend hommage à Bob Dylan et son influence, et une autre donne la voix aux juifs qui ont émigré d’Ethiopie en Israël dans les années quatre-vingt, retraçant les péripéties de leur intégration dans la société israélienne.

Le parti pris du renouveau

Le musée prévoit d’inaugurer un nouveau noyau d’expositions en 2019 pour la deuxième phase de sa rénovation. Celui-ci s’articulera autour de l’identité et de la culture juives contemporaines, incluant les arts – danse, théâtre, cinéma, télévision, musique, littérature, art moderne – et toutes les formes de contribution juive à la culture mondiale. Le second étage, quant à lui, sera entièrement consacré à l’histoire continue du peuple juif depuis les temps immémoriaux jusqu’à nos jours, explorant à la fois ses zones d’ombre et de lumière. Au cœur du musée sera disposé un atrium ouvert qui connectera les trois étages du bâtiment entre eux. Cette zone, qui racontait autrefois les persécutions et les souffrances du peuple juif, deviendra un espace lumineux célébrant l’optimisme et l’aptitude typiquement juive à espérer. Une sculpture de lumière s’élèvera jusqu’au plafond, symbolisant la croyance juive en un avenir meilleur. Qu’est-ce qui rend encore ce musée unique ? Lorsque les gens visitent un musée, explique Irina Nevzlin, ils aiment savoir ce qu’ils vont trouver durant leur visite. « Pour notre part, nous ne voulons pas qu’ils le sachent », souligne-t-elle. « Nous avons envie qu’ils soient surpris. »

Avec le grand nombre de coutumes, de traditions, d’histoires et d’artefacts à disposition, rendant compte du passé et du présent, comment procède-t-on à la sélection du contenu des expositions ? « Aucun commissaire ne vous dira jamais que le matériel est suffisant », assure Irina Nevzlin. Le principe de base qui guide nos choix est de célébrer le peuple juif, tout en étant inclusifs et pluralistes. « Il ne s’agit pas de choisir la bonne façon d’être juif ou de définir quelle est la bonne manière de vivre ; ceci n’est pas notre travail. Notre mission consiste à montrer les différentes options. Notre souhait est de présenter tout le monde à tout le monde… Nous pensons que le peuple juif est une famille et que pour cette raison, nous devons apprendre les uns des autres, afin de nous comprendre et d’établir des connexions. »

Le musée donne-t-il à voir ce qui connecte ces traditions et ces coutumes entre elles ? Ce qui lie les juifs à travers le temps et l’espace ? « Nous savons que quelque chose les connecte, c’est indéniable », dit Irina Nevzlin, « mais nous ne comprenons pas toujours la nature de ces liens. Les gens utilisent souvent les termes “continuité, appartenance et peuple” pour expliquer cette notion. » Cette connexion, ajoute-t-elle, « est beaucoup plus émotionnelle qu’intellectuelle, et les mots sont en réalité inaptes à rendre compte de la réalité de celle-ci. Ce qui est sûr, c’est que nous appartenons à ce peuple, et que cela nous rend plus forts, où que nous soyons dans le monde. »

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