Samedi 7 juillet au soir, dans l’ancien quartier juif de Cracovie : Kazimierz. La soirée semble bien calme. Les rues sont étonnamment vides, dans cette zone en reconversion touristique. Mais au détour d’une rue, une foule de plus de 10 000 personnes est rassemblée sur la place “large”, entre trois synagogues de la Renaissance. Un concert en plein air est organisé dans ce cadre hautement symbolique : “Shalom sur la place large”, cérémonie de clôture du 22e Festival de culture juive de Cracovie. Comme chaque année depuis 1990, ce festival se déroule sur une dizaine de jours au début de l’été. Sa renommée a fait le tour du monde, et attire de nombreux admirateurs de tous horizons. Tous les participants répondent avec entrain au message de bienvenue, prononcé par Janusz Makuch, cofondateur et directeur du Festival de culture juive de Cracovie. Un personnage symbolique pour l’événement et emblématique de l’héritage juif dans la Pologne contemporaine. Malgré sa barbe et sa kippa brodée, Makuch n’est pas juif. De même que la grande majorité des autres organisateurs de la manifestation. La Pologne est ce pays paradoxal qui abritait 3,3 millions de Juifs en 1939 et n’en compte plus que 30 000 - tout au plus - de nos jours. Comme la majorité des Etats de l’ancien bloc communiste, ce n’est que tout récemment que cette République d’Europe centrale a entrepris un travail de mémoire sur cette sombre période. Quelques années de retard sur les pays d’Europe occidentale. Mais point rassurant : un nombre croissant de non-Juifs oeuvrent dans ce sens, de concert avec la toute petite communauté juive du pays. Ensemble, ils tentent de redonner une certaine splendeur à ce patrimoine et d’honorer les victimes de la Shoah. Un passé à la fois glorieux et tragique, qu’il s’agit d’assumer. Renaissance juive dans la Pologne d’aujourd’huiDans ce contexte, Janusz Makuch s’attache à faire revivre la culture et la mémoire des Juifs de Pologne. Au début, la méfiance était de mise. Certains craignaient que le Festival ne se cantonne à une nouvelle rencontre de virtuoses Klezmer, histoire de cultiver un folklore, mais sans aller au-delà. D’autres étaient même plus virulents, qui redoutaient que la manifestation ne consiste à “danser sur les tombes” des victimes de la Shoah. Mais rien de cela n’est arrivé. Le Festival a le mérite de préserver un juste équilibre entre tradition et innovation ; attraction et instruction. Et de répondre ainsi à l’intérêt croissant du public national et international. “Certes la disparition de 3 millions de nos concitoyens juifs est une perte colossale et inexprimable. Mais notre but est d’aller de l’avant, de montrer que la vie prend le dessus sur la mort. Nous voulons insuffler un esprit de vie dans Kazimierz”, explique Janusz Makuch. L’homme se veut l’un des acteurs d’une certaine “renaissance juive” dans la Pologne d’aujourd’hui. Au programme du festival : visites du quartier juif, ateliers de jeux, danse, musique, chants ou cuisine traditionnels. Mais aussi conférences sur des sujets aussi variés que la culture yiddish d’avantguerre, ou encore la situation politique et sociale en Israël de nos jours. L’Etat hébreu est désormais perçu comme un relai incontournable pour les Juifs de diaspora, et son dynamisme ne manque pas d’inspirer certains pays, dont la Pologne. Mais le Festival est également célèbre du point de vue musical. Comme l’explique Pawel Kowalewski, membre du comité organisateur, les concerts témoignent de l’équilibre entre tradition et innovation. Outre les chants hassidiques et les cérémonies religieuses ouvertes à tous, la synagogue “Tempel” abrite chaque soir de grands noms tels que David Krakauer, Ouri Caine, Jack London ou le groupe du Hiérosolomytain Nino Bitton. Une façon de souligner toutes les facettes des talents musicaux juifs, et de montrer en quoi la culture et la musique juives inspirent les artistes du monde entier.Un moyen également de redonner vie aux synagogues. Pour Agnieszka Legutko, spécialiste de l’héritage yiddish en Pologne, “ces musées d’une culture disparue du pays deviennent alors des lieux de rencontres et d’échanges intellectuels, répondant au véritable sens étymologique du terme ‘synagogue’”.