Philanthropie discrète

Qui se cache derrière la Fondation Rashi ? Pour attirer des partenaires stratégiques, la dynastie Leven a décidé de mettre un visage sur les créateurs de cette œuvre philanthropique majeure

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April 21, 2015 13:54
Le collège académique Tel Hai en Galilée

Le collège académique Tel Hai en Galilée. (photo credit: DR)

 
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Gustave Leven, un nom qui ne vous dit certainement pas grand-chose. Et c’est exactement ce que ce philanthrope juif voulait. S’il a su faire de Perrier une marque incontournable, il a tenu à garder discrètes ses œuvres caritatives. Mort en 2008 à 94 ans, Leven a déboursé des millions de dollars pour mettre en place des programmes éducatifs et sociaux, devenus aujourd’hui financièrement autonomes, dans des communautés de la périphérie israélienne, via la Fondation Rashi.

Cent ans après la naissance de Gustave Leven et trente ans après les débuts de la Fondation, le neveu du fondateur et actuel président de l’institution, Hubert Leven, a décidé de lever le voile sur les origines de cette structure dont son oncle lui a confié la gérance. Non pas pour faire briller le nom de la famille, mais pour tenter de séduire des partenaires stratégiques.
« Jusqu’à présent, nous entretenions le mystère, mais aucun philanthrope ne veut investir dans une institution que personne ne connaît », a ainsi expliqué Leven le mois dernier, à l’occasion d’un rassemblement du réseau international des donateurs juifs.

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Et c’est bien dommage. Car cette « institution que personne ne connaît » ne se contente pas de distribuer des subventions ou autres bourses. Elle fournit des opportunités sociales et éducatives à quelque 400 000 Israéliens (juifs ou pas) répartis au sein de 160 localités, en particulier dans le Néguev ou en Galilée. En partenariat avec 170 institutions ou agences gouvernementales, la Fondation Rashi a développé des centres pour la petite enfance, des programmes diététiques dans les écoles, une initiation à la science et aux technologies de la crèche à la terminale, des services communautaires pour les jeunes à risque, des bourses d’études et des structures d’encadrements prémilitaires. Elle pourvoit également emploi et logement à des populations dans le besoin.
A son actif, également : le parc scientifique Carasso de Beersheva, plus grand musée scientifique interactif d’Israël, l’initiative en cyber-éducation Magshimim, ou le Pharmadom Desert Spirit Village, un centre de réhabilitation en 12 points pour jeunes toxicomanes dans le Néguev. Mais aussi des centres d’aide pour les victimes d’abus sexuels, ou l’école de médecine de l’université Bar-Ilan en Galilée.

Philanthropie à la française


En 2008, le colonel de réserve Itzik Tourgeman, ancien chef de la division sociale et sécuritaire du ministère de la Défense, rejoint la Fondation. Il en deviendra le PDG en 2012. Avec lui, la Fondation Rashi est la première à soutenir le programme Atidim, qui identifie les étudiants à fort potentiel de la périphérie, pour les accompagner dans les parcours universitaires d’élite.
Il y trois ans, Gabi Ashkenazi, ancien chef d’état-major de Tsahal, s’est porté volontaire pour assumer la présidence de la Fondation. « Quand Gabi nous a proposé de travailler avec nous, nous avons vu là une opportunité exceptionnelle, car qui mieux que le chef de l’armée pour planifier des stratégies ? Il est l’une des meilleures choses qui soit arrivée à la Fondation », note Leven.

Hubert Leven est conscient du défi que représente la poursuite de l’œuvre de son aïeul. Gustave était un personnage haut en couleur. Il a contribué à la construction du centre de recherche nucléaire de Dimona, mais aussi d’universités, d’établissements d’enseignement supérieur, de musées et d’hôpitaux. Au point d’être reconnu par l’ancien président Shimon Peres comme le principal donateur d’Israël depuis la création de l’Etat. La célèbre famille Rothschild a hérité de cette distinction pour l’époque pré-étatique.

Le fait que deux familles françaises aient été intrinsèquement liées à la construction de l’Etat d’Israël est à noter, dans la mesure où la philanthropie est loin d’être une marque de fabrique française, précise Hubert Leven. « Il n’existe pas de Fondation de philanthropie d’envergure au sein de la société française, que ce soit parmi les familles influentes juives ou chrétiennes. Rothschild a créé des œuvres caritatives qui restent aujourd’hui les principales institutions de bienfaisance en France, à la différence des Etats-Unis, où de nouvelles fondations voient sans cesse le jour », poursuit-il.

