L'homme et la machine

Le tank Merkava III fête ses 25 ans de mise en service. Pourtant, il n’a pas pris une ride

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December 29, 2015 16:21
Le tank Merkava III

Le tank Merkava III. (photo credit: IDF)

Son intérieur est déconcertant. Tout est en métal. Des loquets aux poignées, en passant par les différentes manettes de commande, partout de l’acier froid. Dans l’antre du Merkava III, tout est fonctionnel, dépouillé, peu confortable. Mais ce qui impressionne surtout, c’est la culasse massive de l’arme principale, de la taille d’un petit four, qui encombre l’intérieur de la tourelle.
Sur un siège, le tireur ; debout derrière la culasse, le chargeur ; et assis juste derrière, un peu en hauteur, le commandant du tank. Quelque part devant, masqué par une paroi métallique, le conducteur. Le crépitement de la radio et le ronflement du moteur donnent l’impression d’être au cœur d’un imposant organisme métallique vivant. Le commandant saisit un levier. La tourelle tourne, le tank fait une embardée vers l’avant. Pour le chargeur, c’est comme être dans un placard en métal – désorientant. L’engin se déplace-t-il vers l’arrière, l’avant, la gauche ou la droite ? Au-dessus, le ciel brille à travers la trappe ouverte.

Le commandant Idan Nir dirige la bête. Il sourit. Sur sa tête, le casque du tankiste, marque de fabrique de la fonction, qui ressemble à un demi-melon vert équipé d’écouteurs de chaque côté. L’homme est dans son élément. Chef des opérations de la 188e brigade de blindés (Barak), il est fier de montrer ce que son arme de prédilection a dans le ventre. Ce lundi matin, le soleil se lève. En Syrie, la guerre fait rage. Des colonnes de blindés israéliens se tiennent prêts. « Ici, sur le Golan, nous avons la responsabilité de cette longue frontière, que nous devons défendre contre toute menace extérieure », précise le commandant.

25 printemps


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Entré en service en 1990, le Merkava III fête ses 25 ans cette année. Moshé Chitrit était l’un des premiers commandants chargés de tester le véhicule sur le terrain. Ce vétéran de Tsahal, fort d’un quart de siècle de service dont la quasi-totalité au sein de la 188e, a officié comme troufion, puis artilleur, avant de devenir commandant de brigade et officier de réserve. Aujourd’hui, il regarde ce passé militaire avec tendresse. « Je me suis entraîné sur le Centurion [un tank de fabrication britannique], sur le Merkava III et IV, et j’ai été commandant de brigade », se souvient-il.
A la fin des années 1980, en mission au Liban, il vit sa première expérience avec le Merkava III, quand son commandant l’envoie en exercice sur un prototype. « J’étais un ancien des Centurions. Je suis entré dans ce nouveau tank, ils ont procédé à quelques manœuvres, et j’ai eu l’impression que nous allions voler… comme si tout était sens dessus dessous. Pourtant c’était loin d’être un avion ou quelque chose du genre. Avec toute cette poussière, on sentait bien qu’on était au sol. Le blindé avançait doucement. C’était magnifique. » Chitrit décrit une machine maniable, capable de se déplacer sur un terrain vallonné plus vite qu’un 4x4.
Muni d’un nouveau canon à âme lisse de 120 mm et d’un système de mise à feu précis qui lui « permettait d’atteindre une petite cible, même en mouvement, le Merkava était doté de capacités hors du commun qui faisaient de lui une machine d’enfer ». Bref, un tank impressionnant, estime Chitrit, et totalement adapté aux conflits de « faible intensité » auxquels Israël est alors confronté. A l’époque, les combats se situent principalement au Sud-Liban ou sur les hauteurs du Golan.

Chitrit déploie ces nouvelles colonnes de blindés pour la première fois à l’occasion de la guerre du Golfe, quand Saddam Hussein menace Israël. « Nous étions sur le Golan avec la première compagnie et avons pris position à la frontière, en janvier 1991. Rien ne s’est réellement passé, mais c’était la première fois que nos tanks étaient en opération. »
Peu après, le nouvel engin se retrouve en action au Liban et en Judée-Samarie. Au cours de l’opération Bouclier défensif pendant la seconde Intifada, Chitrit, alors commandement de brigade en second, met les blindés en position dans la région. « Nous étions déjà sur place quand le conflit est monté d’un cran, même si nous étions confrontés à de nombreuses restrictions. Par exemple, nous devions être très prudents avec l’usage de notre puissance de feu. »

Plus récemment, pendant l’opération Bordure protectrice, la 188e était à Gaza. « J’ai appris ce qu’étaient la motivation et le courage », note le gradé. « J’ai entendu à la radio qu’un chef d’équipage venait d’être durement frappé par un mortier de 81 mm., un éclat d’obus s’était planté dans son cou. Ses hommes n’ont pas paniqué, ils l’ont évacué vers la frontière. Je pensais qu’ils allaient rester là-bas, mais ils sont revenus sur le terrain, le canonnier a pris le commandement du tank et a demandé ce qu’il pouvait faire pour aider. Personne n’aurait attendu d’un soldat régulier, qui n’est pas formé au commandement, qui voit du sang pour la première fois et dont le commandant est touché, qu’il revienne sur le champ de bataille pour aider ses amis. C’est ça, la bravoure et le professionnalisme ; cela en dit long sur les caractéristiques et les qualités de cette unité. » Les soldats savent qu’ils doivent protéger leur pays, poursuit-il, et c’est ce qui les motive.

