Kerry essuie les tirs de la droite israélienne

La mission que s’est donnée le secrétaire d’Etat américain suscite de profondes divergences de vues entre le centre-gauche et la droite sur l’avenir de l’Etat hébreu

By LESLIE SUSSER
March 11, 2014 16:30
P 12 13 JFR 370

Juifs en prière. (photo credit: REUTERS)

 
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Tandis que le secrétaire d’Etat américain apporte les dernières touches à son fameux « accord-cadre » pour de futures négociations avec les Palestiniens, la droite israélienne commence à montrer des signes d’agitation. Des faucons du Likoud aux rabbins fondamentalistes du Conseil des implantations de Judée-Samarie, en  passant par le parti national-religieux HaBayit HaYehoudi, tous ceux qui la composent mènent une campagne virulente pour discréditer Kerry et faire dérailler le processus qu’il travaille à promouvoir.

Le Premier ministre Binyamin Netanyahou n’a guère œuvré, quant à lui, pour se dissocier de cette virulente rhétorique anti-Kerry et, pour la première fois depuis la relance des pourparlers en juillet dernier, les Américains semblent perdre de leur enthousiasme initial. Ainsi ont-ils retardé la présentation du document-cadre,  souligné que celui-ci ne serait pas contraignant et assuré aux deux parties qu’elles restaient libres de signaler publiquement leur désaccord si elles trouvaient le moindre terme du programme difficile à avaler.

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Le centre-gauche israélien a, quant à lui, envoyé aux Américains le message inverse : il encourage Kerry à présenter un document sérieux et largement contraignant. Sur un air de « qui aime bien châtie bien », la gauche estime que seule la fermeté américaine permettra une percée vers une paix définitive, fondée sur le principe  de deux Etats.
Ces divergences de vues entre le centre-gauche et la droite sur la façon d’envisager la mission Kerry touchent des problèmes profonds liés à l’avenir d’Israël. Elles constituent la dernière manifestation d’un long et âpre combat sur le caractère même du pays.

Le centre-gauche souhaite un pays fondamentalement démocratique, moderne, tolérant et bien perçu par la communauté internationale, et cette aspiration lui commande de suivre la mission Kerry, censée conduire à la fin de l’occupation et à l’affermissement de la place d’Israël parmi les nations.

Pour la droite, en revanche, c’est un « grand Israël » s’étendant du Jourdain à la Méditerranée qui est essentiel, non seulement à la sécurité du pays, mais aussi à la réalisation de la prophétie biblique. Dès lors, estime-t-elle, il convient de barrer la route à cette proposition américaine insidieuse, qui menace la renaissance  nationale juive d’inspiration divine. La vision du centre-gauche – deux Etats pour deux peuples – s’accorde avec les valeurs occidentales prédominantes du XXIe siècle, tandis que celle de la droite, insulaire et discriminatoire, qui priverait les Palestiniens de droits civiques, politiques et nationaux, est en contradiction avec ces  dernières.

Alarmisme et intimidation

Avec les faucons du Likoud et le parti HaBayit HaYehoudi au cœur du gouvernement Netanyahou, la droite n’a jamais été aussi forte. Certains députés et ministres Likoud tendent même actuellement à mettre le cap plus à droite encore, adoptant la vision d’un Comité central très faucon auquel ils doivent leur nomination. On les  voit renchérir sur les déclarations de leurs collègues de Habayit HaYehoudi, qui défendent avec virulence la politique des implantations. Ainsi Netanyahou se retrouve-t-il soumis à une pression croissante, qui l’empêche d’avancer trop loin et trop vite sur le dossier palestinien.



La campagne menée par la droite contre les efforts déployés par Kerry utilise toutes sortes de tactiques. Ses principaux arguments sont les suivants :
Alarmisme : Naftali Bennett, dirigeant de Habayit HaYehoudi, dresse un tableau dans lequel des terroristes basés dans une Palestine nécessairement belliqueuse bombarderaient l’aéroport Ben-Gourion. L’hypothèse d’un Etat bien géré et démilitarisé coopérant économiquement avec Israël au bénéfice des deux parties est tournée  en dérision.
Entreprise de séduction : dans sa campagne électorale, le national-religieux Naftali Bennett s’est présenté comme le « frère » des Israéliens laïcs ne vivant pas dans les implantations. Son intention ? Rallier ceux-ci aux partisans des implantations en appelant au combat pour la préservation de l’âme d’Israël.

Législation préventive : la députée Likoud Miri Reguev a soumis deux projets de loi à la Knesset. Le premier propose d’annexer la vallée du Jourdain, le second d’appliquer la loi israélienne à toutes les implantations juives de Judée-Samarie et aux routes qui y conduisent. Ces initiatives visent à torpiller le processus de Kerry et,  même si elles ne passent pas, feront gagner à la députée quelques bons points décernés par le Comité central du Likoud.
Yariv Levin, son collègue du Likoud et président de la coalition, tente de son côté de faire passer une loi par laquelle toute cession de terres situées en Israël même nécessiterait une approbation par les deux tiers des voix à la Knesset. Le gouvernement aurait alors toutes les peines du monde à proposer aux Palestiniens certaines  parties de Jérusalem-est, ou encore à procéder à des échanges de territoires.

