Si je t’oublie, Bagdad

Un film revient sur l’histoire tourmentée des juifs irakiens

By MORDECHAI BECK
January 28, 2018 16:59
Si je t’oublie, Bagdad

Bagdad dans les années 1950. (photo credit: COURTESY ‘REMEMBER BAGHDAD’)

Mais pourquoi diable quelqu’un sur terre – à plus forte raison un juif – souhaiterait retourner vivre dans cet Irak déchiré par la guerre, et plus encore, y acheter une maison ? C’est pourtant précisément ce qu’a fait Edwin Shuker. Ce dernier, une des têtes d’affiche du film Remember Bagdad (Se souvenir de Bagdad), a pleinement conscience de sa mission : sensibiliser le monde non seulement à sa propre histoire, mais aussi à celle des juifs d’Irak. « Ils existent depuis 2 600 ans, ce n’est pas rien », explique-t-il. « En 2003, j’ai donné une conférence à Londres sur les juifs de Bagdad et d’Irak. A la fin, un journaliste est venu me dire qu’il n’avait aucune idée que des juifs avaient vécu en Irak. Cette phrase a changé ma vie ! Je me suis dit que si nous commencions à oublier les repères physiques de la communauté, il serait de plus en plus difficile de retracer son histoire. J’ai eu la chance de contempler la gloire de Bagdad, et je n’ai aucune intention de relayer mon existence aux oubliettes. J’ai alors pensé que s’il fallait acheter une maison pour gagner en crédibilité et pouvoir raconter mon histoire, j’étais prêt à le faire. »

Avec son acolyte David Dangoor, autre juif de Bagdad qui a commandé ce film documentaire, Edwin Shuker a été interviewé par la BBC à quatre reprises, après la projection de l’opus à Londres. « A chaque fois, on m’a posé la même question : “Pourquoi avez-vous décidé d’acheter une maison en Irak” ? Et à chaque fois, sa réponse, qui consistait en une autre question, a été identique : “Si je ne l’avais pas fait, m’auriez-vous interviewé ?” »
David Dangoor, un homme d’affaires à la retraite, se consacre désormais à la philanthropie. Il détient aussi un impressionnant fonds d’archives, composé de centaines de photographies de sa famille sous les différents régimes qui se sont succédé en Irak. Remember Bagdad détaille la situation explosive de l’Irak moderne comme toile de fond du quotidien de la population juive, en particulier celle de Bagdad. La capitale a toujours abrité la plus grande concentration de juifs d’Irak. A son apogée, au début du XXe siècle, la communauté constituait même 40 % des habitants de la ville, même si les juifs étaient répartis dans tout le pays, aussi bien au Kurdistan, qu’à Bassorah au sud ou à Mossoul au nord. Au total, ils étaient au nombre de 140 000 sur le territoire. A l’époque, les synagogues et les rues juives étaient légion, et les juifs faisaient partie intégrante de la population. « Ils étaient là 1 200 ans avant même que les Arabes ne pensent à venir s’y installer », ajoute Edwin Shuker.

L’Age d’or


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Le début du film explique comment les juifs se sont mêlés aux échelons supérieurs de la société irakienne. Dans une scène, certains d’entre eux sont invités à la soirée du Nouvel An de 1947, au cours de laquelle la mère de David Dangoor, élue Miss Bagdad, reçoit son écharpe des mains du prince héritier en personne. Pourtant, même à cette époque dorée, les juifs étaient en danger.

