Les petites phrases d’Yigal Palmor

Après six ans au poste de porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Yigal Palmor s’en va. « La surexposition aux médias », affirme-t-il, « n’est bonne pour personne »

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September 22, 2014 15:37
Yigal Palmor : « Chaque chose a besoin d’une interprétation. Chaque chose doit être expliquée. »

Yigal Palmor : « Chaque chose a besoin d’une interprétation. Chaque chose doit être expliquée. » . (photo credit: DR)

«Le monde entier ne parle qu’à coup de “petites phrases” », affirme Yigal Palmor. Et il n’exagère pas. Jamais un porte-parole du ministère des Affaires étrangères n’était resté aussi longtemps à ce poste : après six ans de bons et loyaux services, Yigal Palmor a quitté ses fonctions le 1er septembre dernier. Lorsqu’il parle de ces « petites phrases », il fait référence à une réaction gouvernementale qu’il avait transmise en juillet dernier, à la suite de la décision du Brésil de rappeler son ambassadeur pour protester contre l’opération à Gaza.

« Cela nous montre malheureusement pourquoi le Brésil, géant économique et culturel, reste un nain diplomatique », a-t-il déclaré. « Le relativisme moral qui sous-tend sa décision interdit de le considérer comme un partenaire diplomatique sérieux ; il crée des problèmes au lieu de contribuer à trouver des solutions. »

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Autant dire qu’il n’avait pas mâché ses mots et les réactions suscitées par sa déclaration lapidaire – ou, plus précisément, cette expression de « nain diplomatique » – ont eu des ramifications
diplomatiques, voire économiques, qui sont allées extrêmement loin.

Deux semaines plus tard, le commentaire continuait à faire des vagues et le président élu Reouven Rivlin, à l’évidence soucieux des intérêts économiques d’Israël (l’entreprise aéronautique IAI – Israel Aerospace Industries – était en pleine négociation avec le Brésil sur un gros contrat) jugeait bon de présenter ses excuses par téléphone à la présidente brésilienne Dilma Rousseff. Excuses qui n’ont pas été du goût du ministre israélien des Affaires étrangères.

Peu après, une équipe de télévision de ce pays demandait une interview au porte-parole sur ce que Brasília qualifiait de « réaction disproportionnée » d’Israël à Gaza… et l’intéressé en profitait pour faire de nouveau des siennes.

Le pouvoir des mots

Savoir formuler des problèmes complexes en des termes accessibles à des populations établies ailleurs et immergées dans d’autres cultures est une qualité nécessaire à tout porte-parole compétent. Ainsi Palmor, spécialiste en la matière, a-t-il choisi de répondre par une allusion à la cinglante défaite du Brésil face à l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du monde de football : « Ici », a-t-il dit, « il ne s’agit pas de football. En football, quand un match s’achève sur une égalité, on dit que les forces étaient proportionnées et, quand il se termine sur un score de 7 buts à 1, qu’elles étaient disproportionnées. Je suis désolé de le dire, mais ce n’est pas la même chose dans la vraie vie et en matière de droit international. »

Si le « nain diplomatique » s’apparentait à un tir isolé, la référence à la Coupe du monde fait figure de véritable coup de canon : des dizaines de médias à travers le monde reprennent la citation. Certains font même la confusion entre la poule et l’œuf et affirment que ce sont les déclarations de Palmor qui ont provoqué le rappel de l’ambassadeur, et non l’inverse.

Toutes ces péripéties en disent long, estime Palmor, sur l’état du paysage médiatique actuel, sur « le pouvoir des mots, la capacité de susciter tel ou tel processus par les mots, le peu de profondeur des médias et l’interconnexion entre ceux-ci à travers le monde. »

« Les médias internationaux », souligne-t-il, « se sont emparés de deux mots, et de deux seulement : “nain diplomatique”. Ils les ont sortis de leur contexte et ont ignoré l’autre phrase et l’allusion au relativisme moral. »

De nos jours, les médias travaillent trop vite, déplore-t-il. La vitesse est l’impératif numéro un. Il faut mettre l’information sur Internet dès qu’elle est connue et l’on n’a ni le temps ni le désir d’ajouter ne serait-ce qu’un minimum de contexte. « Ce qui est important, c’est de lancer la “petite phrase” puis de passer à autre chose », affirme-t-il.

Les limites du net

L’imperturbable Ygal Palmor a 53 ans. Fervent diplomate, il quitte aujourd’hui les Affaires étrangères après 28 ans et fait son entrée à l’Agence juive, où il sera conseiller de son président Nathan Sharansky en matière de médias, de stratégie et d’affaires publiques. Il n’est pas homme à se plaindre et ses commentaires sur les médias ne sont rien d’autre que des constatations. Les choses sont ce qu’elles sont ; que ça nous plaise ou non, telle est la réalité, et cette réalité-là, ceux qui entendent parler au nom d’Israël doivent la connaître.