L’aventure de l’Alliance



La charité est inscrite dans l’ADN de la famille : même avant de faire fortune, les Leven œuvraient en coulisses pour Israël. Du côté de sa mère, les ancêtres d’Hubert, originaires de Saint-Pétersbourg, ont créé l’ORT, une des principales institutions éducatives non gouvernementales du monde.

En 1838, les arrière-grands-parents de son père quittent l’Allemagne pour Paris. Dix ans plus tard, en 1848, Narcisse Leven, l’arrière-grand-père d’Hubert Leven, alors lycéen, lance une association éducative pour ses pairs défavorisés, qui allait devenir un mouvement national soutenu par Victor Hugo en personne. Puis, après des études de droit, Narcisse et quelques amis – dont l’homme d’Etat Adolphe Crémieux – mettent sur pied en 1860 l’Alliance israélite universelle, en réponse aux attaques antijuives d’Europe et du Moyen-Orient. « L’Alliance a vu le jour pour défendre et obtenir des droits civils pour les juifs des pays antisémites comme la Hongrie et la Russie, via la diplomatie et des interventions politiques. Mais elle est aussi bien souvent intervenue au nom des chrétiens victimes de discrimination », note Leven.
En 1862, l’Alliance ouvre au Maroc la première de ses nombreuses écoles, là où les juifs défavorisés souffrent d’un manque de structures éducatives. Le réseau va s’étendre à toutes les communautés juives du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Un enseignement laïque dispensé en français vient s’ajouter aux matières juives. A son apogée, dans les années 1950, l’Alliance regroupe quelque 60 000 étudiants.

Mais avec l’émigration des juifs en Israël, la plupart de ses écoles vont fermer. Quelques-unes existent toujours, dont la première, au Maroc. « Là, la plupart des juifs sont partis et ont été remplacés par des élèves musulmans qui suivent exactement le même programme scolaire. Ils finissent leur scolarité, familiers du Tanakh et du Talmud, et parlent hébreu. L’école de l’Alliance est sans doute la meilleure de Casablanca et les demandes d’inscriptions sont très nombreuses parmi l’élite », affirme Leven. « Je pense que cela explique en partie la modération du Maroc dans ses relations avec Israël. »

Le lycée agricole de Mikvei Israël, établissement clé dans le paysage scolaire israélien fondé en Palestine en 1870 par Karl Netter pour le compte de l’Alliance, est sans doute l’une de ses plus brillantes réalisations. « L’objectif était d’aider les jeunes immigrants juifs et de les former au travail de la terre », explique Leven. « Nombre de moshavim et kibboutzim ont été créés par des diplômés de l’école. David Ben Gourion avait même dit un jour que, sans Mikvei Israël, l’Etat n’aurait sans doute jamais pu voir le jour. »
Aujourd’hui, l’école constitue un campus national et national-religieux spécialisé dans les sciences naturelles, environnementales et la biotechnologie, et accueille quelque 900 étudiants. En 2007, un lycée français y a ouvert ses portes : une initiative conjointe de l’Alliance, de la Fondation Rashi et des gouvernements français et israélien. Là aussi, une réussite : avec le récent afflux de nouveaux immigrants de France, il y a un besoin urgent de tripler les capacités d’accueil, note Leven.

Pour ses frères d’Israël


Puis vient le tour de Georges, le grand-père d’Hubert. Lui aussi sera actif au sein de l’Alliance et d’autres associations juives françaises avant la Seconde Guerre mondiale. Il aura 5 fils et 2 filles, dont Raymond, le père d’Hubert et son oncle Gustave.

Né à Paris en 1938, Hubert Leven se réfugie en Suisse en 1943, avec sa mère et sa sœur, pendant que son père entre dans la Résistance française. Après la guerre, il poursuit ses études à Paris et à New York, et obtient un diplôme en physique de l’université de Middlebury, dans le Vermont. Il rentre alors à Paris pour intégrer la maison de courtage de son père, et occupe des rôles clés au sein de l’Appel juif unifié de France et de l’Alliance israélite universelle. Au milieu des années 1980, il rejoint son oncle Gustave chez Perrier. « Mon père était le seul enfant de Georges réellement impliqué dans la vie juive parisienne », précise-t-il, « Gustave était accaparé par ses affaires. Mon père avait l’habitude d’aller le voir une fois par an pour récolter des fonds pour l’AUJF et d’autres associations, ce qui était toujours difficile car Gustave ne croyait pas dans les grosses structures. Il faisait tranquillement des dons ailleurs, dont nous n’avions aucune idée ».

