Boom de l’aliya : comment accueillir les nouveaux immigrants ?

Déjà conséquents en 2014, les chiffres de l’aliya de France devraient battre de nouveaux records en 2015. Une immigration de crise qui nécessite la mise en place de mesures exceptionnelles

By JOSEPHA BOUGNON
February 17, 2015 18:33
Des nouveaux immigrants descendent de l'avion à l'aéroport Ben Gourion

Des nouveaux immigrants descendent de l'avion à l'aéroport Ben Gourion. (photo credit: REUTERS)

L’année dernière, pour la première fois depuis la création d’Israël, l’aliya de France a été la plus importante de toute la diaspora : plus de 7 200 personnes ont quitté l’Hexagone pour Israël. Un nombre qui a quasiment quadruplé en dix ans, avec l’accentuation du sentiment d’insécurité des juifs en France. Et l’année 2015, qui a débuté dans l’horreur de Vincennes, ne devrait pas faire mentir la tendance : l’Agence juive prévoit l’arrivée de 10 000 à 15 000 olim français. Des attentes conséquentes mais justifiées, si l’on en croit l’engouement autour de l’aliya.
En effet, depuis le 9 janvier, les appels et visites à l’Agence juive et aux associations de préparation à l’aliya se multiplient. Le salon Orient-a-Sion, organisé par l’Agence juive française à Paris, Lyon et Marseille a rassemblé 8 000 visiteurs, majoritairement des jeunes (entre 18 et 35 ans). Dans la capitale, ils étaient 6 000. C’est trois fois plus que l’an dernier. Les appels au standard ont également triplé depuis un mois. Du côté des associations francophones aussi, l’effet Vincennes se fait sentir. L’association AMI (Alya & Meilleure Intégration) a vu les chiffres de la fréquentation de son site s’envoler après le drame : dix fois plus de visites qu’en temps normal dans les jours qui ont suivi. Globalement, l’association a été quatre fois plus sollicitée que d’habitude sur toutes ses plateformes (site, page Facebook, appels) pendant la deuxième moitié de janvier.

Une aliya de crise qui nécessite des mesures spécifiques


Les chiffres, impressionnants, traduisent le sentiment de peur qui s’est installé dans la communauté juive. Quelque chose de « relativement nouveau », explique Avi Zana, directeur d’AMI : « Après Toulouse par exemple, il y avait de la colère, du désarroi. Mais aujourd’hui les gens sont effrayés, ils changent leurs habitudes, et le retour au quotidien est très difficile ». Pour lui, la différence tient à la cible de l’attaque : un supermarché cacher, cœur de la vie de la communauté, « c’est l’attentat de trop, l’horreur à son paroxysme ».
Sur la hotline, mise en place il y a quelques mois (parce qu’« on sentait une dégradation du bien-être de la communauté », confie Zana), les conseillers tentent de calmer les familles prises de panique. Car l’aliya n’est pas une décision à prendre à la légère, et une partie de ceux qui veulent désormais partir n’est pas préparée aux défis liés à l’émigration en Israël, tout simplement parce qu’ils n’en avaient jusqu’alors pas le projet.

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L’aliya française peut être considérée comme la première aliya de crise occidentale. Si elle n’est pas massive comme celle de l’ex-Union soviétique, elle n’en appelle pas moins des mesures spécifiques pour intégrer au mieux les nouveaux arrivants. Ainsi, la mairie de Jérusalem envisage de mettre en place des tuteurs pour les écoliers francophones, afin de les aider à appréhender leur nouvel environnement linguistique et culturel. Le Premier ministre travaille sur une solution d’urgence pour l’intégration des Ukrainiens, Français et Belges : un plan de 180 millions de shekels a été présenté en conseil des ministres le 15 février. Une proposition de plan, transmise par le ministère de l’Aliya et de l’Intégration aux autres ministères concernés et rendue publique par le Jerusalem Post le 11 février, estime le budget nécessaire à 600 millions de shekels en 2015 et 2016. L’argent serait destiné à l’accueil de l’immigration francophone et ukrainienne. L’idée d’un plan d’urgence commun pour les deux communautés, un temps évoqué par la ministre Sofa Landver, a fait l’objet de vives critiques et semble avoir été abandonnée.
Parmi les mesures à l’étude pour les Français et les Belges, on trouve la traduction de sites gouvernementaux en français, un nombre accru d’émissaires du ministère dans les pays en question et une augmentation temporaire des employés francophones au sein des instances concernées, ainsi qu’une augmentation du budget pour les mouvements de jeunesse et associations qui encouragent l’aliya.

