Dialogue ouvert entre art et philosophie

BHL se pose en défenseur de l’art dans le judaïsme : parce que l’art représente des icônes, pas des idoles.

By NOÉMIE BENCHIMOL
January 7, 2014 17:20
BHL

P24 JPR 370. (photo credit: Facebook)

 
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Etre commissaire d’une exposition artistique, ce n’est pas seulement choisir des œuvres et s’occuper de la logistique, aussi importante que soit cette dernière dans la concrétisation. C’est d’abord et avant tout, faire œuvre soi-même. Car le choix et l’ordre, la juxtaposition des tableaux, la confrontation des sculptures, l’écho d’un texte et d’une œuvre visuelle, transforment, par une magie créatrice, ou mathématique, des fragments en un tout. Mais tout cela est peut-être la même chose : un ensemble fait d’autres ensembles choisis constitue un ensemble existant distinct. Ils sont porteurs d’un message, véhiculent une thèse, articulent une idée dont le sens ne devient transparent que par la totalité. La Crucifixion du Bronzino prend une autre dimension quand elle dialogue avec Crisis X, la croix de Jean-Michel Basquiat par exemple : elles se réfléchissent, elles se pensent.


Bernard-Henri Lévy, avec l’exposition Les Aventures de la vérité. Peinture et philosophie : un récit, qui a eu lieu cet été 2013 à la Fondation Adrien Maeght de Saint-Paul-de-Vence, puis avec ce livre à tiroirs, fait œuvre. Peut-être même la plus belle et la plus philosophique de sa carrière. Car c’est un très bel objet éditorial que voilà, à mi-chemin entre le catalogue d’exposition, le récit de voyage, les instantanés philosophiques. Bernard-Henri Lévy réussit, avec cet imposant ouvrage, une gageure : réaliser la rencontre, féconde et faconde, de la peinture et de la philosophie. « Ce sera peinture et philosophie, leur interlocution silencieuse ou bavarde. La façon dont elles se fécondent, s’entravent, se mettent au service l’une de l’autre, se célèbrent, se détestent. » Il nous donne à voir, à lire, le long processus de maturation, de réflexion qui a mené à ce résultat : « Ce que j’aimerais faire, c’est un livre, un vrai, même si inhabituel car composé : a) de ce journal, b) de ma lettre d’il y a dix mois à Olivier Kaeppelin et c) à la fin seulement, du catalogue exhaustif des œuvres finalement retenues et accompagnées, chacune, d’une notice. Le point de départ rêvé… La photo d’arrivée… Et puis, entre les deux, les obstacles et les embarras, les bonnes et les mauvaises surprises, les éblouissements, les déceptions, les compromis inévitables, bref, le chemin. Voilà ce qui, moi, m’intéresse. »


Un projet né autour d’une bonne table entre amis : 140 œuvres, dont certaines inédites et créées spécialement pour l’exposition. Elles sont organisées en sept séquences conceptuelles : La fatalité des ombres, Technique du coup d’Etat, La Voie Royale, Contre-Etre, Tombeau de la Philosophie, la Revanche de Platon, Plastèmes et Philosophèmes. Un tombeau, c’est certes un cercueil, mais c’est aussi un hommage au mort, une élégie. Ambiguïté de l’art. Indécision de la philosophie. L’histoire de la philosophie est en effet jalonnée de méfiance, d’une répulsion qui se mêle de fascination pour l’image artistique, le simulacre, le faux, l’illusion. Depuis Platon et sa Caverne des ombres dont il faut s’échapper pour accéder à la lumière de l’Idée, les arts de la mémoire des médiévaux chrétiens qui codaient la théologie dans les icônes à usage du peuple, Hegel et l’esprit du peuple qui s’incarne dans l’œuvre d’art, les philosophes n’ont cessé de regarder du coin de l’œil cette sœur ennemie. Qu’ils aient choisi de la condamner, de l’ignorer complètement, de la dominer et l’apprivoiser par le concept, ou humblement d’en tirer des leçons. Bernard-Henri Lévy retrace l’histoire dialectique de ce rapport, où les tableaux ont voix au chapitre, où les tableaux sont les philosophes. Art classique, moderne et contemporain cohabitent, débattent, sans stérile polémique.



Une approche de l’art bien éloignée de l’idolâtrie


Bernard-Henri Lévy s’intéresse à l’iconographie chrétienne, qui revêt pour lui à ce moment-là une importance biographique particulière : sa jeune sœur Véronique se convertit au catholicisme, elle qui porte le nom de cette sainte apocryphe qui a essuyé un linge sur le visage du Christ et qui a tant inspiré l’art. C’est pour lui, « habité par le mystère du nom juif », une véritable déflagration. Il en profite pour faire un sort au mythe tenace (y compris parmi les nôtres) de d’iconophobie des Juifs, de leur haine de l’art et de l’image qui serait consubstantielle à leur être historique du fait de l’interdit de la représentation dans les Dix commandements : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre ».


Dans quelques pages très denses consacrées à Abram qui brise les idoles de son père et à Maimonide sur la religion des Sabiens dans le Guide des Egarés, BHL démonte le cliché en distinguant l’idole de l’image : « Guerre à l’idole, donc, parce que l’idole est indigne de l’homme. Guerre à l’idole, parce que l’idole est, au sens le plus moderne du mot, une force aliénante… Où est l’art dans tout cela ? Eh bien nulle part. Il n’est pas question un seul instant de l’art, des œuvres d’art, de la beauté du monde telle que la reproduisent ou l’interprètent les artistes […] Il n’est question que du statut de la raison et de la nécessité de se déprendre des cultes qui l’asservissent. C’est un fait. La pensée juive en a à l’idole, pas à l’icône. » Analysant un très beau texte de Maimonide tiré du Livre de la connaissance (Lois sur l’idolâtrie et les coutumes païennes, chapitre 3, loi 10) qui autorise la peinture et interdit la sculpture d’un humain de pied en cap, BHL, qui se fait ici exégète juif conclut : « Le problème […] n’est pas l’objet sculpté, c’est l’homme qui regarde, c’est l’homme qui, lorsqu’il regarde, révère. […] c’est l’idée, de nouveau, que cet objet est sacré… Ce qui gêne l’homme juif, autrement dit, ce n’est pas le Bouddha de Bamyan, c’est le crétin qui croit que le bouddha a une âme, ce n’est pas l’icône, c’est l’iconoclaste. »


Et si, comme le dit si joliment l’historien de l’art Georges Didi-Huberman, les images « prennent position » au sens graphique, spatial mais aussi au sens politique, les commissaires d’exposition le font aussi parfois. Pas fâché, confesse un Bernard-Henri Lévy mutin, de faire un pied de nez à tous les maniaques du boycott d’Israël. Il a tenu à bien représenter les deux musées d’Israël, autant que certains artistes israéliens qu’il nous fait découvrir, tel Ofer Lellouche par un Autoportrait spectral, la chair sans le sang et les couleurs, sans la vie donc, ou encore Deganit Berest avec The Bathers, photographie argentique de l’ombre devenue vivante.


Plus qu’un livre sur l’art, plus qu’un assemblage : une collection, un musée portatif. Un palimpseste. 


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