En 1984, Gustave appelle son neveu dans son bureau et lui explique qu’il souhaite créer une fondation pour ses frères juifs en Israël. Un organisme qui continuera son œuvre philanthropique après sa mort. Hubert se voit alors confier le lancement du projet, nommé Fondation Sacta, qu’il met en place à une échelle limitée et qui se tient prête à fonctionner à plein régime après le décès de Gustave. Avec un ami parisien, Hubert commence à faire de petites donations sans trop connaître les besoins des structures existantes en Israël. Le duo se concentre alors sur le portefeuille d’associations de la Fondation de Jérusalem. « Nos objectifs étaient communs à ceux de l’Alliance – venir en aide aux populations défavorisées et leur donner accès aux mêmes opportunités. »
La réaction de Gustave à ces tentatives philanthropiques balbutiantes est paradoxale. « D’un côté, il ne voulait pas beaucoup investir, et souhaitait juste une structure prête à agir après sa disparition. Mais de l’autre, il aspirait à des actions d’envergure et était frustré par les sommes dérisoires que nous investissions. Il était impatient de voir les résultats, et voulait donner plus, dès qu’il comprenait ce qui pouvait être accompli. »

Discrets par tradition


Sans rien dire à son neveu, Gustave recrute un autre associé et crée la Fondation Rashi. Pour garder son nom dans l’ombre, Leven a nommé sa Fondation d’après le célèbre commentateur français de Torah de l’époque médiévale, Rabbi Shlomo Yitzhaki. « Gustave n’avait confiance qu’en lui-même, et divisait toujours les responsabilités, c’était typique de son approche », se souvient Hubert avec le sourire. « Il voulait voir ce qui marchait le mieux. Le problème, c’est que j’étais soucieux de ne pas faire d’impairs en allant trop vite, alors que l’autre développait rapidement des programmes de taille, mais en commettant des erreurs. C’est ainsi que nous avons découvert cette autre fondation, qui subventionnait les mêmes bénéficiaires. »
Il ne se souvient pas de la scène de confrontation avec son oncle quant à l’existence de ces deux fondations. Mais il se souvient de leur accord mutuel, en 1995, de fusionner les deux structures. Cela se fera quelques années plus tard, après un travail conjoint pour coordonner les activités. La nouvelle entité prend le nom de Fondation Sacta-Rashi, plus tard simplifiée (sur les conseils de Shimon Peres) en Fondation Rashi. « Nous ne mentionnions jamais notre nom, fidèles à la philanthropie française, discrète par tradition », note Leven.

La Fondation lance alors la première de ses principales initiatives, en coopération avec le ministère de l’Education. Objectif : dispenser un enseignement de pointe dans les domaines de la science et de la technologie dans les écoles du sud du pays. « Même avant la révolution technologique, nous avions constaté que l’évolution sociale passait par un enseignement scientifique », précise Leven. En trois ans, le réseau Darca, qui compte désormais 25 établissements d’enseignement secondaire, se révèle un succès, y compris au sein du secteur bédouin : « Il a été conçu sur mesure pour chaque établissement et a permis d’augmenter de façon drastique le nombre de bacheliers », explique le philanthrope, « nous voulons créer un modèle qui soit applicable à tout le pays ».
La Fondation Rashi commence alors à prodiguer une assistance sociale aux populations à risque ou dans le besoin de la région sud, qui devaient jusqu’alors entreprendre des trajets fastidieux pour jouir des services gouvernementaux dont elles étaient censées bénéficier. « Nous nous sommes associés avec des ministères pour assurer une continuité, sachant que nous ne serions pas capables de suivre éternellement avec des budgets conséquents. Si cela ne dépendait que de nous, nous serions vite arrivés à saturation, et aurions finalement arrêté, comme c’est souvent le cas de bien des institutions de philanthropie », pointe Leven.

