13 152 Juifs raflés. Un “échec” pour les autorités françaises qui s’étaient engagées à livrer près de 24 000 Juifs au régime nazi. Une tragédie pour ces Juifs qui croyaient en la protection de la France. Les 16 et 17 juillet 1942, des milliers de personnes ont été arrachées à leur habitation, qu’elles ne reverraient jamais pour l’immense majorité d’entre elles.Ceux qui auront eu la malchance de voir la police frapper à leur porte n’ont eu droit qu’à quelques vêtements, dont des draps, et des vivres pour deux journées. Le tout était à récupérer en quelques minutes avant de prendre ses enfants sous le bras et de monter dans un bus affrété par la préfecture de police de Paris. Pour les célibataires ou les couples sans enfants, le voyage était sans escale : direction le camp provisoire de Drancy. Pour les familles cependant, un lieu de séjour parisien avait été prévu : le Vélodrome d’Hiver, là où se déroulaient les mythiques courses cyclistes de l’époque.Qui étaient les victimes ? Des Juifs, bien entendu, mais des Juifs que le pouvoir nommait “apatrides”. En réalité, beaucoup d’anciens immigrants d’Europe centrale, qui avaient fui l’antisémitisme instauré avec vigueur par le IIIe Reich d’Adolf Hitler. Mais pour des questions d’objectifs chiffrés à atteindre, les enfants, bien que nés français, ainsi que nombre d’adultes naturalisés, ont été déchus de leur nationalité française sur la simple base de leurs origines non françaises et de leur judéité. C’était là une volonté du maréchal Pétain, qui ne voyait pas d’objection à l’arrestation de Juifs, mais à qui l’idée de livrer des Français aux nazis était tout de même un peu déplaisante. C’est ainsi que des personnes vivant en France depuis plusieurs décennies et qui avaient parfois servi dans la Grande Guerre se sont retrouvées parquées au Vel’ d’Hiv’. Comme un gage de bonne volonté de la France à l’Allemagne. Une collaboration sans faille Une des grandes particularités de cette rafle : cette fois-ci, ce n’étaient pas les nazis qui toquaient aux portes. Mais plusieurs milliers de Français qui se sont chargés de la sale besogne à la place de la Gestapo.Représentants de l’ordre, policiers et inspecteurs, ou de miliciens d’extrême droite, heureux de pouvoir mener à bien l’agenda antisémite d’Hitler. La France avait déjà montré beaucoup d’ardeur à la tâche en mettant en place l’une après l’autre ses lois antijuives. Copiées sur les ordonnances allemandes mises en place dans les zones occupées, elles égalaient ces dernières en termes de sévérité. Au programme : le port de l’étoile jaune, en vigueur dès le 7 juin 1942, et qui facilitait grandement la tâche des persécuteurs en zone occupée. Et depuis le 8 juillet 1942, toute vie publique était rendue presque impossible aux Juifs par une nouvelle ordonnance. Il leur était désormais interdit de se rendre dans les cafés, restaurants, cinémas, parcs de jeux... La Rafle des 16 et 17 juillet 1942 n’a pas été mise en place par les Allemands qui auraient donné des ordres à la police française. Son organisation relevait notamment du travail de René Bousquet, alors fraîchement nommé à la tête des services de police du régime vichyste. Bousquet avait pu négocier avec les Allemands une relative autonomie de la police française sous l’occupation, en promettant en retour une collaboration sans faille, notamment concernant la déportation des Juifs. Depuis la conférence de Wannsee en janvier 1942, qui avait réuni les chefs des plus grandes institutions du IIIe Reich, la Solution finale, autrement dit l’éradication du peuple juif, avait été formellement décidée. Objectif pour les Allemands : déporter le plus possible de Juifs d’Europe vers les camps de la mort, Auschwitz en tête. L’opération “Vent Printanier”, doux euphémisme, désignait la mise en place de déportations massives de Juifs à l’échelle européenne. En France, la rafle du Vel’ d’Hiv’ ne concernait que les Juifs de Paris ou alentour - mais il ne faut pas oublier que de nombreuses autres rafles ont eu lieu à la même période, même dans ce que l’on appelait “la zone libre” (sud de la France dirigé par Vichy). C’est l’unique