Un Etat d’Israël comprenant toute la Judée et Samarie. Tel était l’idéal d’Itzhak Shamir, malgré des revirements politiques qui l’ont fait évoluer de la droite du mouvement sioniste vers une position plus centriste et normative. La droite admirait son inébranlable défense de la Terre d’Israël, tandis que la gauche critiquait son inflexibilité. Mais même ses détracteurs admiraient son intégrité indéfectible, sa rare modestie, son courage, son esprit de famille et son patriotisme. Ancien agent du Mossad, député du Likoud et porteparole de la Knesset, il devient ministre des Affaires étrangères en 1983 avant d’être parachuté Premier ministre, suite à la soudaine démission de Menahem Begin. Se retrouvant à la tête du pays dans l’une de ses périodes les plus troublées, les experts lui prédisent la défaite aux élections suivantes, ou même au sein de son propre parti, lequel abrite quelques personnalités plus charismatiques que lui. Mais le scrutin arrive et ni le Likoud ni les travaillistes ne parviennent à établir de coalition. Shamir et Shimon Peres forment alors un gouvernement d’union, alternant les postes de Premier ministre et de ministre des Affaires étrangères au terme de deux ans de mandat. Ensemble, ils assurent un leadership solide et supervisent le retrait militaire du Liban, tout en relançant l’économie après l’une de ses pires récessions. En 1988, l’ombre de l’Intifada débutée l’année précédente plane sur l’élection que Shamir gagne contre Peres. Des désaccords sur le processus de paix mènent les travaillistes à rompre l’union nationale, après une tentative avortée de Peres de retirer le pouvoir à son opposant. Ironiquement, Shamir, qualifié de dur par beaucoup, sera le premier Premier ministre à négocier avec les Palestiniens, sous la pression des Etats-Unis, lors du sommet de Madrid en 1991. Mais largement battu par Itzhak Rabin au scrutin de 1992, il sert quelques années de plus à la Knesset avant de se retirer de la vie politique pour mener une paisible existence à Tel-Aviv, en compagnie de son épouse bien-aimée, Shoulamit. Du Beitar au Lehi Shamir voit le jour à Ruzinov, en Pologne, le 22 octobre 1915, fils de Schlomo Ben-Menachem Itzhak Yezernitsky. Elève du Lycée hébraïque de Bialystok, connu pour ses fortes tendances hébraïsantes et sionistes, il étudie ensuite le droit à l’Université de Varsovie. Il fait son aliya en 1935 pour poursuivre ses études à l’Université hébraïque. En Pologne, il est membre du Beitar, mouvement de jeunesse révisionniste. A Jérusalem, après les émeutes arabes de 1936, il rejoint l’Irgoun, l’organisation militaire nationale et souterraine. Il n’oubliera jamais la mort tragique de son père, assassiné pendant la Shoah par des fermiers polonais de sa connaissance, auprès de qui il était venu chercher refuge après avoir sauté d’un train de la mort. La soeur d’Itzhak, son mari et leurs trois enfants, sont également tués par un garde forestier qui avait travaillé pour eux et chez qui ils tentaient de se cacher. Leur sort hantera Shamir toute sa vie. Il dira ainsi plus tard : “Les Polonais sont abreuvés d’antisémitisme en même temps que de lait maternel”. En 1940, alors que l’Irgoun décide d’une trêve avec les Britanniques, le temps de la guerre, Shamir est face à un lourd défi : rejoindre ses camarades de l’Irgoun qui, comme leur chef David Raziel, ont été libérés du camp britannique de Sérafand et se portent volontaires pour combattre les nazis. Ou rallier le groupe Stern, une faction dissidente de l’Irgoun dirigée par Yaïr Avraham Stern, qui continue de combattre l’occupation anglaise et s’oppose à l’enrôlement volontaire des Juifs dans l’armée de George V. Ce sera le groupe Stern, devenu Lehi, après la mort du leader tué par les officiers du Département d’investigation criminelle mandataire britannique, le 12 février 1942. Shamir perçoit alors les Anglais comme un ennemi, des occupants qui empêchent la libération de la Terre d’Israël. Le Livre Blanc de 1939 le persuade que le Royaume-Uni ne respecte pas la contribution des Juifs à l’effort de guerre du Yishouv, et demeurera toujours aux côtés des Arabes, leur offrant un Etat et maintenant les Juifs dans une éternelle minorité en Terre sainte. Sabotage, attaques armées et exil à Djibouti Son nom de guerre dans le groupe Stern est Michael, d’après Michael Collins, qui mènera l’armée républicaine irlandaise à l’affrontement avec l’Angleterre. Dans ses mémoires, il raconte la difficulté, alors que les Britanniques