Déjeuner obligatoire


En 2000, la Fondation Rashi adopte un modèle de travail avec des agences gouvernementales : il s’agit d’identifier les problèmes, de réfléchir à des solutions, de mettre sur pied des projets pilotes et d’évaluer une notation avec les partenaires concernés, avant de les transformer en programmes couronnés de succès sur le long terme pour le compte du gouvernement. Chaque projet développé a une stratégie de désengagement : la Fondation s’engage généralement pour une durée maximale de 5 ans.

Le programme du déjeuner dans le cadre de la journée scolaire a commencé en 2004 par un pilote auprès de 1 500 enfants, suite à l’importante vague d’aliya des années 1990. Un projet cher au cœur de Gustave Leven qui insistait pour manger avec les enfants chaque fois qu’il se rendait en Israël pour suivre les avancées du travail de la Fondation.
« Mon oncle ne pouvait accepter que des enfants ne mangent à leur faim, il tenait à accélérer le programme du déjeuner à l’école. Le ministère de l’Education s’est aligné sur notre budget, et le projet a commencé à se développer pour être aujourd’hui entièrement financé par le gouvernement », note Leven. Une initiative qui permet de nourrir quelque 350 000 enfants israéliens et de les sortir de la rue.

Avec l’accroissement des projets de la Fondation, des changements organisationnels ont dû être introduits pour maintenir efficacité et transparence financière. « Nous avons pensé qu’une seule structure ne pouvait gérer efficacement autant de projets répartis sur l’ensemble du pays. Nous avons alors créé huit antennes, chacune spécialisée dans un domaine bien précis, comme l’enseignement primaire ou les programmes sociaux », explique Leven. « Ces filiales sont chapeautées par des leaders qui apportent avec eux leur expertise, développent des programmes avec ou sans notre soutien et représentent une force de proposition pour le développement futur. »
Leven, qui vit à Genève, est détenteur d’un passeport israélien. Il se rend en moyenne six à huit fois par an en Israël. Son fils François, 43 ans, banquier genevois est également membre du conseil d’administration de la Fondation et perpétue ainsi la mission philanthropique familiale pour la 5e génération. Docteur honoris causa des universités Ben-Gourion, Bar-Ilan et du Technion, Gustave Leven siège au conseil de l’Alliance et de sa filiale israélienne, Kia’h (Kol Israël Haverim).

L’essence du sionisme

Parmi les nouveaux projets de la Fondation : Magshimim, qui consiste à identifier les lycéens brillants de la périphérie pour les orienter vers des carrières dans la cyber-technologie. « Actuellement, l’essentiel des recrues qui intègrent des unités technologiques de pointe au sein de l’armée sont originaires du centre du pays. Notre approche consiste à traquer les talents inexploités. Nous espérons ainsi d’ici quatre ans parvenir à « produire » quelque 750 diplômés chaque année. L’armée en recrutera quelques-uns et les autres seront sur les rails pour compléter leur cursus universitaire et postuler à des emplois de haut niveau dans la périphérie, puisque les entreprises s’établissent là où la main-d’œuvre qualifiée se trouve », appuie Leven.

L’année dernière, sous l’impulsion de Gabi Ashkenazi, la Fondation a uni ses forces avec le philanthrope Daniel Steinmetz, doté du même esprit humaniste. Ce qui devrait, d’une part, permettre à la Fondation d’étendre ses compétences, et de l’autre, lui assurer – via un partenaire stratégique israélien – une plus forte crédibilité à l’étranger, auprès d’investisseurs qui voient en elle une initiative européenne, et demandent souvent : « Où est l’argent israélien ? »
La Fondation Rashi n’a pas été créée pour durer éternellement, pointe Leven, mais son association avec la famille Steinmetz et d’autres partenaires va prolonger sa durée de vie. « Aucune autre institution en Israël ne fédère autant d’interlocuteurs, il est donc important que nous puissions être présents sur la durée. »

Leven lance donc un appel et invite les philanthropes à coopérer avec la Fondation pour tendre la main aux populations juives et arabes, défavorisées, de la périphérie. « Si nous voulons qu’Israël devienne une société unie, une société de cohésion, nous ne pouvons nous permettre de laisser une partie non négligeable de la population sans accès à l’éducation, et autres services sociaux », ponctue Leven. « C’est l’essence du sionisme de notre époque. »

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