Uzi était en randonnée au Chili avec des amis pendant ses congés. Meir, qui vient de passer 40 ans au sein de l’entreprise, travaillait aux dernières améliorations d’une nouvelle génération de missile air-to-air. Salva a présenté un programme informatique révolutionnaire au coeur de l’ensemble du système. Tous trois, qui pour des raisons de sécurité ne peuvent être nommés que par leurs prénoms, font partie de l’une des équipes des technologies de pointe en Israël : les concepteurs du Dôme de fer. Pour un grand nombre d’Israéliens, l’année qui s’est écoulée a été l’année Dôme de fer. La batterie a été activée avec succès pour la première fois en avril 2011. Et les dernières séries de violence avec la bande de Gaza, en mars dernier, ont révélé des performances que même les concepteurs ne soupçonnaient pas. Conçu par Rafael, le Dôme de fer est l’unique système au monde capable de détecter, suivre et intercepter roquettes Katiousha et autres Kassam de courte portée. Comme celles qui constituent l’ossature de l’arsenal grandissant du Hamas, du Djihad islamiste et du Hezbollah. A titre d’exemple, en mars dernier, trois batteries du Dôme de fer ont été déployées dans le sud d’Israël et ont intercepté 60 roquettes en provenance de la bande gazaouie, permettant ainsi d’atteindre un taux d’interception proche des 90 %. En 2011, le taux s’élevait à 75 %. Conçue pour neutraliser les roquettes d’une portée de 4 à 70 kilomètres, une batterie du Dôme de fer se compose d’un radar aux missions multiples fabriqué par l’industrie aérospatiale israélienne et de trois lance-missiles, chacun équipé de 20 intercepteurs, appelés Tamirs. Le radar permet aux opérateurs du Dôme de fer de prévoir quel site sera visé par l’ennemi, et ainsi de décider ou non d’intercepter la roquette dans le cas où elle toucherait une zone dégagée. L’ouverture d’un “champ de manoeuvre diplomatique” Les institutions du ministère de la Défense espèrent que le Dôme de fer, associé à d’autres systèmes de défense qu’Israël est en train de développer, va permettre aux ennemis d’Israël de comprendre que l’investissement budgétaire dans des missiles et des roquettes n’est à présent plus rentable. Si tel était le cas, le Dôme de fer pourrait un jour s’octroyer le mérite d’avoir modifié complètement la stratégie d’Israël au Moyen Orient. Pour l’heure, il a déjà un impact sur la façon dont Israël conçoit sa manière de faire la guerre. Imaginez que les 60 roquettes tirées sur Beersheva, Ashdod et Ashkelon en mars et interceptées par le Dôme de fer aient atteint leurs cibles. L’ampleur des dégâts aurait pu être très lourde, de même que le nombre de victimes potentielles. Et si cela était arrivé, le gouvernement se serait confronté à une pression massive de la part du public pour que Tsahal lance une offensive terrestre contre Gaza, afin d’arrêter les tirs de roquettes, comme cela avait été le cas la veille de l’opération Plomb durci, fin 2008. Mais le Dôme de fer a permis d’éviter une telle situation. En clair : le Dôme de fer offre au gouvernement ce qu’on pourrait appeler “un champ de manoeuvre diplomatique”. C’est-à-dire la possibilité de réfléchir avant d’agir et de passer en revue toutes les options, avant de lancer des opérations à large échelle qui provoqueraient immanquablement des pertes humaines. Uzi, manager du projet Dôme de fer, se souvient de l’appel qu’il a reçu au Chili alors qu’il prévoyait de partir pour une autre randonnée. L’appel provenait des quartiers généraux de Rafael dans le nord. A l’autre bout du fil, il entend son responsable : “Rentre. On a besoin de toi”. Genèse d’un système unique Il avoue qu’au début, il n’était pas complètement convaincu de la création d’un tel système. “A première vue, cela représentait un défi majeur”, explique-t-il lors d’une interview cette semaine. “Mais dernièrement, le mot ‘impossible’ ne fait plus partie de mon vocabulaire”. D’après Meir, qui prendra sa retraite la semaine prochaine après plus de quatre décennies en tant que concepteur de missile, une des clés du succès provient du travail fait précédemment sur les missiles air-to-air, comme Python, par de nombreux