« Le paysage médiatique que façonne le net », enchaîne-t-il, « n’est pas nécessairement favorable à Israël. »
Le point de vue de l’Etat hébreu s’appuie sur l’histoire et il est long à expliquer, complexe et nuancé. Il faut du temps, et de l’espace.

Concernant l’espace, tout n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît : contrairement aux apparences, l’espace d’expression illimité offert par Internet ne se révèle pas à l’avantage d’Israël. Certes, il permet d’entrer dans les détails et d’exposer à loisir des arguments nuancés et documentés, mais en pratique, cela ne sert à rien. « Connaissez-vous beaucoup de gens qui lisent de très longs articles sur Internet ? », interroge-t-il.

Quand on doit lancer une information sur le net, on n’a pas non plus le temps de reprendre en profondeur l’histoire compliquée d’Israël : les événements doivent être annoncés sans délai, sans possibilité de les vérifier, chercher les liens, contrôler les faits.
« On se soucie bien moins de précision », affirme Palmor. « De nos jours, les journalistes vous diront : “Il y a des erreurs dans mon article ? Et alors, quelle importance ? Je vais rectifier en ligne !” »

L’histoire était fausse

En 2011, dans le cadre de sa politique de « tolérance zéro pour la désinformation », Palmor s’est démené pour faire rectifier une rumeur qui avait circulé sur le web. On racontait que des enfants de Méa Shéarim avaient, sur les instructions d’un juge du tribunal rabbinique, lapidé un chien supposé être la réincarnation d’un avocat laïque qui avait été l’ennemi juré de la communauté ultraorthodoxe 20 ans plus tôt.

Cette anecdote sensationnelle, pittoresque, hors du commun, avait fait le tour du monde. La BBC elle-même l’avait reprise sur son site Internet. Le problème ? L’épisode n’avait jamais eu lieu ! Cette histoire avait été racontée au départ sur un site ultraorthodoxe et la presse israélienne s’en était emparée sans rien vérifier. L’information avait ensuite franchi les frontières et était venue apporter de l’eau au moulin des antisémites et des détracteurs d’Israël : c’était la preuve que les Juifs sont primitifs et violents et qu’Israël est mauvais. Dans les commentaires postés sur Yahoo à la suite de l’article, on a évidemment pu lire des choses comme : « Plus je regarde les Israéliens, plus j’aime mon chien »…

Il faut porter au crédit de la BBC, précise Palmor, la publication d’un rectificatif dès qu’on a établi que l’histoire était fausse.
Palmor, qui peut parfaitement répondre à des interviews en hébreu, en anglais, en français et en espagnol, aime saupoudrer ses réponses de références culturelles choisies en fonction des pays auxquels il s’adresse. A sa politique de « tolérance zéro pour la désinformation », il a ainsi ajouté une phrase empruntée à Pierre Mendès France : « Gouverner, c’est choisir ».
« Ce que les gens ne comprennent pas », explique ce fils de diplomate qu’est Palmor, « c’est que le ministère israélien des Affaires étrangères est vraiment tout petit. Il ne comporte guère qu’un millier d’employés, répartis en Israël et à l’étranger. » En d’autres termes, Israël ne dispose pas des ressources suffisantes pour répondre à ses importants besoins et ambitions diplomatiques, qui correspondent à ceux de pays bien plus étendus que lui.

D’abord l’action, puis la discussion

Aujourd’hui tout comme dans les années 1950, époque des fameuses prises de bec entre David Ben Gourion et Moshé Sharett sur la meilleure option entre force militaire et diplomatie, la priorité reste toujours la sécurité.
« Bien que, dans ce pays, tout le monde ait envie de devenir ambassadeur, c’est la Défense qui passe avant tout, de sorte que la diplomatie est vue comme un luxe », fait-il remarquer. « Les gens savent ce qu’est un avion, un tank, un sous-marin ou un fusil. Tous ou presque passent par l’armée et se familiarisent avec ces choses. La diplomatie, elle, est plus abstraite. Peu de gens y ont été exposés. Ces choses-là se passent très loin… »

Ainsi, la compétition qui prévaut à la détermination des budgets en Israël n’est pas, en fait, une réelle compétition. « Les gens se plaignent toujours qu’il n’y ait pas assez de hasbara [diplomatie publique] », ajoute Palmor. « Mais le vrai problème, c’est qu’il n’y a pas assez de diplomatie. » Et, dans une large mesure, cette déficience tient au manque de moyens.
« La meilleure hasbara », ajoute-t-il, « c’est d’abord l’action, puis la discussion. » Ce qui ne fonctionne pas, précise-t-il en prenant soin de ne pas donner d’exemples concrets, ce sont les beaux discours qui ne sont pas suivis d’action.
Palmor n’est pas d’accord avec la maxime de Yossi Beilin, l’ancien vice-ministre des Affaires étrangères, devenue fameuse : « Une bonne politique n’a pas besoin de hasbara. »

