Elle est chercheuse à l’Université d’Ohio, aux États-Unis, mais également une figure de premier plan du programme Fulbright, du centre d’Etudes allemandes et européennes à l’Université de Haïfa. Le Jerusalem Post a voulu connaître sa vision des relations israélo-allemandes, depuis la Seconde guerre mondiale. Carole Fink a accepté de revenir sur ce lien bilatéral pas tout à fait comme les autres. En dépit d’un passé des plus houleux, l’Allemagne est aujourd’hui considérée comme un des alliés les plus solides d’Israël en Europe. Certes, Berlin poursuit une politique de “rééquilibrage géopolitique”, irritante pour bien des descendants de victimes de la Shoah. Mais elle contribue également à la défense d’Israël, en particulier au sein de la marine militaire, notamment par la construction et la subvention de sous-marins, que beaucoup prévoient comme indispensables dans un prochain conflit ouvert avec un Iran nucléaire. ■ Quelles étaient les inclinaisons de l’Allemagne envers Israël avant l’Ostpolitik [Politique de partenariat privilégié avec les pays d’Europe de l’Est débutée par Willy Brandt en 1969] ? Ce qui est intéressant, c’est que juste après la guerre, il y a eu un grand silence. Chaque côté était occupé à panser les plaies de la catastrophe qu’il venait de vivre. Il a fallu attendre 1952 - pour tout un tas de raisons compliquées - pour que l’Allemagne de l’Ouest et Israël ratifient au Luxembourg un Accord de Réparations. ■ Quelles ont alors été les réactions en Israël ? Les plus grandes protestations qui soient. Aucune des deux parties n’était vraiment enthousiaste quant à cet accord. Israël peinait financièrement à intégrer l’afflux de tous ces Juifs rescapés des camps, mais aussi du monde arabe. L’Etat hébreu avait réclamé de l’aide à ses alliés, mais tous lui avaient adressé une fin de non-recevoir. Les Etats-Unis lui ont même déclaré : “Tournez-vous donc vers l’Allemagne”. Les pressions ont alors commencé sur les Allemands pour qu’ils assument des réparations financières. Les négociations se sont montrées difficiles entre les deux pays, qui, jusque-là n’avaient aucun contact et aucun intérêt à en avoir. Puis, un accord a finalement été conclu en 1965. Il incluait des réparations financières non seulement envers les survivants de la Shoah, mais aussi envers l’Etat d’Israël. C’est avec peine qu’il a obtenu l’aval des deux Parlements : Menahem Begin [chef du parti Herut] avait initié des manifestations devant la Knesset, et le chancelier allemand Konrad Adenauer vivait des moments difficiles au Bundestag. Il a dû convaincre ses rivaux socialistes de voter, car son propre parti était contre. Mais cet accord a posé d’une certaine manière la première pierre de la relation bilatérale Israël-Allemagne. Certains parlent de “Période dorée” sous les mandats d’Adenauer et Ben Gourion, mais en réalité, la période était bien plus grise qu’autre chose. Plusieurs incidents désagréables ont eu lieu. Comme les scientifiques allemands partis construire des roquettes en Egypte à la fin des années 1950, les profanations de tombes juives en Allemagne de l’Ouest et, bien sûr, le procès Eichmann. Ce n’est qu’au début des années 1960 que l’atmosphère se réchauffe. Les jeunes Allemands viennent alors en Israël et se portent volontaires dans les kibboutzim. Les liens se renforcent entre les syndicats des deux pays, et même entre les Eglises protestantes allemandes et l’Etat hébreu. Pour autant, la relation était faite de hauts et de bas, ce qui était compréhensible. Le ministère des Affaires étrangères était encore rempli d’anciens fonctionnaires du Troisième Reich, qui avaient leurs propres avis sur la question du Moyen-Orient. Côté israélien, les passeports délivrés par Jérusalem permettaient d’aller partout dans le monde, sauf en Allemagne. Quand Volkswagen a décidé de s’implanter ici, un speaker radio avait refusé d’annoncer l’information. Puis à la fin des années 1950 et au début des années 1960, pour une courte période - et grâce aux Etats-Unis - l’Allemagne a commencé à approvisionner Israël en armes. Une histoire bien compliquée qui, lorsqu’elle a été découverte, a fait grand bruit. Les Allemands ont fait marche arrière, de peur de se mettre les Arabes à dos : ils étaient devenus de gros consommateurs de pétrole. En 1965, le successeur d’Adenauer, Ludwig Erhard, a donc décidé de ne plus approvisionner l’Etat hébreu en armes, mais d’établir de véritables relations diplomatiques bilatérales. Avant cela, il n’y avait eu ni ambassadeurs, ni échanges formels. Les Allemands ont ainsi sacrifié leurs relations avec 10 pays arabes qui ont rompu tout lien diplomatique avec Bonn. C’était sérieux. Mais d’un