membres de l’équipe. “Il existe des missiles qui ont besoin à la fois de voler et d’atteindre leur cible”, explique-t-il. “Dans un cas, c’est un avion. Dans l’autre, c’est un autre projectile”. Pourtant, alors même que le travail allait bon train, il y avait toujours certains membres de l’équipe ou des représentants des institutions de la Défense qui n’étaient pas complètement convaincus. Roni, l’un des managers en chef du projet, qui vit dans le nord et qui a passé, avec sa famille, une large partie de son temps dans un abri contre les bombardements lors de la seconde guerre du Liban en 2006, déclare que le plus grand succès pour les concepteurs du Dôme de fer a été de créer un système en partant de zéro et cela en à peine trois ans. “En fait, tant que vous ne le voyez pas, vous avez du mal à croire que c’est possible”, explique-t-il. Après le succès du premier test d’interception, l’équipe a compris qu’elle était dans la bonne voie, mais qu’il y aurait encore du travail avant de pouvoir fournir une batterie opérationnelle à la division de l’armée de l’air israélienne. Cela a finalement été possible en 2010. Après avoir reçu 4 batteries, l’IAF en a commandées plusieurs autres grâce à des aides financières qu’Israël avait reçues des Etats-Unis. Dernièrement, l’IAF a indiqué qu’environ 13 batteries seraient nécessaires pour fournir une défense efficace contre les roquettes à courte portée venant du Liban et de Gaza. Le jour de la première interception opérationnelle en avril 2011, l’équipe prenait un jour de congé exceptionnel dans un centre de Kart à Haïfa. Dans le complexe, aucun réseau téléphonique. Alors quand certains membres sortis dehors ont commencé à sauter de joie, ceux restés à l’intérieur n’ont pas compris d’où venait toute cette agitation. “Au début, on arrivait pas à y croire”, indique Amir, un membre de l’équipe en charge des tests. “Finalement, nous avons compris de quoi il s’agissait, de ce que nous étions en train de faire et combien cela était critique et important”. Relever les défis technologiques Amir se souvient lorsqu’ils ont commencé à travailler sur le projet. Les responsables de Rafael leur avaient alors conseillé d’en parler à leurs proches et leurs familles. Objectif : essayer de conférer aux employés un sentiment de fierté pour leur action. Une fierté chère payée pour l’équipe. Nombreux sont les membres qui ont dû travailler six jours sur sept, venant même parfois au bureau le samedi soir. “Nous n’avons pas vu nos familles pendant cette période, mais au moins, ils savaient ce que nous étions en train de faire”, ajoute Amir. Pour lui, c’était la première fois dans sa carrière que son chef l’encourageait à parler de ce qui couramment est considéré comme top secret. Les principaux défis technologiques étaient plutôt évidents. Le premier problème : comment créer un petit missile comme le Tamir pour intercepter des petites roquettes comme la Katiousha en à peine quelques secondes. Le second : comment fabriquer un système susceptible de faire la distinction entre les cibles de différentes natures et de décider lesquelles intercepter en moins de temps que les quelques secondes mentionnées précédemment. “Tout était très nouveau. Rien de cela n’avait été fait auparavant”, précise Slava qui a aidé à la création du cerveau informatique du Dôme de fer, lequel permet l’exécution de calculs incroyables. Alors, qu’est-ce qui a permis à cette équipe de réussir là où aucune autre n’était parvenue avant ? Etaient-ils plus intelligents que d’autres, ailleurs dans le monde ? “Non”, répond Meir, manager en chef du projet. “Nous avions une contrainte et nous avons su comment l’appréhender afin de faire en sorte que le projet se réalise”, indique-t-il. “Dans ce cas, l’attitude israélienne du “fais-moi confiance” a réellement fonctionné, ce qui nous a conduits à prendre des risques et en fin de compte, à réussir”. Amir ajoute deux autres caractéristiques : le courage et l’audace. “Nous osons davantage et nous avons plus d’audace dans notre manière de faire que d’autres pays et corporations de masse”, dit-il. “C’est en cela que consiste le secret de notre succès”.