« On a toujours besoin de fournir une interprétation », dit-il. « Il faut toujours expliquer les choses, du bulletin météorologique à la politique gouvernementale. Rien n’est acquis. Vous devez exposer les faits, puis dire pourquoi c’est important pour vous. » La politique, selon lui, ne parle pas d’elle-même. « Il n’existe rien qui puisse se passer d’explications. »

« La surexposition n’est bonne
pour personne »

Palmor n’aime pas distribuer des notes aux uns et aux autres. Quand on lui demande s’il estime qu’Israël est traité de façon équitable par les médias internationaux, il répond que cela dépend desquels.
En fait, ajoute-t-il, ce n’est pas le média qui compte, mais le journaliste. Aussi est-il très important, voire décisif, de savoir bâtir de bonnes relations personnelles avec les journalistes.

Le problème rencontré par le ministère des Affaires étrangères quand il a affaire à ceux-ci, c’est qu’ils sont plus de mille à être stationnés en permanence dans le pays : créer des liens personnels avec chacun d’entre eux se révèle tout bonnement impossible. « On est obligé de donner la priorité à certains », conclut-il.
« La relation que vous avez avec un journaliste détermine dans une large mesure la façon dont l’information sera couverte. Il est donc très important de construire des relations. »

Que la couverture de l’information soit équitable ou non, indique Palmor, une chose est sûre : Israël reçoit un traitement « démesuré ».

« La surexposition n’est bonne pour personne », dit-il. « On n’a jamais intérêt à être surexposé, car les choses se trouvent alors exagérées hors de toute proportion et on perd tout sens de la perspective. C’est la même chose en photographie : la surexposition donne une image en noir et blanc, sans ombres… »
S’il a pour habitude de ne pas citer de noms, Palmor fait toutefois deux exceptions : les médias espagnols et irlandais sont les plus hostiles à Israël, affirme-t-il.

Les journalistes irlandais, dit-il, arrivent généralement avec des a priori et des idées préconçues qui les aveuglent et les empêchent de voir les choses autrement. Quant aux Espagnols, ils ne croient systématiquement pas un mot de ce que leur disent les porte-parole israéliens ; ils sont toujours à la recherche de sombres conspirations.

Diplomate par excellence

Côté espagnol, Palmor sait de quoi il parle : il a travaillé en Espagne comme porte-parole au début des années 1990, son premier poste à l’étranger. Puis, à partir de 1997, il est nommé, à Paris, conseiller à l’information et aux affaires publiques de l’ambassade d’Israël en France. Il y restera 5 ans.
La première fois qu’il s’est appliqué à expliquer ce qu’était Israël, le petit Yigal avait 10 ans et vivait en Belgique, où son père était en poste. Participant à une émission de télévision pour enfants, il avait raconté, dans le français qu’il avait acquis en deux ans, ce qu’était la vie en Israël pour un enfant.

Après Bruxelles, son père est nommé à Oslo, puis il rentre en Israël et s’installe à Jérusalem au moment où Palmor commence le lycée.
Après l’armée et un diplôme de linguistique à l’Université hébraïque, Palmor pose sa candidature au ministère des Affaires étrangères par curiosité, avec la seule intention de voir comment il s’en sortira aux examens. Son père, en poste en Amérique du Sud à l’époque, ne l’en dissuade pas plus qu’il ne l’y encourage. Aujourd’hui, en revanche, Palmor affirme qu’il ne conseillera pas à ses deux fils, frères jumeaux d’une vingtaine d’années, de se lancer dans la diplomatie. « D’abord parce que je ne pense pas que les métiers doivent être héréditaires », explique-t-il, « et ensuite, parce que les gouvernements progressistes ont rendu la carrière diplomatique insupportable pour les jeunes diplomates, en termes de dédommagements matériels et de soutien à la famille. »

Pour le départ de Palmor, le ministère des Affaires étrangères a organisé une réception et les orateurs se sont succédé sur l’estrade pour louer ses talents. Palmor a été qualifié de diplomate par excellence, le genre d’homme qu’Israël a désespérément besoin de retenir. « Une organisation qui désire la vie ne peut pas laisser partir une personne comme Palmor », a ainsi déclaré Arthur Koll, vice-directeur général pour les médias et les affaires publiques.
On peut donc se demander pourquoi elle l’a fait…


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