combattent l’Allemagne presque seuls, à motiver un petit groupe de Juifs à ne pas se rallier aux troupes de Sa majesté et à continuer à se battre pour la liberté. A la mort de Stern, Shamir, qui était son bras-droit, devient membre d’un triumvirat qui dirige et coordonne les opérations. A voir son air aimable et ses manières de gentleman, difficile d’imaginer ce qu’il est pourtant : un homme à la discipline de fer, totalement dédié à sa cause souterraine. Ce n’est qu’en 1994 qu’il admettra avoir ordonné l’exécution d’un mauvais élément du groupe Lehi. Une décision cauchemardesque et parmi les plus difficiles de sa vie. “L’homme avait perdu la tête”, écrit Shamir. “Il était extrémiste, fanatique, incapable de loyautés personnelles ou même de fraternité ordinaire. Il menaçait de tuer ses camarades et de commettre des attentats contre des Juifs... Je savais devoir prendre une décision fatidique et je ne m’y suis pas dérobé”. Clamant qu’il n’avait pas d’autre choix, Shamir a néanmoins nommé sa fille Guiladi d’après cet homme. De nombreuses autres opérations controversées du Lehi ont marqué l’Histoire. En novembre 1944, deux membres du commando, Eliahou Hakim et Eliahou Bet-Zouri, assassinent Lord Moyne, ministre britannique des Affaires du Proche- Orient, au Caire. Ils seront arrêtés et pendus en mars 1945. En juillet de la même année, alors que les Britanniques ne semblent pas vouloir modifier le Livre blanc et continuent d’empêcher l’immigration juive et l’acquisition des terres, le Lehi et l’Irgoun tombent d’accord pour oeuvrer de concert. Rejoints par la Haganah, ils fondent le Mouvement de résistance juive pour combattre les politiques britanniques. Le Lehi se charge des opérations de sabotages et des attaques armées d’infrastructures militaires. Les membres haïs du Département d’investigation criminelle mandataire sont des cibles de choix. Des expropriations sont menées pour lever des fonds. Les radios clandestines relaient la propagande. En avril 1947, le groupe de résistance envoie des bombes par la poste aux hommes d’Etat britanniques qui ont empêché l’accès de la Palestine aux rescapés juifs. Shamir est arrêté par deux fois, en 1941 et en 1946. Il parvient à s’échapper. La seconde fois, il est envoyé dans un camp de détention en Erythrée. Avec Arié Ben- Eliezer, membre du groupe Herout, ils creusent un tunnel de sortie sous les barbelés. Shamir atteint Djibouti, où les Français finiront par lui accorder l’asile politique. Il se rend en France, mais retourne en Palestine au mois de mai 1948, alors que la guerre d’Indépendance a éclaté. Le 29 mai, la plupart des membres du Lehi ont rejoint la toute nouvelle Tsahal. A l’exception d’un petit groupe de résistants conduits par Shamir. Le Lehi ne sera finalement dissous qu’après l’assassinat du médiateur de l’ONU, le Comte Folk Bernadotte à Jérusalem, le 17 septembre 1948. Shamir, accusé d’avoir commandité l’attaque, est arrêté lors d’une arrestation de masse de membres du Lehi, organisée par le nouveau gouvernement israélien. Il sera relâché plus tard. Ses années dans l’ombre s’achèvent. Sa vocation ? Servir le peuple juif Shamir s’est marié et devient père de deux enfants. L’adaptation à la vie civile lui est difficile. La nouvelle majorité travailliste au gouvernement n’est pas toujours tendre avec ses anciens opposants. Parmi d’autres emplois, l’ancien guérillero dirige un temps une association de cinéma. Son retour au service public se fait en 1955, lorsque David Ben Gourion approuve personnellement sa nomination au Mossad. Il y restera 10 ans, dont la majorité à Paris, apprenant à parler le français couramment. Sa réputation dans la célèbre institution est d’être un agent très fiable, et un “brillant homme de terrain”. Il n’évoquera jamais publiquement son travail d’espion. En 1965, il se retire du Mossad et retourne aux affaires, dirigeant une petite entreprise de caoutchouc près de Kfar Saba. C’est à cette époque qu’il commence à consacrer ses soirées et ses week-ends au parti Herout de Begin. En 1973, il est 27e sur la liste du Herout et entre à la 8e Knesset du pays. Il siège dans la commission de défense, des affaires étrangères et d’Etat. Trois ans plus tard, grâce à son expérience passée avec les Juifs d’Union soviétique, Shamir établit un nouveau département russe au parti et devient membre de l’exécutif du Herout. Aux élections suivantes, suite à la victoire du Likoud, il devient porte-parole de la Knesset. Et ne se plaint pas de ne pas