Sur les sentiers de la paix

Une association de femmes espère modifier la dynamique du conflit israélo-palestinien

By PATRICIA GOLAN
October 16, 2016 11:56
Femmes manifestant pour la paix

Femmes manifestant pour la paix. (photo credit: HADAS PARUSH)

 
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Elles ont marqué l’opinion par leur opiniâtreté. L’été dernier, durant 50 jours, des centaines de femmes venues de tout le pays ont campé devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem par roulements de 25 à 50 heures afin de prendre part à un jeûne collectif. Le moment et la durée de la manifestation n’avaient pas été choisis au hasard : ces journées faisaient écho aux 50 jours de l’opération Bordure protectrice en 2014, qui ont vu pleuvoir les missiles en provenance de Gaza et les tirs de représailles de l’aviation israélienne sur l’enclave palestinienne.

A l’origine de cette initiative, l’association Les femmes font la paix (Nachim Ossot Chalom) – une organisation créée il y a deux ans en réponse au sentiment de profond désespoir qu’a engendré le dernier conflit chez beaucoup d’Israéliens. Baptisée « Tsom Eitan » (le jeûne de la force) – un jeu de mots sur le nom hébreu de l’opération militaire « Tsouk Eitan » –, la manifestation s’était donnée pour but d’inciter le Premier ministre à reprendre les négociations de paix avec les Palestiniens.

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Au cours de cette période, des milliers de personnes se sont rendues dans la tente dressée par les manifestantes : politiciens issus de tous les partis, diplomates étrangers, partisans de la paix, mais aussi des habitants des implantations et des passants qui n’ont pas manqué de manifester leur franche hostilité vis-à-vis de cette initiative. Bien que la démonstration ait, à l’époque, fait du bruit dans les médias locaux et internationaux, beaucoup estimaient qu’il ne s’agirait que d’une agitation passagère : ces femmes clôtureraient leur jeûne par une déclaration et tout rentrerait dans l’ordre.

Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. L’année passée, le mouvement a au contraire gagné en audience, incitant des milliers de femmes à rejoindre ses rangs. Des recrues aux visages très différents, loin en tout cas du profil classique des militantes pacifistes gauchistes et ashkénazes. L’organisation quant à elle s’est appliquée à demeurer apolitique et centrée autour d’une seule revendication : la signature d’un accord – quel qu’il soit – qui mette fin à la violence entre Israéliens et Palestiniens.

La guerre de trop

Michal Barak, l’une des fondatrices du mouvement des Femmes pour la paix qui dirige le Centre pour l’étude du multiculturalisme et de la diversité de l’Université hébraïque, explique que la dernière guerre avec le Hamas a permis une prise de conscience chez nombre de femmes israéliennes : « Personne n’a vu venir cette guerre, elle a pris tout le monde par surprise », explique-t-elle. « Nous nous sommes sentis happés par un conflit que nous ne voulions pas. Les enfants de mes amis ainsi que les copains de mes enfants se battaient à Gaza, l’angoisse était inimaginable. Je connais beaucoup de gens qui ont enterré un proche. Et de l’autre côté, à Gaza, cette guerre a tué 2 200 Palestiniens tandis qu’un quart de la population s’est retrouvé sans abri. » Michal Barak commence alors à participer à des cercles de discussions de femmes qui souhaitent partager leur détresse. « Toutes exprimaient leur volonté d’une alternative à ces conflits incessants », affirme la fondatrice du mouvement.

C’est ainsi que Les femmes font la paix (dont le nom provient d’un poème de l’Américaine Judyth Hill intitulé Faire la paix, écrit après les attaques terroristes du 11 septembre) a vu le jour, très largement inspiré du mouvement de protestation de femmes baptisé « Quatre mères » qui a fait parler de lui à la fin des années 1990, parvenant à influencer l’opinion israélienne en faveur d’un retrait de Tsahal du Sud Liban. « Ce que nous avons retenu de cette initiative, outre son succès final : lorsque des femmes persévèrent jusqu’au bout avec un objectif commun en mettant de côté leurs différences, elles peuvent réussir », indique Michal Barak.