situation lors de la Seconde Guerre mondiale où des Juifs ont été arrêtés depuis un territoire où ne se trouvait aucun allemand. Et la rafle du Vel’ d’Hiv’ sera aussi la plus importante, en nombre de personnes, des arrestations de masse qui ont visé les Juifs en France. Hommes, femmes, enfants, vieillards C’est avec le SS Carl Oberg, alors chef de la police allemande en France, et le SS Theodor Dannecker que René Bousquet et son délégué Jean Leguay organisent la rafledu Vel’ d’Hiv’. Leur tâche est facilitée par le fichier Tulard, du nom du sous-directeur du service des étrangers et des affaires juives à la préfecture de police de Paris, de 1940 à 43. Ce fichier, constitué en 1940 suite au début de l’occupation allemande et au vote du “Statut des Juifs” par le régime de Vichy, répertoriait avec minutie les personnes juives vivant en France, classées par nationalité, profession, lieu d’habitation. Une aubaine pour Bousquet dans sa préparation de la rafle des 16 et 17 juillet 1942 : il disposait de fiches claires mentionnant tous les membres des familles juives, ainsi que leur adresse exacte. De quoi permettre la plus grande efficacité aux miliciens ou policiers, chargés de rafler les personnes fichées. Autre particularité de cette rafle : frapper fort, sans considération socio-professionnelle, d’âge, ou de sexe. Hommes, femmes, enfants et vieillards étaient concernés de la même façon. La police ne s’est d’ailleurs pas arrêtée à toquer aux portes des appartements parisiens où résidaient des Juifs : hospices et asiles seront aussi concernés, car un handicapé mental ou un vieillard restaient juifs avant toute chose. L’absence de distinction était une nouveauté : auparavant, seuls les hommes étaient raflés, pour être envoyés dans des camps de travail. Beaucoup de familles juives ne pouvaient donc soupçonner qu’une telle rafle puisse être mise en place, et n’avaient pas pris de dispositions préalables pour cacher les enfants. Elles croyaient en la France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme. Ne disait-on pas, à une époque, “heureux comme un Juif en France”, comme l’a souligné Christophe Bigot, ambassadeur de France en Israël ? Quand la France “va trop loin” Parmi les prisonniers du Vel’ d’Hiv’ : 4 051 enfants et 5 802 femmes. “Pour tenir le chiffre, par zèle, ces responsables [français] ont fait embarquer les enfants, ce qui ne figurait pas dans l’ordonnance nazie”, écrit Maurice Rajsfus, rescapé du Vel’ d’Hiv’. Pour les pouvoirs publics français, il s’agissait là d’une question simplement logistique : en plus d’augmenter le nombre de Juifs à livrer à l’Allemagne, arrêter des familles entières permettait d’éviter de déborder les services sociaux en leur confiant des milliers d’enfants. Pour de nombreux Français, le sort des enfants arrêtés et déportés sera un choc. La rafle du Vel’ d’Hiv’ constitue un tournant dans les persécutions contre les Juifs en France, et va donc susciter un élan de solidarité, explique l’historien Jacques Sémelin. L’arrestation d’enfants est alors un élément nouveau qui “révolte l’opinion”, suscite l’émotion, et donne le sentiment à la population que l’on “va trop loin”. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, 11 600 enfants juifs français seront tués suite à leur déportation. 86 % des enfants juifs français survécurent à l’occupation, cachés pour la plupart par des Français non juifs, que ce soit des particuliers ou des institutions caritatives, souvent religieuses. Et quelque 10 000 personnes, particulièrement des enfants, ont pu échapper à la rafle du Vel’ d’Hiv’ grâce à l’aide de nombreux Parisiens. “De nombreux policiers avaient fait fuiter l’information la veille de la rafle”, explique Charles Trémil, 77 ans, dont la famille figure parmi les victimes. Et l’historien Lucien Lazare considère qu’en plus des 2700 Français déjà inscrits comme Justes parmi les Nations à Yad Vashem, entre cinq et dix mille Français supplémentaires mériteraient ce titre. Du Vel’ d’Hiv’ aux camps de la mort Parqués au Vel’ d’Hiv’, les Juifs raflés ne pouvaient imaginer les conditions qui leur étaient réservées sur place. Enfermés