Les snobs de la musique qui hantent le livre populaire de Nick Hornby, adapté à l’écran par John Cusak dans Haute Fidélité, seraient fiers de Haozen Hashlishit (La Troisième Oreille) de Tel- Aviv. Alors que les mégastores dominants tels que Tower Records ou Blockbuster ont mordu la poussière aux États-Unis, les labels indépendants de disques/CD/DVD qui satisfont des goûts plus marginaux ont fleuri. Même si les médias que nous utilisons pour nous divertir évoluent à toute allure, cela fait vingt-cinq ans qu’Ozen demeure la constante qui met à disposition du public israélien une large sélection de musique et de films, au-delà des succès éphémères classés dans le top 10. Une fois installé sur Sheinkin, rue branchée à l’époque, le disquaire d’occasion iconique a bâti sa réputation méritée d’unique boutique où l’on trouve des CD et des 33 tours de groupes de rock progressif britanniques importés et difficiles à trouver, ainsi que des artistes locaux qui sortent leur disques produits avec les moyens du bord. A ce jour, l’Ozen continue à fonctionner ainsi, mais s’est bien diversifié. La structure constitue aujourd’hui un empire des médias en expansion, qui emploie plus de cent personnes et possède un bâtiment tentaculaire sur la rue King George à Tel-Aviv, autrefois le cinéma Maxim. A son actif : des 33 tours vintage de Yes et Tangerine Dream, ainsi que des milliers de CD, d’occasion ou neuf qui assouvissent les envies des amateurs de musique les plus aguerris. Mais c’est également la plus grande bibliothèque vidéo du pays, un club avec des groupes en live et un café nommé Ozen Bar qui exhibe la crème de la relève locale et parfois des talents internationaux, ainsi qu’un magasin de vidéo satellite à succès à Jérusalem. Tenir un magasin de glaces ? La réalité n’a jamais fait partie des rêves de Miki Dotan, fondateur et directeur général d’Ozen lorsqu’il a ouvert sa première boutique de disques pré-Ozen à la fin de son service militaire en 1973. Dotan a été élevé à Eilat. Son amour pour le rock est né de l’écoute de programmes radios spécifiques et d’échange de disques avec des amis qui avaient reçu en cadeau de leurs proches d’Europe les albums à la mode. “Nous avions un disquaire à Eilat. Il vendait aussi des machines à laver. Je ne pouvais donc y trouver aucune musique spécifique. J’ai toujours su que je voulais tenir un magasin de disques. Et je l’ai fait juste après la guerre de Kippour, avec un ami à Kikar Masyrik”, explique le sexagénaire pointant une photo de lui, jeune homme frisé, vêtu d’un T-Shirt à l’effigie de Yes à l’intérieur de sa boutique. “C’est exactement nous”, s’amuse Dotan en regardant la photo. “La boutique était un peu marginale. Mais même alors tous les groupes de rock progressiste des années 1970 tels que Pink Floyd et King Crimson devenaient tendances parmi une certaine population. Nous vendions ce que nous aimions, et notre magasin était crucial pour la dissémination de ce genre de musique en Israël. Malgré son succès, Dotan a mis la clé sous la porte et déménagé en Hollande en 1977, pendant trois ans. Là-bas, il devient directeur des importations dans une chaîne de magasins de disques nommée ELPEE. A son retour en Israël, il entreprend des études de philosophie, d’économie et de statistiques. Mais sa véritable passion restera toujours la musique. En 1987, à l’âge de 35 ans, il décide de retourner à ses premières amours et ouvre Haozen Hashlishit sur la rue Sheinkin. “On a demandé une fois à David Bowie : ‘Pourquoi continuez- vous à chanter ?’ Et il a répondu : ‘Qu’est-ce que je vais faire d’autre, ouvrir un magasin de glaces ?’ Je me suis rendu compte que c’est ce que je faisais.” Branché, alternatif et précurseur Et Dotan le fait apparemment bien, puisqu’Ozen est rapidement devenu un pôle d’attraction de la culture musicale à Tel-Aviv. Dans cet antre de la musique, on croise des fans et musiciens qui échangent des potins, on cherche et trouve un nouveau bassiste, ou on parcourt les dernières importations britanniques. La boutique a déjà lancé son propre label Troisième Oreille et produit des groupes underground de Tel-Aviv. “L’Ozen joue un rôle essentiel en assurant un débouché pour la communauté musicale alternative qui a émergé à la fin des années 1980, début des années 1990”, explique le musicologue Boaz Cohen, le DJ matinal de 88 FM. “Ils représentaient le pouvoir le plus important sur la scène musicale indie en Israël.” Mais c’est la vente, l’achat et l’échange d’albums et de CD qui ont fait les choux gras du magasin. L’Ozen s’est établi au moment précis où les CD envahissaient le marché et que le vinyle amorçait son déclin, une période propice pour les disques d’occasion et des magasins de CD. “Petit à petit, les gens ont commencé à vendre leurs albums pour acheter des CD, une décision qu’ils doivent sûrement regretter à présent”, plaisante Dotan. “A cette époque, c’était cool d’écouter les nouveaux supports, mais ce n’était pas le meilleur moyen d’écouter de la m u s i q u e . Néanmoins, en tant que boutique d’occasion, cela a bien marché pour nous. Nous avions une importante réserve de produits.” Au même moment, “Sheinkin” symbolise ce qui est branché, alternatif et précurseur. C’est l’époque où boutiques excentriques, cafés et magasins prennent de vitesse les vieilles habitudes de Tel-Aviv. L’Ozen était en plein milieu du nouveau “Village” de la Ville blanche. Mais selon Dotan, toute l’idée de Sheikin reposait sur un mythe. “Nous avons ouvert la boutique sur Sheikin car le loyer était bon marché. Puis le battage a commencé, le quartier est devenu très cher et nous n’avions pas la place de nous étendre. Nous sommes heureux de ne pas y être resté. Le battage a pris fin, et aujourd’hui la rue n’est plus que fouillis.” Se focaliser sur l’art marginal Avec le déménagement dans de nouveaux locaux en 2005, Dotan a choisi de se diversifier : extension des sections jazz et classique, lancement de la plus grande bibliothèque vidéo du pays et ouverture du Bar Ozen, avec ses 40 prestations live par mois. “Etant donné que la nature même de la musique enregistrée a changé, avec l’arrivée triomphale des téléchargements et d’iTunes, nous avons dû nous adapter. A ce jour, la musique live a pris le pas sur le reste. Dans les médias, il faut tout le temps se réinventer.” Cette philosophie a grandement contribué à la survie d’Ozen dans une industrie qui a vu de grandes chaînes de distribution de musique faire faillite. Mais Dotan a une explication : la force d’Ozen tient dans sa focalisation sur l’art marginal. “Voyez, 25 ans plus tard, Tower Records n’existe quasiment plus. Blockbuster, a disparu mais le magasin qui se concentre sur la musique et les films en dehors des genres dominants est toujours là. Le fait est que les marginaux vainquent la norme de mon point de vue. Nous avons 100 employés qui reçoivent leur salaire chaque mois. Nous faisons quelque chose de bien.” Alors qu’Haozen Hashlishit entre dans sa prochaine phase, Dotan est confiant. Et espère que les 25 prochaines années seront aussi prospères que celles qui viennent de s’écouler. “Les CD sont en train de disparaître. Personne n’aime le format. Il ne manquera à personne. Certes, aujourd’hui, beaucoup de musique ne sort encore que sur CD, car tel est le dictat des industries. Mais avec le temps, les supports vont se renouveler. Et nous allons évoluer dans le même sens. Vous pouvez changer de couleur, mais pas d’ADN. Garder le même ADN ne veut pas dire rester assis et faire la même chose jusqu’à la mort. Nous allons trouver un autre moyen d’apporter la culture aux oreilles intelligentes. Si ce n’est sur CD, ce sera autre chose.” Peu importe les changements au sein de la boutique, il est raisonnable de penser qu’Ozen aura toujours un coin où les collectionneurs de musique passionnés pourront trouver des importations rarissimes ou autres raretés à écouter.