Pourquoi spécifiquement un mouvement de femmes ? « Elles ont une force particulière », affirme la psychothérapeute Ariella Ginigar. « Nous voyons au cours de l’histoire qu’elles ont su faire bouger les choses même dans des périodes de violence encore pires que ce que nous avons connu. »

La thérapeute donne ainsi l’exemple du mouvement de protestation féminine en Irlande du Nord : des militantes catholiques et protestantes ont manifesté main dans la main dans les années 1970, puis dans les années 1990, afin de pousser à un accord de paix interconfessionnel. Plus récemment, on a également vu des musulmanes et des chrétiennes joindre leurs forces au Liberia au cours d’une campagne de désobéissance civile de deux ans qui a abouti à la fin de l’atroce guerre civile qui ravageait le pays. Ce mouvement a ensuite pris une part active dans la reconstruction du pays, notamment dans la mise en place de sa transition démocratique lorsqu’une femme a pour la première fois été élue à la tête du pays. Cet extraordinaire combat a fait l’objet d’un documentaire que l’association Les femmes font la paix diffuse régulièrement afin de toucher de nouvelles recrues, en montrant où peut mener une juste révolte féminine. En plus de ces projections, le mouvement a organisé des dizaines d’événements tels que des marches, des meetings et des campagnes d’information sur les campus ; on a pu voir en outre plusieurs de ses membres se poster le vendredi aux principaux carrefours routiers du pays avec des insignes bleus et blancs portant les slogans « Nous réclamons une solution politique » et « Empêchez la prochaine guerre ».

La marche de tous les espoirs


Il y a quelques mois, l’association a décidé de placer la barre encore plus haut afin d’éveiller les consciences en organisant une « Marche pour l’espoir » durant la fête de Souccot. Les organisatrices tablent sur plusieurs milliers de participantes incluant également des Palestiniennes, tandis que des processions parallèles auront lieu en Tunisie, au Maroc, en Egypte, en Jordanie et en Amérique du Nord. Pour rallier le plus de personnes possible, l’association a publié une vidéo en ligne compilant les images d’archives des plus célèbres marches de l’histoire : la Marche du sel en Inde menée par Gandhi en 1930, celle pour les droits civils aux Etats-Unis en 1965 avec à sa tête Martin Luther King, ou encore celle organisée en Allemagne de l’Est en 1989, prélude à la destruction du Mur de Berlin. Cette « Marche de l’espoir » comprend un itinéraire ambitieux qui débutera par un trek de 15 jours effectué par des Israéliennes et des Palestiniennes : ces dernières marcheront depuis la frontière nord du pays avec le Liban jusqu’au quartier de Neve Shalom (qui signifie Oasis de paix) à Jérusalem, où aura lieu une cérémonie avec la participation de l’une des lauréates du prix Nobel pour la paix 2011, Leymah Gbowee, l’une des militantes à l’origine de l’initiative de paix au Liberia. Des marches auront également lieu à la frontière avec la bande de Gaza, dans l’île de la Paix située dans la vallée du Jourdain, un territoire administré conjointement par la Jordanie et Israël. L’événement phare débutera le 19 octobre par une marche de six kilomètres depuis le pont Allenby à proximité de Jéricho jusqu’au site de Qasr el-Yahud en Judée-Samarie, ce lieu où, selon la tradition, Jésus a été baptisé et où les Israélites ont traversé le Jourdain pour se rendre en Terre de Canaan. La marche se poursuivra ensuite à Jérusalem où les participants de tous les coins du pays se retrouveront pour clore leur randonnée à la résidence du Premier ministre et celle du président. La manifestation, qui se déroulera en partenariat avec l’Institut Adam pour la démocratie et la paix et l’association d’avocates israéliennes Itach-Maaki, sera financée par des donateurs privés locaux et étrangers ainsi que par des fonds alloués par l’Union européenne.

L’idée de la marche a été suggérée par Huda Abuarquob, la directrice régionale de l’Alliance pour la paix au Moyen-Orient, au cours d’une rencontre de l’association un peu plus tôt cette année. Celle-ci confie avoir été fortement inspirée par la marche des femmes libériennes. Cette habitante de Hébron aide actuellement à l’organisation de la marche des femmes palestiniennes. « Nous ne verrons pas de résultat concret à la fin de la journée de rassemblement », admet-elle, « mais c’est une façon de manifester la volonté des femmes palestiniennes. Tout ce que nous faisons est de demander aux leaders de chaque camp de faire leur possible pour mettre un terme au conflit. Nous ne parlons pas d’un plan d’envergure ni d’une solution à un ou deux Etats. Nous faisons simplement savoir aux dirigeants qu’une grande partie de leurs populations veulent en finir avec le statu quo. »

Question de vocabulaire

Au cours de l’année passée, Huda Habuarquob a rencontré de nombreuses Israéliennes. Si elles se sont finalement révélées fructueuses, ces discussions n’ont pas toujours été simples. « Il est difficile de surmonter les préjugés et les craintes », dit-elle. « Mais le simple fait de trouver les mots adaptés suffit à modifier la dynamique des échanges. J’apprécie vraiment ces conversations, elles entraînent un changement très significatif. » Et de clamer avec fierté que le dialogue est son outil personnel de résistance.