dans un espace clos au plafond de verre, en plein mois de juillet. Toutes les fenêtres scellées pour éviter les évasions. Pas d’accès à l’eau malgré la chaleur torride qui régnait dans le bâtiment. Une odeur insupportable puisque les toilettes de l’établissement étaient soit scellées (car disposant d’une fenêtre) soit bouchées. Les milliers de prisonniers n’avaient d’autres choix que de se soulager dans l’enceinte du Vélodrome. Ceux qui tentaient de s’évader s’exposaient à être abattus sur le champ. Seuls deux médecins et quelques infirmières était disponibles pour les 8 160 internés. Cette ordalie en cachait une autre : après le Vel’ d’Hiv’, les prisonniers juifs seront conduits dans les camps français de Beaune la Rolande et Pithiviers, dans le Loiret. La sécurité était assurée par des représentants de l’ordre français : la preuve de l’ampleur de la coopération de Vichy avec les nazis. Après plusieurs semaines, les familles seront séparées : les hommes sont les premiers à embarquer dans les trains vers les camps de concentration. Puis viendra le tour des femmes, et des enfants de moins de 12 ans. Motif : le manque de trains disponibles, et l’incertitude de Berlin quant au sort à réserver aux enfants juifs occidentaux. Finalement les nazis décideront, que tout comme les enfants polonais ou allemands, ils pouvaient être emmenés vers leur mort. Les trains à bétail mobilisés pour transporter les raflés du Vel’ d’Hiv’ avaient une unique destination : “l’abattoir à Juifs d’Auschwitz-Birkenau”, pour reprendre le terme de Serge Klarsfeld. Des 13 000 personnes parties, seuls 25 adultes reviendront vivants une fois la guerre terminée. Aucun des enfants du Vel’ d’Hiv’ n’a survécu. Insoutenable Histoire, difficile mémoire Le travail historique concernant ces tristes événements est fait depuis longtemps, même s’il reste toujours des zones d’ombre. Mais le travail mémoriel, celui qui revient aux dirigeants et à la population, bien plus douloureux et difficile, reste en cours. Conséquence peut-être de l’insistance gaulliste sur la “France résistante” et de la honte mitterrandienne (François Mitterrand avait par le passé été pétainiste), les pouvoirs publics, et ceux qui les représentent ont traîné des pieds pour aborder la question de ce qu’avait fait la France pendant l’occupation. Il a fallu attendre 53 ans pour qu’un président de la République Française reconnaisse la responsabilité de la France dans la persécution des Juifs. C’est Jacques Chirac, dans un discours historique, le 16 juillet 1995, qui va enfin faire un pas vers l’acceptation, au nom de la France, de ces “heures noires [qui] souillent à jamais notre histoire”. Les années 1990 marquent alors un tournant pour le travail de mémoire des Français. On se souvient de l’inculpation de René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’, malheureusement assassiné avant que soit prononcé le verdict, ou du procès Maurice Papon, qui se solde en 1998 par la condamnation de l’intéressé pour crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, la parole s’est encore plus déliée grâce à l’infatigable volonté de témoigner de la part des rescapés, comme Joseph Weismann et Maurice Rajsfus, et grâce aussi à des livres ou films qui permettent de faire connaître cette histoire au grand public. Parmi eux notamment Elle s’appelait Sarah et La Rafle, tous deux sortis en 2010, qui traitent directement des événements des 16 et 17 juillet 1942. Petit à petit, la France s’ouvre à son passé. Le 16 juillet, en souvenir de la rafle du Vel’ d’Hiv’, a été déclaré journée nationale à la mémoire des victimes de persécutions commises par l’Etat Français. Chaque année à cette date, des commémorations officielles ont lieu en présence du président de la République. En 2005, les archives de la préfecture de police de Paris ont été ouvertes, ce qui permet de mieux comprendre l’implication de l’Etat dans le génocide des Juifs qui vivaient sur le territoire français. A partir du 16 juillet de cette année, et pour la première fois, la police expose celles de ses archives spécifiquement liées à la rafle du Vel’ d’Hiv’. Parmi les documents