Intimidation du dirigeant : Danny Danon, vice-ministre de la Défense et membre du Likoud, clame à qui veut l’entendre qu’un Premier ministre avançant sur la voie d’une solution à deux Etats ne resterait pas président du Likoud. Quand Netanyahou a évoqué la possibilité que certaines implantations pourraient continuer à exister  en se retrouvant sous juridiction palestinienne, Bennett l’a accusé d’avoir « perdu sa boussole morale ». Autrement dit, Netanyahou n’avait plus les compétences nécessaires pour demeurer Premier ministre. En février, lors d’une manifestation réclamant des constructions dans la très controversée zone E-1, située entre Jérusalem  et Maalé Adoumim, des habitants des territoires ont implicitement mis en doute le sionisme de Netanyahou. Des ministres du Likoud et des membres de la Knesset se sont joints à ces voix en signifiant au chef du gouvernement que tout progrès dans le processus de paix pourrait lui coûter son poste.

Dévalorisation de la négociatrice : côté israélien, c’est la ministre de la Justice Tzipi Livni qui mène les négociations. Chef du parti HaTnoua, plutôt colombe, elle est la cible d’incessantes attaques de la droite. Ainsi Bennett lui a-t-il récemment reproché de ne pas s’être élevée contre une déformation patente de l’Histoire que  faisaient les Palestiniens et qui entrait en contradiction avec l’immuable vérité biblique. Le « crime » de Livni était d’avoir poussé les parties à rechercher des solutions constructives aux problèmes immédiats, plutôt que de perdre du temps en disputes inutiles sur leurs visions antagonistes de l’Histoire.

Modification de la coalition : le ministre du Logement Ouri Ariel, membre de HaBayit HaYehoudi, s’échine à modifier la composition de la coalition. Il veut remplacer le parti pacifiste Yesh Atid par les ultraorthodoxes du Shas et du Judaïsme unifié de la Torah (JUT). On aurait promis à ces deux partis que, s’ils s’opposaient à Kerry,  HaBayit HaYehoudi soutiendra leur combat pour alléger les conditions de la loi qui obligera prochainement les Harédim à faire leur service militaire.

Vous avez dit antisémitisme ?


Discrédit sur l’UE et les autres critiques potentiels : en février dernier, le président du Parlement européen Martin Schulz était reçu à la Knesset. Dans son discours, il a cité des Palestiniens qui s’étaient plaints auprès de lui de recevoir beaucoup moins d’eau que les habitants des implantations. A ces mots, les délégués de HaBayit  HaYehoudi ont protesté, puis sont sortis en bloc, non sans avoir fait des allusions à la Shoah et remarqué que l’orateur, un leader européen résolument pro-israélien, s’était exprimé en allemand. Partout, et surtout en Europe, ont-ils signifié par leur indignation, il y a de l’antisémitisme dissimulé sous la surface. Les Juifs ne  peuvent compter que sur eux-mêmes et Israël doit se retrancher dans une forteresse pour se défendre contre la communauté internationale, à laquelle il ne peut se fier et qui lui est potentiellement hostile.

Elimination de l’émissaire : l’idée centrale de la campagne menée à droite est de discréditer John Kerry lui-même. C’est le ministre de la Défense Moshé Yaalon qui a ouvert le feu en estimant celui-ci « animé par une obsession incompréhensible et une sorte de messianisme ». Toute la droite s’en est ensuite donnée à cœur joie  après la conférence de Munich sur la sécurité à l’occasion de laquelle Kerry avait déclaré que, si l’on ne parvenait pas à un accord de paix, les actions de boycott contre Israël se multiplieraient.

Le message a été délibérément déformé et l’on a accusé Kerry, au mieux de précipiter les actions de boycott, au pire, de les appeler de  ses vœux. Le député Motti Yoguev, de HaBayit HaYehoudi, a vu là des « accents antisémites », une affirmation que des groupes de Juifs américains lui ont aussitôt demandé de retirer en présentant ses excuses. Abe Foxman, président de l’Anti-Defamation League, a qualifié ces remarques d’« offensantes, incendiaires et  totalement dénuées de fondement » et le directeur exécutif de l’Americain Jewish Committee les a décrites comme « totalement infondées, stupides et dommageables ».

