Ville trois fois sainte, pour les Juifs, les Musulmans et les Chrétiens, Jérusalem est sans doute la seule cité au monde où l’on peut assister à une messe dans à peu près toutes les langues, au sein d’églises de toutes dénominations, d’Orient ou évangéliques. Où ailleurs, sur la planète, peuton encore communier en araméen ? Pour le pélerin, ce patrimoine constitue un marché immense : en 2010, année record pour le tourisme, 66 % des 3,5 millions de touristes étrangers venus en Israël étaient chrétiens. Et pour la moitié d’entre eux la raison de leur venue était avant tout d’ordre religieux. D’un point de vue purement économique, ces pèlerins, ou “voyageurs spirituels” comme préfèrent s’appeler les évangéliques, représentent une véritable mine d’or. Ils séjournent en moyenne 8 jours dans le pays, pour une dépense de 1 700 dollars par personne, selon les derniers chiffres du ministère du Tourisme. C’est pour cette raison, et même si l’on estime à moins de 2 % la proportion de citoyens israéliens chrétiens, le ministère du Tourisme s’est lancé dans une campagne de promotion de la Terre sainte à destination des Chrétiens du monde entier. Il y a un an, il ouvrait un bureau chargé du tourisme religieux qui fonctionne aujourd’hui à plein régime : son site, holyland-pilgrimage.org, disponible en sept langues, a déjà accueilli plus de 2 millions de visiteurs. Au programme : mise à disposition d’un kit d’information et de préparation au voyage à destination des “leaders catholiques” ; accueil de groupes oecuméniques de responsables ecclésiastiques composé de pasteurs américains ou du cardinal de Bombay ; développement d’un programme de communication sur internet, notamment à travers la mise en place d’une chaîne YouTube qui assure le feedback et la publicité indirecte par l’intermédiaire d’anciens pèlerins enchantés de leur séjour en Terre sainte... Voyage initiatique Pour partir sur les traces d’une présence chrétienne millénaire, le désert de Judée est un bon point de départ. A une vingtaine de minutes à peine de Jérusalem, sur la route 1 en direction de la mer Morte, à proximité de Jéricho, les lieux ont de tous temps abrité mystiques et autres hommes de foi qui voulaient se retrancher de la société. Comme Eli fuyant la fureur de Jézabel dans la Torah. Mais c’est aux quatrième et cinquième siècles de l’ère commune que l’ermitage dans la région fleurit vraiment. Sous contrôle byzantin, on compte alors pas moins de 65 monastères qui abritent plusieurs milliers de moines, suivant la méthode d’Antoine. Le désert est pour eux d’une ambiguïté fascinante : le lieu où s’échapper des petitesses de la vie urbaine et se livrer à la contemplation, mais également le siège de la solitude vectrice de danger pour attirer les démons notamment intérieurs. On distingue généralement deux types d’ermitage : le cénobitisme, vie en communauté dans un monastère, et l’anachorétisme, vie solitaire pour l’essentiel de la semaine, aujourd’hui en voie de disparition et entrecoupée de passages hebdomadaires par le monastère pour obtenir de quoi subsister les six autres jours. Saint-Georges et son “miraculeux cadavre” Saint-Georges comporte des éléments des deux types. Situés dans une gorge du nahal [torrent] Perat (wadi Kelt en arabe), par ailleurs connu pour ses parcours de randonnée et d’escalade, le monastère est orthodoxe, de rite grec. Posé sur un rocher, accessible uniquement par une piste pour mulets bétonnée l’an dernier, seuls dix moines y vivent désormais, grecs ou roumains. Disposant d’une vue à couper le souffle au milieu du ravin, on peut voir alentour le réseau d’échelles de bois qui relie le monastère à des grottes, véritables nids d’aigles, autrefois occupées par des anachorètes. Les bâtiments datent du IVe siècle. Ils ont été détruits après la chute des royaumes croisés, puis reconstruits par le patriarcat grec au XIXe siècle. Le monastère, protégé des autorités ottomanes par le tsar de Russie, s’inscrit dans