4 juin 2012, couverture du magazine allemand Der Spiegel. D’austères photos du Premier ministre Binyamin Netanyahou et de la chancelière Angela Merkel sur fond d’un sous-marin. Titre de l’aticle : “Le déploiement israélien de missiles nucléaires sur des sous-marins allemands”. Dans le papier, on pouvait lire : “Enfouis à l’intérieur, sur les ponts 2 et 3, les sous-marins contiennent un secret connu de quelques Israéliens seulement : des ogives nucléaires, suffisamment petites pour être montées sur des missiles de croisières, mais assez explosives pour lancer une attaque nucléaire aux conséquences dévastatrices”. Et de continuer sur le même ton dramatique : “C’est l’un des secrets les mieux gardés de l’histoire militaire moderne. Quiconque en parle ouvertement en Israël encoure le risque d’une longue peine d’emprisonnement”. Plus de doute, martèle le magazine, “avec l’aide de la technologie maritime allemande, Israël a réussi à se créer un arsenal nucléaire flottant : des sous-marins à la capacité nucléaire”. Doit-on qualifier cette “révélation” de gigantesque scoop ? Netanyahou et Merkel devaient-ils s’en trouver embarrassés ? Les ennemis d’Israël en ont-ils tiré des renseignements classés secrets ? Un débat en Allemagne exigeant que Berlin cesse la coopération maritime avec Israël en a-t-il découlé ? Les intérêts israéliens ont-ils été endommagés ? Non. Pas du tout. En réalité, il se dit en Europe que Jérusalem n’aurait pas pu rêver d’un meilleur scoop. Le papier a créé le doute dans l’esprit des Iraniens : l’Etat hébreu a-t-il bel et bien cette capacité de seconde frappe nucléaire ? Semer le doute dans l’esprit de l’ennemi est toujours une bonne chose. L’article du Spiegel pourrait bien être une pièce du gigantesque puzzle mis en place par Israël ces derniers mois. L’objectif ? Donner l’image d’un pays qui, si l’Iran ne cesse pas ses activités d’enrichissement nucléaire, n’hésitera pas à attaquer. Cette impression s’est créée dans un roulement de tambours permanent orchestré depuis le début de l’hiver dernier et alimenté par toute la classe politique israélienne. Du président Peres à Netanyahou au ministre de la Défense Ehoud Barak, en passant par différents ministres régaliens et autres fuites de “hauts cadres”. Le Premier ministre a comparé la menace nucléaire iranienne à la Shoah, tout en soulignant que désormais, Israël était capable de se défendre. Barak a parlé d’une “zone d’immunité”, ce laps de temps au cours duquel Israël pouvait attaquer la République islamiste avant que celle-ci ne fortifie ses installations, rendant les frappes ineffectives. Et Peres avait déclaré en novembre dernier que les chances d’une offensive militaire étaient plus grandes que celles d’une négociation diplomatique. Du bluff ?Tout ceci se passait avant même que l’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA) ne publie un rapport en décembre, affirmant que l’Iran accélérait son programme d’enrichissement d’uranium. Et cette atmosphère belliqueuse a rendu plausible l’hypothèse d’une attaque imminente lors de la visite de Netanyahou à Washington, au printemps. Des gens très sérieux, comme le secrétaire à la défense américain Leon Panetta, ont parlé d’une probable attaque israélienne en “avril, mai ou juin”. Avril est venu, puis reparti, tout comme mai et juin. Et nous voilà à la mi-juillet, sans attaque. Ce qui ne veut pas dire que cela n’arrivera pas, mais pour l’heure, ce n’est pas encore arrivé. Dès lors, la question se pose : une attaque était-elle vraiment prévue ou tout ceci n’est en réalité qu’une tactique pour faire pression sur la communauté internationale et l’encourager à prendre des sanctions au plus vite ? Cette interrogation était contenue dans une question posée à Ehoud Barak par le magazine Time, au cours d’une interview publiée la semaine dernière sur son site Internet : “Israël a fait un travail de maître pour placer la question iranienne sur le devant de la table internationale, en particulier en décembre à l’occasion de la publication de l’Agence internationale pour l’Energie atomique”, déclare le Time. “Mais vous ne pouvez rester crédibles éternellement, n’est-ce pas ? Cette pression ne devient-elle pas plus importante que l’attaque en elle-même ?”