Les critiques sont également venues de l’entourage immédiat du Premier ministre. Ainsi, le très fidèle Youval Steinitz, ministre des Affaires stratégiques, s’est élevé contre cette mise en garde « offensante, injuste et intolérable ».
« Israël fait face à une campagne de délégitimation croissante qui s’est développée avec régularité », avait dit Kerry à Munich. « Les gens y sont sensibles. On parle de boycotts et d’autres choses… »

Steinitz, un philosophe expérimenté familier des méticuleuses analyses textuelles, a tourné cette mise en garde en insulte et en menace : « On ne peut pas forcer l’Etat d’Israël à négocier avec un revolver sur la tempe alors que nous discutons de nos intérêts de sécurité nationale les plus cruciaux », a-t-il déclaré, s’attirant les  foudres du Département d’Etat américain pour avoir mal interprété la position de Kerry.

Une tentative encore plus grossière de discréditer Kerry est arrivée sous la forme d’une vidéo postée sur YouTube, co-sponsorisée par le Conseil des implantations de Judée-Samarie, présentant le secrétaire d’Etat comme un pitre ignorant. Sur Jérusalem, par exemple, un comédien qui interprète son rôle proclame : « cette ville  est sacrée pour toutes les religions : les juifs, les chrétiens, les musulmans, les bouddhistes, les klingons et les hobbits ». Et sur le Kotel : « Pourquoi se battre pour un vieux mur ? Je vais vous en construire un neuf, moi ! »

Les rabbins fondamentalistes sont même allés plus loin. Le Comité pour sauver la Terre et le Peuple d’Israël, dirigé par le très extrémiste rabbin de Loubavitch Shalom Dov Wolpo, a accusé Kerry de déclarer la guerre à Dieu, rien de moins. « Vos efforts incessants pour nous exproprier de terres qui font partie intégrante de la  Terre Sainte et pour donner ces terres au gang terroriste d’Abbas représentent une déclaration de guerre contre le Créateur et Maître de l’univers », ont-ils déclaré. S’il ne se désiste pas, ont-ils averti, Kerry encourt une punition divine.

Le diplomate américain, lui, assure qu’il ne se laissera pas décourager par cette campagne de droite. « Dans ma vie, j’ai été attaqué par des gens qui utilisaient des balles réelles, et non des mots », a-t-il déclaré sur la chaîne CNN début février. « Je ne vais pas me laisser intimider maintenant. »

Les craintes de la gauche

Il est cependant clair que la droite a pris l’avantage. Le fossé entre Israéliens et Palestiniens reste immense et le médiateur américain éprouve les pires difficultés à parvenir à une formule efficace pour les rapprocher. Le fait que le document cadre sera probablement vague et non contraignant n’augure rien de bon pour l’accord  à venir.

Le centre-gauche israélien espère cependant voir Kerry persévérer. Zahava Galon, leader du Meretz, a exprimé son opposition à un document-cadre américain édulcoré. Le chef du parti travailliste Itzhak Herzog a assuré Kerry et Netanyahou qu’il soutiendrait toute avancée vers la paix et, en février, de grands écrivains et artistes  israéliens de gauche, comme les romanciers David Grossman et Sami Michael, les comédiennes Guila Almagor et Rivka Michaeli et la chanteuse Achinoam Nini, signaient une lettre ouverte exprimant à Kerry leur « total soutien » et l’engageant à ne pas se laisser décourager par « des démagogues et des extrémistes qui cherchent  à saboter tous les efforts tendant vers une réconciliation et un traité de paix permanent ».

Envisageant l’avenir général d’Israël parmi les nations, Tzipi Livni a riposté face à Naftali Bennett et à la droite extrême. Dans une déclaration récemment postée sur Facebook, elle affirme que l’Israël de Bennett aurait une image encore plus désastreuse que l’Afrique du Sud de l’apartheid aux yeux de la communauté  internationale, qui traiterait alors l’Etat hébreu sans le moindre ménagement.

Du point de vue du centre-gauche, la droite israélienne est en train de scier la branche sur laquelle elle et le reste d’Israël se tiennent. Certes, pour le moment, l’opposition entre droite et gauche n’est pas aussi virulente qu’à l’époque qui a précédé l’assassinat de Rabin, en 1995, ou que lors du retrait de Gaza, en 2005. Mais cette  fois-ci, la droite pro-implantations siège au gouvernement et c’est de l’intérieur qu’elle fait pencher les plateaux de la balance.

Netanyahou, qui est pourtant conscient des enjeux, semble prêt à la laisser gagner par défaut. Et si ce qui en émerge est un Israël insulaire, non libéral et non démocratique, bête noire de la communauté internationale, les menaces de sanctions brandies par Kerry pourraient bien se réaliser. Un Israël antidémocratique devrait en  outre renoncer à ses deux principaux soutiens : les Juifs américains, profondément attachés aux valeurs démocratiques, et les Etats-Unis eux-mêmes.

Et le refrain « le monde entier est contre nous » que la droite a l’habitude d’entonner pourrait alors devenir une prophétie auto-productive. Cela se révélerait bien plus dangereux pour la survie d’Israël à long terme qu’un accord de paix avec les Palestiniens, somme toute envisageable, négocié par les Américains. 

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