En 1917, les Britanniques colonisent l’Irak et nomment un roi (originaire d’Arabie saoudite). Le mandat britannique prendra officiellement fin en 1932, mais les Anglais y conserveront leurs intérêts (c’est-à-dire, le pétrole). En 1939, les nazis se font de plus en plus influents, ce qui constitue une menace pour la communauté juive. L’écrivain israélien d’origine irakienne, Eli Amir, est témoin d’une émeute musulmane dans le quartier juif : 180 juifs sont assassinés et près de 2 000 blessés. Mais les Britanniques reprennent leurs droits et, en 1941, les Dangoor rachètent l’ancienne propriété du collaborateur nazi Amir Hussein qui a fui à Berlin. La classe juive aisée, elle, avait conservé ses acquis, et l’illusion que le danger pouvait être tenu à bonne distance. Tout le monde, à ce moment, voulait « prendre ses désirs pour des réalités », souligne David Dangoor. Les moins favorisés, eux, ont planifié leur fuite vers la Palestine, en secret. Ben Gourion a organisé l’accueil de 100 000 juifs d’Irak. « Ne discutez pas, faites-les venir », a-t-il déclaré.

Le temps des persécutions

Après la création de l’Etat d’Israël en 1948, la situation s’aggrave nettement pour les juifs en Irak. Mais alors que les persécutions soutenues par le gouvernement commencent, les juifs sont encore autorisés à partir. En 1951, 120 000 d’entre eux peuvent encore rallier Israël par la voie des airs, laissant derrière eux leurs biens et leur argent, confisqués par les autorités. A leur arrivée en Terre promise, l’accueil qu’on leur réserve est toutefois décevant, se souvient Amir. « Ils nous considéraient comme des juifs arabes. Nous étions, pour la plupart d’entre nous, sans le sous, et les Israéliens présumaient que nous étions incultes. »

Malgré les persécutions en Irak, certains sont restés, comme la famille Dangoor ou celle de David Shamash, dont le père deviendra membre du Parlement (même si, comme il le précise, il s’agissait d’un gouvernement à parti unique). Ces juifs aisés vont se mélanger avec les riches et prospérer économiquement.

En 1956, Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez, ce qui donne lieu à un sentiment de fierté arabe et de nationalisme dans toute la région. Deux ans plus tard, le communiste Abdel Karim Kassem installe une République en Irak, après avoir pris le pouvoir par un coup d’Etat sanglant. Le roi Faiçal et sa famille ont été abattus ; quant au Premier ministre, son corps a été traîné dans les rues de la capitale, mutilé et pendu sur la place publique. C’en est trop pour la famille Dangoor qui opte alors pour l’exil. Elle fuit l’année suivante, direction le Liban, puis l’Angleterre.

En 1963, Kassem est destitué par le parti Baas (avec l’aide de la CIA). A l’époque, 2 000 juifs habitent encore Bagdad, mais plus pour longtemps. Le déclenchement de la guerre des Six Jours met le feu aux poudres, et la communauté se retrouve alors en bien mauvaise posture. Alors que l’Irak recherche un bouc émissaire pour endosser la responsabilité de la cuisante défaite arabe, les juifs du pays sont considérés comme une cinquième colonne. Beaucoup « disparaissent » mystérieusement ou sont accusés d’espionnage. En 1969, les Baasistes, sous la houlette de Saddam Hussein, organisent un festival en réponse à la guerre de 1967. Le clou des célébrations : la pendaison publique des juifs. Acculés, soumis à rude pression, ces derniers comprennent que leur seule alternative est l’évasion ou la mort.

Edwin Shuker et sa famille prennent la fuite en 1971. Ils se réfugient dans un premier temps dans la partie amie de l’Irak, le Kurdistan, puis en Europe. Les membres de la famille de Dangoor partent, eux, en 1974, abandonnant leurs biens et leur nationalité. L’année 2003 signe l’invasion anglo-américaine. Si les juifs ne sont plus là, les vieux préjugés ont du mal à disparaître.

Bagdad n’est plus qu’un souvenir


Aujourd’hui, quelque 2 500 sites Web relatent comment l’Irak a émergé de sa récente histoire troublée. La photo de la mère de David Dangoor remportant le prix Miss Bagdad figure en bonne place sur nombre d’entre eux, preuve de la nostalgie pour cette époque où l’Irak était un centre d’accueil cosmopolite pour toutes les croyances. « Bien sûr, Bagdad reste au fond de mon cœur, mais ce n’est plus un endroit où il faut bon vivre », note Amir. Même son de cloche chez la tante de Dangoor qui exprime une nostalgie similaire, mais confirme à son tour : « Il vaut mieux garder le souvenir de Bagdad tel qu’il était ».