point de vue germanique, il était alors indispensable d’avoir des relations normales avec Israël. Le rapport était asymétrique : dans les années 1960, l’Allemagne de l’Ouest était le plus gros exportateur industriel au monde, un membre de l’OTAN, protégé de l’URSS par le bouclier nucléaire américain et un demi-million de troupes américaines envoyées en Allemagne. Alors qu’Israël n’était encore qu’un petit Etat, relativement pauvre. Et bien sûr, il y avait le poids du passé, lourd des deux côtés. ■ De nombreux descendants de victimes de la Shoah ont grandi en considérant les Allemands comme des “deutsche Schweinehunde”, barbares ignobles... Exactement. Dans ses mémoires, Amos Oz raconte quand, pour la première fois de sa vie, il a pris le train, et s’est s’aperçu qu’il s’agissait d’une construction allemande. Il a alors paniqué, car d’une certaine façon, dans la conscience de bon nombre de Juifs, les Allemands, les trains, les wagons font partie de notre monde cauchemardesque. Jusqu’à ce qu’Israël ait fait ses preuves en 1967, il y avait cette peur permanente ici, en Europe et aux Etats-Unis, de voir se produire une possible extermination de l’Etat juif. Et d’ailleurs, lors de cette guerre, il y a eu une grande vague de soutien pour Israël, notamment de la part de la société allemande dans son ensemble. Mais tous n’ont pas salué la victoire de l’Etat juif. Comme le mouvement pacifique allemand et les groupes anarchistes et anti-colonisation. Ou la droite allemande, qui haïssait Israël. Bien sûr, les néo-nazis ont condamné les Israéliens. Mais cela a aussi été le cas des mouvements étudiants et des radicaux, d’où est issu Günter Grass. Pourtant, il était pro-israélien en 1967, du moins en apparence. ■ Peut-on vraiment dire que Grass était pro-israélien ? N’était-il pas un vétéran de la Waffen-SS ? Günter Grass a effectivement été un nationaliste enragé. À l’âge de 17 ans, il a rejoint la Waffen-SS. Puis en 1961, il s’est rendu célèbre pour avoir écrit Le Chat et la souris, devenu l’icône des Allemands des années 1960. Pour la première fois, ce livre faisait éclater les horreurs de la période nazie à la figure de la jeune génération. Celle dont les parents refusaient de parler de ce qui s’était passé, car la Shoah était taboue dans les familles. Près de 10 millions d’Allemands avaient adhéré au Parti nazi, donc en 1960, presque un jeune sur deux avait un parent nazi. La guerre des Six Jours a alors constitué un électrochoc pour les Allemands qui observaient Israël. Car soudain, David s’est transformé en Goliath. ■ Est-ce que dans ce changement de perception d’Israël par l’Allemagne, en 1967, on peut voir un élément inhérent d’antisémitisme ? Un peu. Peu de gens le savent, mais lorsqu’en 1967, le camp arabe vaincu a lancé un embargo sur son pétrole pendant un mois, les Allemands ont pris peur. Cela représentait une menace pour leur économie, en particulier en cette époque d’après-guerre où leur croissance s’essoufflait. Le monde avait connu une embellie entre 1945 et 1965 parce qu’il y avait tant à reconstruire, mais après 1965 l’économie s’est ralentie. En partie du fait des dépenses colossales américaines et soviétiques dans l’armement. Si bien qu’en 1966/1967, les Allemands faisaient connaissance avec le chômage. Et la crise du pétrole de 1967 leur a alors montré à quel point le Moyen-Orient était explosif. Les Soviétiques avaient leurs ramifications sur place. Une donnée dangereuse pour Berlin, d’une part à cause des enjeux du pétrole, mais aussi parce que l’Allemagne prenait soudain conscience qu’une troisième guerre mondiale pouvait être déclenchée dans la région. Les avis se sont alors divisés au sein de l’opinion publique allemande. Certains considéraient comme un devoir moral éternel que de protéger inconditionnellement Israël. D’autres en revanche pensaient : certes, il est de notre devoir de protéger Israël, mais il y a d’autres victimes aussi, dans l’autre camp. ■ Celui des Arabes palestiniens ? En 1967, les Palestiniens ont été les principaux perdants de la guerre. Et certains, comme le chancelier allemand Willy Brandt, lui-même un ancien exilé, éprouvaient une certaine sympathie à leur égard. Il y avait aussi des Allemands qui se sentaient responsables de la détresse palestinienne. D’autres encore avaient peur des Palestiniens. Les années 1960 et 1970 ont vu l’émergence du terrorisme palestinien, culminant aux Jeux Olympiques de Munich en 1972. Ce dernier épisode a constitué un cauchemar total pour l’Allemagne. Elle n’était absolument pas prête à cela. Et s’est sentie humiliée. Et bien sûr, il y avait les Allemands qui n’aimaient pas les Juifs, tout simplement. Pour eux, Israël