Les activistes des Femmes font la paix sont bien conscientes de la gageure que représente la mobilisation de femmes issues d’horizons si différents, pour les faire converger vers un même objectif. Afin d’y parvenir, l’un des principes de l’association est de dire en faveur de quoi elle se prononce, et non pas contre quoi elle se positionne. Et dans ce subtil exercice, le choix des mots est crucial. Le terme « occupation » est ainsi soigneusement banni du vocabulaire de l’organisation, tandis que le terme chalom est manipulé avec précaution ; beaucoup de femmes considèrent en effet qu’il fait partie d’un vocabulaire gauchiste biaisé. L’activiste Kadia Moses raconte avoir parlé de l’organisation à un groupe de femmes arabes religieuses qui se sont ainsi offusquées en entendant le mot chalom, avant de se radoucir en se souvenant qu’elles priaient pour la paix cinq fois par jour. « Pourquoi les gens de gauche devraient-ils avoir le monopole de ce mot ? », leur ai-je alors demandé.

« Il m’est toujours difficile de parler à des femmes avec lesquelles je n’ai rien en commun », confie quant à elle Zechut, vétéran de l’armée israélienne et leader politique dans la localité d’Ofakim. « Le problème est que nous ne parlons pas toutes le même langage. Le terme “occupation” est un mot qu’il m’est très difficile d’entendre et que je ne peux pas accepter. D’autres femmes que je connais ont du mal de leur côté avec les mots “concessions” ou “compromis”. Elles disent notamment “expulsion” du Goush Katif, et non pas “évacuation”. » Zechut est la principale dirigeante d’un groupe de dialogue au sein des Femmes font la paix baptisé « Salade israélienne », qui attire de plus en plus de participantes à travers tout le pays. Elle confie que ces femmes, aussi bien arabes que russes, ou issues d’un milieu religieux, ont entraîné un profond changement chez elle. « Ce que nous avons en commun au-delà du clivage gauche-droite ou arabe-juif, c’est une véritable connexion d’intérêt. Notre but à toutes est de parvenir à la paix. »
Hamutal Gouri, directrice exécutive du Fonds Dafna et consultante organisationnelle, concède que le fait de toucher des femmes pour qui le mot chalom est négatif constitue un véritable défi. Comment, dans ce cas, parvenir à créer un mouvement global pour la paix ? « C’est le travail que nous nous efforçons de mener chaque jour en allant rencontrer des femmes de tous bords. La marche que nous organisons est justement celle de l’espoir, indépendamment des considérations politiques », explique-t-elle.

Ces tentatives de rallier des femmes de tous horizons politiques et le refus d’utiliser le terme « occupation » ont longtemps éloigné les activistes de gauche du mouvement des Femmes font la paix, qui trouvaient le message de celui-ci trop neutre. Jusqu’à ce que certaines de ses membres soient séduites par son contenu « différent » : « Je considère que toutes mes années de militantisme au sein des organisations de gauche n’ont abouti à rien », constate Vivian Silver, lauréate d’un prix pour la paix. « Seul un mouvement qui parle un autre langage a la chance de se faire entendre. Notre objectif est de promouvoir un accord. Cela signifie d’abord de parvenir à faire exister ce consensus parmi nous, en rassemblant des femmes de toutes tendances et de toutes convictions. » L’artiste Lilian Weisberger n’hésite pas à qualifier le mouvement des Femmes font la paix de « révolution ». Et d’affirmer que les discours visant à jeter le blâme ou l’opprobre sur l’autre sont révolus. « A partir du moment où nous arrivons à trouver un langage commun et où nous cessons d’étiqueter celui qui est en face de nous, alors nous pouvons commencer à travailler ensemble. » Décrivant la peur qui l’habitait lorsque son fils était au front lors du dernier conflit à Gaza, elle dit avoir réalisé à ce moment que la situation relevait également de sa responsabilité. « Je me suis dit que si je ne faisais pas tout mon possible pour mettre un terme au cycle de la violence, je négligeais mon rôle de mère. Je me suis alors promis d’arrêter de vivre dans le déni, et j’ai décidé de transformer mon désespoir en action. » Ce message semble trouver de plus en plus d’écho auprès des mères dont les fils se battent au front et qui étaient jusque-là résignées face à ce qu’elles considéraient comme une fatalité.

Les Femmes font la paix préparent déjà leur plan d’action pour les mois à venir. Elles comptent notamment demander à la Knesset d’agir, en mettant en place un bureau gouvernemental pour la paix et la réconciliation, et en intégrant des femmes dans tous les corps gouvernementaux et les équipes de négociations. « Notre but n’est pas de nommer la solution pour le moment. Cela nous permet de rester flexibles et de prouver notre volonté de compromis. Notre objectif le plus urgent est de toucher le plus de gens possible en leur montrant que la paix est l’intérêt de tous », conclut Donna Kirshbaun, une femme rabbin membre du mouvement. 

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