L’intégration, « un travail de fourmi »

La plupart des propositions du plan Landver se concentrent sur l’encouragement et la préparation à la montée en Israël : création de programmes pour apprendre l’hébreu avant le départ, de formations pour ceux qui souhaiteraient délocaliser leurs activités en Israël (avec possibilité d’aides financières allant jusqu’à 50 000 shekels) et prêts avantageux pour ceux qui souhaiteraient y monter leur entreprise. Des aménagements a priori plutôt destinés aux nouveaux immigrants à l’aise financièrement et éduqués.
Seraient également mis en place des « parcours d’immigration » définis en fonction des profils démographiques des olim. Rien n’est encore arrêté : le projet n’en est qu’à ses prémices. Mais selon Esther Blum, responsable de Miolim (fédération internationale d’associations d’intégration des olim), ce plan s’annonce « très exhaustif, avec une coopération interministérielle quasi inédite qui va couvrir tous les domaines nécessaires ». Un point négatif, de taille : si les associations sont invitées à la table des négociations par le ministère, qui reconnaît et apprécie leur expertise, le projet ne prévoit pas pour l’instant de coopération entre services gouvernementaux et tissu associatif, comme si « les associations étaient assez professionnelles pour conseiller, mais pas assez pour être subventionnées ». Elles sont pourtant très bien implantées, elles servent de lien entre l’olé et la société israélienne et de nombreuses études montrent qu’elles jouent un rôle central dans l’intégration.

Même s’il fait des efforts apparemment sans précédents pour accueillir au mieux les nouveaux arrivants de France et de Belgique, le gouvernement n’est pas pour autant à l’abri des critiques. Pour Avi Zana, le manque de francophones au sein des ministères est un premier obstacle à une meilleure compréhension de l’aliya française. L’image d’Epinal du juif français, aisé, bronzant sur les plages de Natanya perdure dans la société israélienne, alors que l’actualité (à Sarcelles et à Créteil) et les salons itinérants organisés par l’Agence Juive (à Neuilly-sur-Seine et Vincennes, il est vrai, mais aussi dans le 19e arrondissement) laissent entrevoir une réalité tout autre.
Certes, pour beaucoup d’olim, avocats ou médecins, l’équivalence des diplômes est un sujet crucial. Mais, comme le rappelle Bernard Zanzouri (responsable au sein d’AMI d’Aliyado, qui s’occupe de l’aliya des adolescents et de leurs familles), « certains n’ont pas de diplômes » et « beaucoup abandonnent l’oulpan au bout de deux mois pour un travail dans un call-center ». Tous n’ont pas économisé pendant des années dans l’attente de leur montée, et pour ceux-là l’aide gouvernementale accordée aux nouveaux immigrants ne suffit pas.
La dégradation des conditions de vie en France pousse certains à émigrer presque en urgence, et cette aliya « moins motivée et moins idéologique est plus difficile à intégrer », poursuit le pédagogue. D’autres encore souhaiteraient immigrer, mais n’en ont pas les moyens. Chaque profil est différent, et, si l’on en croit Zanzouri, il est impératif de faire « du sur-mesure » pour que chacun trouve sa place en Israël. Une individualisation du suivi que le nombre de nouveaux immigrants permet, mais qui exige du temps et des moyens : « c’est un travail de fourmi », conclut-il.


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