était un véritable problème. Les choses se sont encore envenimées en 1973, avec la guerre de Kippour, qui a été perçue comme pouvant escalader vers quelque chose de vraiment grave. Les Etats- Unis et l’URSS s’opposaient, et entre les deux, les Arabes utilisaient le pétrole comme arme pour miner les économies occidentales. L’Europe était en pleine croissance et l’Allemagne, à présent membre de l’Union européenne. Les Allemands se sont jetés sur l’Europe comme ouverture sur le monde, et ont adopté un point de vue plus européen, en faveur du retrait d’Israël des territoires occupés. ■ Israël a-t-il perçu cela comme une trahison ? Oui, absolument. D’un côté, les Etats-Unis étaient un allié indispensable à Israël, et de l’autre côté le secrétaire d’Etat de l’époque Henry Kissinger adoptait à notre égard une politique ambigüe. Les Allemands ont alors montré, entre 1973 et 1974, leur volonté de normaliser leur relation à Israël, pour un partenariat plus solide, mais moins empreint d’émotions. Dans les années 1970, l’Allemagne affiche aussi de meilleures relations avec l’URSS, et, au grand dam des Israéliens, rejoint l’ONU, devenant ainsi un des premiers pays à permettre une représentation aux Palestiniens. Berlin avait donc perdu son innocence, la République germanique avait fait son entrée dans le grand monde et savait montrer ses muscles. Mais la vraie crise allait venir en 1982, avec la guerre du Liban. Les Européens, opposés au conflit, ont été ignorés et la relation s’est alors énormément tendue entre le Chancelier allemand et le Premier ministre Menahem Begin. Certes, à chaque génération, de constants rappels au passé avaient de lourds impacts sur les Allemands. Mais Berlin était occupée à maintenir sa place croissante parmi les nations et ses ambitions ne cadraient pas forcément avec celles d’Israël. L’Allemagne aspirait à la réunification. A devenir une puissance économique et à trouver la sécurité. Ainsi, dans les années 1980, vont se dérouler quelques moments épiques. Il y a eu ainsi la visite controversée de Ronald Reagan à Bitburg (Ndlr : le président américain avait été invité par Helmut Kohl pour signer le réchauffement diplomatique entre les deux pays, à se rendre dans un cimetière comprenant des tombes SS). Et bien sûr, toutes les questions liées à la réunification allemande en 1990. Les Français et les Polonais n’étaient pas les seuls à s’en inquiéter, les Israéliens aussi étaient concernés. Jusqu’en 1981, l’Allemagne a connu des temps agités. Puis il y a eu de nouveaux gouvernements, ceux de Gerhard Schroeder et aujourd’hui d’Angela Merkel. Les hommes et les femmes au pouvoir n’ont rien à voir avec la Shoah. A présent l’Allemagne est la première puissance de l’Union européenne, c’est elle qui donne le ton en matière de décisions économiques. En ce qui concerne le Moyen-Orient, les intérêts de l’Europe sont bien différents de ceux d’Israël ou des Etats- Unis. Mais le problème, c’est que l’Europe n’est pas unie. ■ L’Allemagne n’a donc plus peur de déclarer son désaccord avec Israël ? Bien des Israéliens se demandent ainsi pourquoi Berlin ne fait pas plus pour condamner les violations des Droits de l’homme au sein de l’Autorité palestinienne. La politique allemande de “rééquilibrage” ne virerait-elle pas, par hasard, vers une attitude anti- Israël ? Je ne peux pas parler à la place des Allemands. Mais je pense que dans leur perspective, il existe une asymétrie entre la puissance d’Israël et les faibles moyens des Palestiniens. J’ai l’impression que les Allemands se sentent vraiment responsables pour les Palestiniens. Et bon nombre d’entre eux sont convaincus qu’à travers la Shoah, ils sont à l’origine de la création de l’Etat d’Israël, et donc des souffrances des Palestiniens. Depuis 1967 et surtout depuis 1973, le discours officiel allemand consiste à dire qu’Israël devrait se retirer des territoires occupés et procéder à la création d’un Etat Palestinien. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement la position de l’Allemagne, c’est celle de l’Europe.■ Quelles sont les perspectives pour les relations Israël- Allemagne ? A l’heure actuelle Berlin reste un des plus grands alliés de l’Etat juif, mais les relations resteront elles aussi cordiales à l’avenir ? Je suis d’un naturel optimiste. Je pense qu’il y a encore beaucoup de zones à développer. Sur le plan culturel, en particulier, où tout reste à faire. Il y a aussi énormément d’Israéliens vivant à Berlin, qui ont un grand potentiel. Au niveau politique, je pense que liens vont s’intensifier. J’aimerais d’ailleurs voir davantage de consultations et de compréhension mutuelle. Les deux pays ont tout à y gagner.