Edwin Shuker se souvient lui aussi des 16 premières années de sa vie avec beaucoup de tendresse. Mais il n’a pas non plus oublié les restrictions et les privations croissantes, au fur et à mesure que les régimes changeaient et devenaient de plus en plus antijuifs et antisionistes. Il se souvient notamment de cette époque où les juifs devaient être détenteurs de cartes d’identité jaunes. « De 1963 à 1971, nous étions pris en otages », détaille-t-il. « A moins de connaître quelqu’un susceptible de vous aider, vous ne pouviez quitter le pays. Et ceux qui restaient ne pouvaient pas travailler. Puis, avec la guerre de 1967, notre quotidien est vraiment devenu un enfer. Notre situation empirait de jour en jour. A partir de 1969, la menace des pendaisons publiques planait chaque jour au-dessus de nos têtes. Nous attendions impatiemment la fin de la journée pour être sûrs que notre père n’avait pas été arrêté. Nous étions comme en prison. Ils avaient même pris nos téléphones pour nous empêcher de communiquer entre nous. »

Aujourd’hui, Shuker et Dangoor notent tous deux un changement majeur au sein du monde arabe. « L’état d’esprit a radicalement évolué ces dernières années », avance Shuker. « Et c’est le cas partout – en Libye, en Egypte, en Syrie et en Irak. L’homme de la rue se demande : “Dans les années 1940 et 1950, nous étions la fierté du monde. Le Caire, Beyrouth, étaient des centres de divertissement, d’affaires. Qu’est-il arrivé pour que cela change et comment pouvons-nous inverser cette tendance ? Nous devons nous faire pardonner et demander aux juifs de revenir. Peut-être que Dieu se venge sur nous pour nos mauvais traitements envers eux.” Il s’agit d’un véritable mouvement qui se propage via les médias sociaux et échappe donc au contrôle des gouvernements. Israël pourrait l’exploiter s’il le voulait ! » Preuve supplémentaire de ce changement, note Edwin, les réactions face à son film : « Quand nous l’avons montré à Londres, l’ambassade irakienne a dépêché trois représentants pour assister à la projection. Cela ne serait pas arrivé il y a trois ou quatre ans. Et j’ai même été invité à la résidence de l’ambassadeur pour une fête privée ! »

Une communauté soudée

David Dangoor attribue ce relent de nostalgie juive pour l’Irak au lien fort qui unissait la communauté. Notre communauté était très soudée, c’est ce qui explique cette nostalgie. Ce dont les Juifs irakiens se souviennent, ce n’est pas tant le pays que la communauté et le plaisir que nous avions à nous rassembler », précise-t-il. « Chaque fête possédait ses propres coutumes qui nous unissaient. Même si la foi s’est émoussée, la solidarité, elle, ne s’est jamais étiolée. Nous étions liés les uns aux autres par le mariage, et nos grandes familles constituaient un tissu de connexions. Les juifs de Bagdad se mariaient entre eux. Si quelqu’un épousait un juif extérieur à la ville, c’était presque une trahison ! Quand je retrouve mes anciens camarades de lycée en Angleterre, je me dis que nous mesurons notre amitié en années. En Irak, les liens se comptent en générations ! », s’exclame-t-il.

« Si j’ai financé le film », poursuit David Dangoor, « c’est sans doute pour m’inscrire dans la volonté typiquement juive de notre famille, qui consiste à vouloir garder une trace de son histoire. Pendant 35 ans, mon père a édité un magazine pour les juifs irakiens dispersés aux quatre coins de la planète. C’était leur lien principal avec leur communauté d’origine. »
« J’avais déjà commandé un film sur nos joueurs de volley-ball. J’ai pratiqué ce sport pendant 20 ans et je trouvais intéressant de raconter l’histoire de ces sportifs – tous originaires de Bagdad. Alors, quand j’ai lu un article de [la cinéaste] Fiona Murphy, je l’ai contactée sur-le-champ pour lui montrer mon fonds d’archives photographiques. Elle s’est déclarée partante pour réaliser ce documentaire sur les volleyeurs. Les réactions ont été très bonnes. Les spectateurs en voulaient plus. Fiona a donc compris que l’histoire des juifs de Bagdad était porteuse, et s’est rendue sur place, pour voir par elle-même.