Le cimetière des éléphants


Le plateau du Golan, qui surplombe le lac de Tibériade, est une sorte de mémorial vivant pour les tanks. A l’entrée du kibboutz Degania, un char syrien abandonné rappelle qu’en 1948, c’était Israël qui était en infériorité numérique, face à un ennemi doté de nombreux véhicules blindés. La région est également criblée de cicatrices des guerres de 1967 et 1973. De vieilles carcasses métalliques imposantes gisent le long des routes. Des tanks sont couchés dans les fossés.
Les Israéliens se souviennent encore avec nostalgie de ces unités blindées d’antan, qui faisaient la fierté de l’armée et recevaient alors une part conséquente de son financement. Aujourd’hui, les anciens de ces divisions qui ont combattu au Liban ont l’impression de voir la 188e affamée, sans ressources, et redoutent un licenciement ou une dissolution de leur compagnie, pour répondre aux menaces modernes. Ils remarquent que le corps des officiers est majoritairement composé de vétérans d’unités d’élite de l’infanterie.

Les unités de blindés israéliennes ont pourtant un passé glorieux. Dans les années 1960, elles faisaient la couverture de magazines comme Life, qui aimaient mettre en vedette les fringants généraux qui avaient battu l’Egypte, la Jordanie et la Syrie. C’était aussi l’époque où Israël construisait ses brigades de tanks, la 188e, la 7e et plus tard, la 401e, avec des chars lourds mais maniables, conçus pour les guerres rapides qui consistaient à écraser l’ennemi par la force. En 1967, ils ont rempli leur rôle à merveille. Mais en 1973, Israël a subi un revers face aux missiles antichars de l’infanterie égyptienne qui ont détruit nombre de ses véhicules. Tsahal avait alors fait son introspection, comme elle le fera à nouveau après la seconde guerre du Liban en 2006.



Made in Israël

Après le revers de 1973, Israël décide de se lancer dans la construction de son propre tank « fait maison », adapté à ses besoins. Le général Israël Tal, « père » du Merkava (char à chevaux en hébreu biblique), contribue à l’introduction de la première version, le Mark I, en 1979. Certes, un certain nombre de ces engins sera détruit au cours de la première guerre du Liban en 1982, mais ce nouveau tank est à l’époque considéré comme très efficace contre les chars soviétiques utilisés par la Syrie. Ses points forts : un système de climatisation intérieure, un moteur à l’avant, plus sûr pour l’équipage, et des munitions stockées sous la tourelle, ce qui limite le danger d’explosion en cas de tir ennemi.

Puis arrive le Merkava III, qui s’illustre tout au long des années 1990 et 2000. L’idylle dure jusqu’en 2006. Pendant la seconde guerre du Liban, quelque 50 chars israéliens sont endommagés, selon les rapports des médias étrangers. La 188e, comme les autres unités israéliennes postées au sud du pays du cèdre, doit alors faire face à un ennemi redoutable, le Hezbollah, qui n’hésite pas à déployer un vaste arsenal d’armes contre les tanks israéliens. Ses Kornet et Metis de facture russe sont redoutables pour les équipages de Tsahal. A tel point que la BBC parle, à l’issue de la guerre, « de dures leçons pour les blindés israéliens ».
Mauvaise guerre et mauvaise presse pour Tsahal. Mais 2006 marque-t-elle pour autant la fin de l’ère du tank ? Certainement pas. « L’homme dans la tourelle va gagner », affirme Idan Nir. Telle est sa devise. Nous sommes dans son bureau, sur le Golan. L’air est vif. Derrière l’officier, un M16, posé. Les murs sont ornés de décorations et d’éloges émanant de ses camarades. « On nous appelle le fer de lance de l’armée israélienne. Dans chaque guerre, nous sommes au front, en raison de la qualité de nos engins et de la compétence de nos troupes. »