la grande tradition iconophile orthodoxe. Sa réputation qui attire des groupes de touristes tout au long de l’année tient à plusieurs éléments. Parmi eux : ses peintures murales, ainsi qu’une structure ecclésiale “à l’ancienne” (avec l’autel caché aux yeux des fidèles) et le “cadavre miraculeux”. S’il est courant dans les monastères orthodoxes de trouver un ossuaire exposé aux passants, Saint-Georges “propose” le corps d’un moine mort en 1960 et dont le cadavre ne s’est pas entièrement décomposé. Les moines, qui passent huit heures par jours en prières et en contemplations, ne parlent ni anglais ni hébreu, ni arabe pour certains. L’essentiel de leurs visiteurs sont des pèlerins orthodoxes qui effectuent une tournée typique des lieux saints de Galilée via Jérusalem. Ne pas oublier les violences Plus loin à l’est, à quelques centaines de mètres du Jourdain, le monastère jumeau de Saint- Gerasime. Lui aussi de rite orthodoxe grec, il partage avec Saint-Georges un chef spirituel et comprend une organisation similaire. Lieu présumé de repos de la sainte famille qui fuyait le massacre des innocents vers l’Egypte, le monastère doit son nom à son fondateur, un ermite qui avait vécu dans la région au Ve siècle et dont le crâne est exposé dans le narthex de l’église. Les moines possèdent un atelier de mosaïques réputées, dont le travail est observable sur le parterre refait à l’identique, il y a trois ans. Une mosaïque au sol dont l’immense aigle à deux têtes au milieu des travées rappelle l’origine romano-byzantine du christianisme. La beauté des extérieurs ne saurait pourtant faire oublier les explosions de violence. Ce n’est sans doute pas un hasard si les moines aiment rappeler la persistance de leur installation malgré les persécutions. Infiniment minoritaires dans la région, les Chrétiens ne sont parfois pas les bienvenus, ce qui a pu se traduire par des menaces et jusqu’à l’assassinat en juin 2001 du père Georgios Tsibouktzakis, 34 ans, par un certain Marwan Barghouti. Vous avez dit commercial ? A quelques kilomètres de là, à peine : Qasr al-Yahoud, un des lieux présumés du baptême de Jésus. L’accès au Jourdain vient d’être réaménagé voilà quelques mois pour être désormais ouvert sept jours sur sept au public. Géré par l’autorité des parcs nationaux, tout y est fait pour accueillir des groupes de pèlerins. Et les évangéliques se bousculent : par un doux midi de début décembre, ils ne sont pas moins de trois groupes, essentiellement composés d’Américains d’origine asiatique et d’Asiatiques, à se succéder en une demi-heure. Si les quelques Catholiques présents se contentent de se faire verser de l’eau sur la tête, le pasteur baptiste, au milieu de l’étroite rivière saumâtre, plonge ses ouailles une par une, “comme l’a fait Jean le Baptiste”. Et les appelle à profiter de l’occasion pour prendre un nouveau départ dans leur vie. Une résurrection, en quelque sorte. Puis tout le groupe se réunit pour conclure en chanson, accompagné par ledit pasteur à la guitare sur les rives du Jourdain. A proximité : deux soldates israéliennes. L’étroitesse du Jourdain en cet endroit matérialise la frontière plus qu’ailleurs, où les rives sont un no-man’s-land miné. Côté jordanien, on aperçoit des soldats de temps à autre, alors que l’église qui célèbre elle aussi le baptême originel ne compte pour le moment pas de touriste. var ord = window.ord || Math.floor(Math.random() * 1e16);document.write('');A l’entrée des lieux, la boutique de souvenirs témoigne du succès de la formule : des fioles de quelques centilitres d’eau limpide intitulées “saintes eaux” se vendent 6 shekels, tandis que des certificats de baptême anonymes sont vendus pour trois shekels. Sans oublier les robes de baptême pour adultes ainsi qu’une bibliographie importante sur le thème du renouveau de la foi et les articles touristiques et de randonnée trouvés dans les autres parcs nationaux. Qu’aurait pensé ledit Jésus de ces nouveaux marchands du ?