Et David Dangoor d’insister sur le regain d’intérêt pour le sujet. « Il y a quelques semaines, nous avons projeté le film à la British Academy de Londres – il ne s’agit donc pas d’un public juif, loin de là. Des musulmans irakiens et des Britanniques étaient présents. Le vice-ambassadeur irakien s’est alors exprimé sur l’extrémisme en Irak en train de perdre du terrain et il a déclaré qu’il était temps pour les juifs de renouer avec leur communauté d’origine, de revenir sur place et de visiter leurs anciens lieux de vie.

« Les Irakiens cherchent à préserver leur héritage juif et ils nous ont demandé conseil. Je leur ai répondu qu’ils pouvaient aider à la restauration des archives juives et des documents saccagés, pour les restituer ensuite à la communauté juive. Et il y a aussi tous ces lieux saints, comme les tombes d’Esdras le Scribe, d’Ezéchiel le Prophète, de Jonas et Josué le Grand Prêtre, vénérés à la fois par les juifs et les musulmans, mais tous les signes de leur caractère juif ont été enlevés. Ces sites pourraient facilement être restaurés et leur aspect juif souligné. Les Irakiens pourraient aussi restituer certains des biens juifs saisis illégalement pendant les années d’oppression », pointe-t-il.

Une découverte de poids

Les juifs ne sont pas les seuls à être nostalgiques. Selon David Dangoor, nombre d’Irakiens d’un certain niveau socio-culturel se languissent de la riche ambiance multiculturelle du Bagdad d’antan. « Ne serait-ce que la musique qui était entièrement juive », précise-t-il. « Les musiciens sont restés jusqu’au dernier moment, ils voulaient enregistrer leur répertoire. Ce dernier a ensuite été joué, mais sans jamais être attribué aux juifs. Puis il y a environ huit ans, une Irakienne musulmane d’Australie a fait des recherches sur la musique de son pays d’origine, qui l’ont amenée à découvrir qu’elle avait été créée et jouée par des juifs. Cette femme s’est donc lancée en 2012 dans la réalisation d’un film consacré à une célèbre chanteuse irakienne en exil, Farida Muhammad Ali. Une des scènes présente l’artiste en concert avec le musicien israélien Yair Dalal, à Londres. Cette prestation fait partie du film Sur les rives du Tigre, et a remporté le premier prix d’une compétition de chanson irakienne. »

Fiona Murphy, qui a fait le film, est elle-même l’héritière d’une histoire intéressante : sa mère a épousé un homme de la Barbade et a renié sa judéité. La cinéaste n’a pas eu connaissance de ses racines juives avant l’adolescence. « Quand j’ai vu les archives de David Dangoor, cela a fait sens pour moi », se souvient-elle. « Cela m’a fait penser à des photographies de ma mère qui étaient tellement similaires. C’étaient des récits de communautés qui disparaissaient, j’étais donc attirée par ces histoires. Je me sentais aussi coupable de ne rien savoir du judaïsme. » Fiona Murphy est devenu obsédée par le passé des juifs de Bagdad. «Ils ont une histoire vieille de 2 600 ans. On en connaissait vaguement quelques bribes ; pour beaucoup, tout commence avec Saddam Hussein », regrette-t-elle.

Remember Bagdad a été projeté le 12 janvier au Centre pour l’héritage juif babylonien de Or Yehouda. L’occasion de
revenir sur une communauté scandaleusement négligée, à la fois en Israël et ailleurs, mais qui, grâce au film, peut servir de symbole de créativité et de courage. Car, comme le dit David Dangoor, « nous faisons tous partie intégrante de la communauté juive mondiale ». 

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