Les leçons de 2006


A l’origine, le commandant Idan Nir voulait être pilote. Natif de Holon, il n’a pas été accepté dans l’armée de l’air et a donc fait le choix de l’artillerie. Il était encore en formation sur la 188e lorsque l’unité a été envoyée au Liban, en 2006. « Je n’étais pas sur le champ de bataille, je n’ai donc pas constaté les erreurs. » Mais il se rappelle que le mode de formation a brusquement changé après la guerre. « Après, nous ne nous entraînions plus, comme nous le faisions auparavant. »
Quand Gabi Ashkenazi prend la tête de Tsahal, après 2008, les exercices sont constants. Les défaillances révélées en 2006 au Liban provenaient d’un manque de coordination entre les unités d’infanterie et celles de blindés. « C’est la base, vous devez comprendre l’autre. Je dois savoir ce que fait l’infanterie. Et on ne peut y parvenir que si l’on s’entraîne ensemble », explique Nir. Moshé Chitrit acquiesce. « La clé pour être efficace sur le champ de bataille, c’est que le tank sache travailler en collaboration avec l’artillerie et les autres forces. »

Le manque de coopération et de coordination révélé lors de la seconde guerre du Liban a une explication simple. Avant que le conflit n’éclate, les forces israéliennes étaient occupées depuis longtemps à un autre type de lutte : celle contre les terroristes palestiniens. Des menaces bien différentes que celles que représente le Hezbollah. « L’armée était accaparée par le conflit avec les Palestiniens, et cela focalisait tous nos entraînements », rappelle Chitrit. « Je me souviens avoir moi-même dit à un commandant de compagnie : “Puisque nous nous servons si peu des tanks en Judée-Samarie, laissons-les au dépôt et concentrons-nous sur notre activité actuelle, sans chars.” Le commandant de compagnie a répondu : “Dès les premières flammes, tout le monde appelle les tanks, alors nous devons nous tenir prêts.” »

Une valeur sûre

Le quartier général des tanks est situé dans un champ de poussière, entouré de blindés de transport de troupes, comme un canard entouré de ses canetons, attendant les ordres. Tous les membres de l’unité sont de sexe masculin. Si de nos jours 92 % des postes de Tsahal sont ouverts aux femmes, les tanks restent le domaine réservé des hommes. A bien observer ce qui se passe dans la tourelle, on peut comprendre pourquoi. On y est vraiment à l’étroit, avec à peine assez de place pour bouger. Et en temps de guerre, on y reste confinés de longues journées sans fin, sans aucune intimité, ni commodités d’hygiène. Alors, dans ce contexte de sueur et de fumée, la mixité est loin d’être idéale.

Idan Nir et son unité sont récemment rentrés d’une formation de huit mois aux Etats-Unis, à Fort Benning. La leçon qu’il tire de ce voyage : il est fier de son tank, en comparaison avec le char américain Abrams. Au cours de la session d’entraînements, le commandant a inculqué à ses soldats le sens du mot zamich, un mélange de mots hébreux qui signifie à la fois rapide et flexible. Nir fait également l’éloge de son unité, préparée à tout scénario. Récemment, confie-t-il, il a dû envoyer des hommes en Judée-Samarie. Deux bataillons qui venaient à peine de terminer la formation se sont mis en route, sans poser la moindre question. C’est une autre des bizarreries qui caractérise cette unité tankiste : même s’ils sont formés sur les chars, les hommes peuvent aussi officier aux points de contrôle en Judée-Samarie, ou s’acquitter d’autres travaux d’infanterie. « Notre métier, ce sont les blindés. Mais on ne peut en faire usage en Judée-Samarie ; cela ne convient pas ; cela ne correspond pas à la menace. »

Face à de nouveaux défis sécuritaires, l’armée est en pleine évolution. Ces dernières années, le corps des tanks s’est renouvelé. « Nous avons développé de nouvelles unités adjointes », explique Nir. « Elles sont dotées de capacités de semi-infanterie, comme des tireurs de mortiers, des ingénieurs, des éclaireurs, des observateurs. Grâce à elles, nous sommes capables d’accomplir des tâches, qui, par le passé, auraient nécessité la présence d’une compagnie d’infanterie ; maintenant nous possédons cette unité adjointe. »
Les incessants discours sur une éventuelle réduction des effectifs des forces blindées n’ont jamais abouti. En 2006, un expert militaire, Anthony H. Cordesman, rapportait que Tsahal envisageait d’interrompre la ligne de production du Merkava au profit de l’achat de chars américains M1A2. Ses prédictions se sont révélées fausses. Au lieu de cela, la fabrication du Merkava IV, introduit en 2002, se poursuit encore actuellement, et les brigades 7 et 401 utilisent maintenant ce char israélien quatrième génération.

Les Merkava II ont en revanche pris leur retraite. Certains d’entre eux seront transformés en Namer, véhicules blindés de transport de troupes, pour remplacer les vieux et vulnérables M113, qui datent de l’époque du Vietnam.
Quant aux Merkava III de la 188e, ils ont encore leur mot à dire, une sorte de valeur sûre, ancienne mais fiable. Idan Nir est fier des capacités de ses tanks, et ne se lasse pas de montrer comment il peut expulser de la fumée blanche pour se dissimuler aux yeux de ses ennemis. « Dans une guerre, vous n’avez pas besoin de plus que ça. »
 

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