avoir été choisi par Begin pour un poste ministériel. Dans ses mémoires, il écrira que le peuple juif a toujours souffert de l’ambition personnelle de ses dirigeants. Tout ce qu’il voulait, c’était servir le peuple juif. La réticence de Begin à le nommer avait sans doute à voir avec sa dureté de ton concernant les affaires étrangères et la défense. En 1978, Shamir s’abstient de voter à la Knesset sur les accords de Camp David. Idem en mars 1979, pour le traité de paix avec l’Egypte. La mue du faucon en colombe1980 : Moshé Dayan démissionne du ministère des Affaires étrangères, en désaccord avec Begin sur l’accord d’autonomie aux Palestiniens. Shamir, surprenant ses détracteurs, est nommé à ce poste sensible en dépit de ses vues politiques. Il a un bon sens des relations publiques et croit à la nécessité de défendre efficacement la cause d’Israël à l’étranger. Et de se lancer dans un incessant travail de liaison avec l’Europe, l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie. Shamir se révèle alors infatigable. Il lit chaque dépêche, chaque rapport déposé sur son bureau. Sa mémoire s’avère excellente, il s’intéresse aux détails et se montre ferme avec ses subordonnés. Il a également à coeur de démentir l’image d’ex-Lehi intraitable qui lui colle à la peau. Il devient plus tolérant aux opinions des équipes diplomatiques encore en poste depuis l’époque travailliste, envisage progressivement le compromis sur certaines questions, tout en en croyant indéfectiblement à l’unité de la Terre d’Israël, y compris la Judée et la Samarie. La commission Kahane sur les massacres de Sabra et Chatila à Beyrouth le blâme pour n’avoir rien fait après avoir appris que les phalangistes chrétiens y tuaient des civils palestiniens. Mais contrairement à Begin et à Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, il n’est pas considéré comme l’un des stratèges de la guerre du Liban et n’est pas sérieusement inquiété. Epuisé, Menahem Begin se retire soudain de la vie politique en 1983. Le 1er septembre 1983, Shamir lui succède à la présidence du Herout par 436 voix contre 302. On s’attend à ce qu’il suive la voie de son prédécesseur. Après l’impasse des élections de 1984, Peres et Shamir forment un gouvernement d’union. Premier ministre de 1986 à 1988, puis réélu ensuite Premier ministre en 1988, Shamir atteint le sommet de sa carrière. Il continue d’envisager différentes possibilités pour la reprise du sommet pour la paix à Genève avec les Etats-Unis, tout en soutenant en parallèle les implantations juives “partout en Israël”. A partir de 1988, il semble adoucir ses positions et paraît moins attaché aux Accords de Camp David sur l’autonomie. Il revoit sa propre version des termes de l’Accord, afin de pourvoir servir de base aux pourparlers avec les Américains. En échange d’un gel de l’administration américaine sur une conférence internationale pour la paix israélo-palestinienne, il se montre même prêt à négocier sur certaines demandes arabes. En 1991, il est entièrement partant pour le sommet de Genève pour la paix. Discret jusqu’à la fin Durant la guerre du Golfe en 1992, à la demande des Etats-Unis, il se retient de riposter aux Scuds irakiens. Il admettra plus tard qu’il s’agissait d’une des décisions les plus difficiles de sa vie. Mais entrer en guerre aurait pu détruire la coalition dirigée par les Etats-Unis et mener à un conflit régional, voire mondial, selon lui. “ Un leader se doit de mener son peuple et d’assumer l’entière responsabilité de ses actions”, notera-t-il. Aux élections de 1992, Shamir semble sous-estimer la popularité de Rabin. Il ne peut croire que cet ancien général militaire puisse offrir au pays ce qu’il semble désirer le plus : des efforts plus actifs pour la paix. Il lui semble également inconcevable qu’un gouvernement israélien puisse reconnaître l’OLP, qu’il considère comme une organisation terroriste dont la destruction d’Israël est le but ultime. Mais Rabin remporte largement le scrutin et Shamir quitte ses fonctions. L’éditeur britannique Lord Weidenfeld l’avait persuadé dès 1987 d’écrire ses mémoires et l’homme d’Etat dicte bientôt ses souvenirs une fois par semaine. Les amateurs d’anecdotes croustillantes resteront cependant sur leur faim. Shamir demeure un homme discret, sans goût aucun pour le drame, privilégiant les questions publiques. Il n’évoque pas non plus ses dix années au Mossad. Le livre est pour la plupart consacré au Lehi et à la lutte pour l’Indépendance d’Israël.