. En d’autres termes, on ne peut crier au loup qu’un temps. Ensuite, il faut soit le tuer, soit risquer de perdre sa crédibilité. Le Time tenait là quelque chose d’intéressant. Dans certaines capitales européennes- clés, on commence à chuchoter en effet qu’Israël pourrait bien bluffer. Même si on admet que le bluff est constructif parce que les Iraniens sont dans le doute, et que les déclarations belliqueuses de Jérusalem les ont poussés à la table des négociations avec le groupe des 5 + 1 : Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France et Allemagne. On se dit encore que les Américains ne veulent pas d’une attaque avant leurs élections, en novembre, et qu’Israël ne se lancera pas sans l’appui de son allié. Les sondages montrent en effet que les Israéliens ne sont pas enthousiastes à l’idée d’une offensive sans le soutien américain. Seuls 45 % des interrogés pour une étude du Jerusalem Post en avril s’y déclaraient favorables. Or, croient toujours savoir ces mêmes Européens, si une attaque n’est pas populaire dans l’Etat hébreu, Netanyahou, le plus doué des politiciens israéliens, ne risquera pas sa réélection et donc, n’attaquera pas. Toujours selon les mêmes estimations, les Iraniens sont arrivés aux mêmes conclusions de leur côté quand, en particulier, des différences importantes sont apparues entre Jérusalem et Washington lors de la visite israélienne. Certains vont jusqu’à dire que c’est pour cette raison que Téhéran s’est montré peu flexible pendant les négociations avec les grandes puissances, persuadé d’avoir du lest. Mais la perspicacité des Iraniens n’a pas été sans défaut jusqu’à présent. La stratégie de Téhéran s’effriteL’ambassadeur britannique en Israël, Matthew Gould, a récemment déclaré au cours d’une réunion que le groupe des 5 + 1 avait fait preuve d’une impressionnante unité entre ses membres, y compris la Russie et la Chine. Si l’Iran pensait pouvoir détacher les Russes et les Chinois du reste du bloc, il s’est fourvoyé, a continué l’ambassadeur. Les grandes puissances ont présenté un front uni. Des sources proches des négociateurs o n t rapporté que la Russie est bel est bien frustrée par les positions iraniennes. Si elle a clairement exprimé des doutes quant aux sanctions imposées envers Téhéran, elle n’en a pas moins coopéré dans le cadre des négociations. Dans la rivalité américano-russe, la République islamique n’est pas la Syrie. Le soutien de Moscou à Damas est en effet largement attribué à son bras de fer habituel avec Washington. Les Russes soutiennent Assad, en partie parce qu’ils ne veulent pas s’associer à des stratégies établies par d’autres puissances occidentales, mais surtout parce qu’ils ne veulent pas de changement de régime en Syrie. Mais pour l’Iran, la situation est différente ; Moscou s’est montrée plus coopérative que prévu sur le dossier. Une attitude qui a, en retour, influencé les Chinois. La Russie et la Chine ont en effet, selon toute vraisemblance, un “accord de partage du pouvoir informel”. Ce qui mène Moscou à suivre Pékin en ce qui concerne la Corée du Nord et Pékin à suivre Moscou sur le Proche-Orient. En plus de compter sur la dissidence sino-russe, les Iraniens avaient également l’air de croire qu’avec la crise de la dette européenne, ces pays ne maintiendraient pas la décision, prise plus tôt dans l’année, de soumettre le pétrole iranien à un embargo. Mais, surprise, l’embargo a bel et bien pris effet, à partir du 1er juillet. Ces sanctions, selon l’ambassade britannique, devraient coûter 8 milliards de dollars par trimestre à la République islamique. Pour en revenir à la question du Time Magazine, voici la réponse d’Ehoud Barak : “Je ne sous-estime pas notre contribution”, a répliqué le ministre de la Défense. “Probablement qu’indirectement, nous avons eu une certaine influence sur la clarté de position de la communauté internationale. Et je crois que sur le terrain, les Iraniens réagiront à une combinaison de carottes et de bâtons”. Problème pour Israël : le seul à avoir agité un “gros bâton” au cours des dernières négociations n’est autre que l’Etat hébreu. Or, comme l’a récemment formulé un diplomate israélien, les Iraniens ne cesseront leurs activités que lorsqu’ils seront persuadés de l’imminence d’une attaque militaire. Qu’ils n’aient toujours pas changé de cap, ou ne se soient pas montrés plus conciliants, prouve qu’ils ne sont toujours pas convaincus. La question reste de savoir si Israël est sur le point d’attaquer. Car pour l’heure, Netanyahou et d’autres membres du gouvernement ont beau critiquer les négociations entre le groupe des 5 + 1 et Téhéran, ils n’ont notoirement pas encore appelé à les saborder.