présentés : la liste des Juifs arrêtés, de leurs biens saisis, des notes des RG sur l’état d’esprit de la population... Tout tend à montrer que malgré beaucoup de retard, la France accepte d’accepter sa part de responsabilité. Mais 70 ans après la rafle du Vel’ d’Hiv’, et quelques mois seulement après les événements de Toulouse, elle doit - plus que jamais - se concentrer sur son travail de mémoire, seule garantie que l’Histoire ne se répétera pas. Alors qu’un récent sondage montre que deux tiers des jeunes Français ne connaissent pas l’existence de la rafle du Vel’ d’Hiv’, souvenons-nous des mots d’Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix : “Si nous oublions, nous sommes coupables. Nous sommes complices.”****************************************************************70 ans plus tard, sans prescription Sept décennies après la rafle du Vel’ d’Hiv’, ils étaient nombreux à se souvenir. Discours émouvants et invités prestigieux pour la célébration d’un triste anniversaire Une cérémonie du souvenir était organisée ce lundi 16 juillet à Yad Vashem, en mémoire des 70 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Une commémoration en deux parties. Premier recueillement dans la Crypte du Souvenir, ce bâtiment sombre qui arbore une flamme perpétuelle en son centre et le nom des camps de concentration sur son sol. La flamme a été ravivée par l’ambassadeur de France en Israël, Son Excellence Christophe Bigot, et Robert Spira, représentant en Israël des Fils et Filles des déportés juifs de France. Pour l’occasion, des gerbes de fleurs avaient été déposées devant l’inscription “Drancy” sur le sol de la crypte. Des membres des associations Aloumim (en la présence de son président d’honneur Schlomo Balsam) et des Fils et Filles de Déportés juifs de France ont lu à haute voix les noms de leurs proches victimes de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Après une courte prière, la commémoration s’est déplacée à l’auditorium où plusieurs intervenants de marque se sont succédé. Parmi le public, essentiellement composé d’Israéliens d’origine francophone : de nombreux rescapés et enfants cachés pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur volonté de perpétuer la mémoire est palpable : survivants de la Shoah, mais aussi leurs enfants et petits-enfants se sont succédé à la tribune. Tous étreints par la même volonté : parler pour empêcher l’oubli. Extraits des allocutions. Le Grand Rabbin de Tel-Aviv et président de Yad Vashem, Israël Meir Lau, prend la parole en premier. Rappelant l’affaire Dreyfus et l’impact du “J’accuse” d’Emile Zola, il s’est attristé du faible nombre d’Emile Zola lors de la Shoah. Rescapé lui-même de Buchenwald, la grande majorité de sa famille n’a pas survécu aux camps de la mort. Son Excellence Christophe Bigot, très ému, est revenu sur le rôle de la France dans le génocide des Juifs, et sur le fait que “cette tache indélébile sur notre histoire ne s’est pas effacée”. Il a souligné cependant le courage et la bonté des policiers Justes. Quelques mots de Serge Klarsfeld, lus par un représentant de son association, sont revenus sur le caractère historique de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Puis, viendra le témoignage de Robert Spira (voir page 16), et son souvenir personnel de ce 16 juillet 1942, qui attendrira toute l’assemblée. Enfin, le chercheur Simcha Epstein s’est attelé à détruire quelques mythes sur la collaboration de la France. Il a notamment insisté sur le fait que l’administration et le gouvernement vichystes n’étaient pas foncièrement des hommes d’extrême droite, mais bien des héritiers de la 3e République, issus du système. Après tout, c’est aussi une nécessité du devoir de mémoire que de ne pas simplifier l’histoire à outrance. Au sortir de l’auditorium, beaucoup s’approchent des intervenants pour les remercier d’avoir témoigné. Solennelle mais humaine, la commémoration aura démontré la ténacité des survivants et des générations suivantes, et rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour raconter l’histoire, en particulier quand elle a revêtu les affres du Mal.