Neuf années de lutte et une campagne acharnée ont abouti à une décision que l’on peut qualifier de révolutionnaire. Le mois dernier, le procureur général de l’Etat Yehouda Weinstein a enfin statué : Mme Miri Gold, rabbin de la communauté libérale du kibboutz Guezer, mérite le titre officiel de rabbin et percevra donc un salaire de fonctionnaire en rémunération de son travail. Cette victoire a valu à cette femme née aux Etats- Unis une avalanche de félicitations et n’a pas manqué d’attirer l’attention des médias. Désormais, Miri Gold est heureuse. Elle mesure l’importance de sa victoire, tout en sachant que la bataille pour une société pluraliste en Israël est encore loin d’être gagnée. “J’ai toujours pensé qu’il fallait du temps pour changer les choses”, remarque-t-elle. La décision du procureur général pourrait cependant bien modifier la physionomie religieuse du pays. Pour la première fois, certains rabbins du mouvement libéral et, par la même occasion, du mouvement massorti, bénéficient d’une reconnaissance officielle. Si celle-ci, imposée au gouvernement par la Haute Cour de justice et le procureur général, parvient également à se faire accepter du grand public, le statut des non-orthodoxes en Israël changera du tout au tout. Pour impressionnante qu’elle soit, cette évolution reste encore limitée. Car les dossiers épineux, eux (ceux qui touchent au mariage et aux conversions) dorment toujours dans les tiroirs. Derrière l’IRAC (, bras de défense publique et juridique du mouvement libéral), se profilent les plus importantes communautés juives de diaspora. Leur but ? Obtenir la reconnaissance de leur choix religieux par l’Etat hébreu et la société israélienne. Installé sur le campus de l’Université hébraïque de Jérusalem, l’IRAC reçoit le soutien financier de communautés libérales d’Amérique du Nord pour les combats qu’il mène. C’est la découverte fortuite d’un vide juridique qui a conduit à la reconnaissance par l’Etat des rabbins libéraux. Il y a dix ans, Guilad Kariv, rabbin et avocat, et Anat Hoffman, alors directrice adjointe de l’IRAC, découvrent que, dans les kibboutzim et les conseils régionaux du pays, une loi autorise les habitants à choisir librement leur rabbin. Les membres d’un kibboutz peuvent par exemple décider de prendre leur vétérinaire pour rabbin. Aussitôt, les dirigeants libéraux et l’IRAC voient là une faille qui peut leur donner l’occasion de briser la puissante opposition orthodoxe, et ils passent à l’action. A l’époque, moins d’une dizaine de rabbins libéraux vivent et officient dans des kibboutzim. Très vite, Miri Gold, née aux Etats-Unis et arrivée en Israël il y a trente ans, est choisie comme tête de proue du mouvement. “Rabbin du mouvement libéral, femme de cinquante ans mariée, et mère de trois enfants, nous ne pouvions trouver meilleure représentante”, explique Anat Hoffman. Miri Gold accepte sans hésiter. Elle connaît les enjeux et sait qu’il lui faudra du courage, de la ténacité et de la patience. “Aujourd’hui, en voyant l’incroyable courant de sympathie venu du public israélien, sans parler de l’enthousiasme suscité à l’étranger, il apparaît clairement que nous avons eu raison. La prochaine étape consistera à faire reconnaître tous les rabbins de communautés libérales du pays, mais aussi les mariages et conversions des libéraux.” Selon un récent sondage de l’IRAC, 50 % des Juifs israéliens approuvent la nouvelle décision ; 30 % (orthodoxes ou ultra-orthodoxes) la contestent. “Cependant (et c’est peut-être la plus importante révélation de ce sondage), 15 % des sondés ont répondu qu’ils s’en fichaient et ne voulaient pas entendre parler de judaïsme”, ajoute Anat Hoffman. “Et ça, c’est une tragédie !” Leaders communautaires ou rabbins ? Aussi simple qu’elle puisse paraître, la reconnaissance des rabbins libéraux a nécessité des trésors de persévérance, ainsi qu’une étude approfondie de la scène politique israélienne. Une fois la décision de mener la bataille prise, l’IRAC a choisi de soumettre l’affaire à la justice, conscient que le ministère des Affaires religieuses n’accepterait jamais une telle requête. Le 5 septembre 2005, une pétition officielle est donc adressée à la Haute Cour de justice. Elle demande à celle-ci un arrêt qui contraindrait l’Etat à rémunérer les rabbins libéraux, comme il rémunère les rabbins orthodoxes. Dans sa réponse, la Cour évoque un comité interministériel qui planche justement sur la rémunération des rabbins - leurs salaires doivent-ils être versés par l’Etat ou par les conseils régionaux ? - et propose que le problème soit tranché par lui. “Seulement,” soupire Anat Hoffman, “ce comité n’a jamais mis la question de la rémunération des rabbins libéraux à l’ordre du jour de ses débats.” Les moments de désespoir ponctueront le chemin à travers le labyrinthe du comité et des sous-commissions. “On aurait dit que leur seul objectif était de perdre du temps”, commente Anat. Cinq années de discussions sur des questions budgétaires ne mèneront à rien : le comité ne prend aucune décision. L’équipe juridique de l’IRAC, dirigée par l’avocate Orly Erez-Lahovski, retourne alors devant la Haute Cour qui, comme la première fois, renvoie l’affaire au même comité. Celui-ci finit alors par accepter une rémunération des rabbins libéraux, à condition de les qualifier de “leaders communautaires”, et non de “rabbins”. La réponse fuse aussitôt : c’est non ! Et les débats reprennent... Dès lors, le problème n’est plus tant les salaires perçus que le titre que l’on donnera aux rabbins. Le ministère des Affaires religieuses, dirigé par le député Shas Yaacov Margi, s’oppose catégoriquement à une reconnaissance officielle des rabbins libéraux par son intermédiaire. Le comité suggère alors de faire verser les salaires par le ministère de la Culture et des Sports. “Nous n’y avons pas vu d’inconvénient”, raconte Anat Hoffman, “tant que nos rabbins étaient appelés ‘rabbins’.” C’était là le seul point sur lequel le mouvement libéral n’était pas prêt à transiger. La tactique de Beinisch “Tous les quelques jours, nous recevions une nouvelle proposition”, se souvient Shavit, Israélien de 50 ans, père de trois enfants et dont les parents ont abandonné la pratique religieuse avant sa naissance. “Nous savions tous que nous tenions une occasion unique de faire avancer le statut des rabbins libéraux et nous n’étions pas prêts à la laisser passer.” Au sein du comité, la proposition se heurtait toujours au même obstacle. Chacun avait certes accepté que les salaires (70 % de la rémunération d’un rabbin orthodoxe) soient prélevés sur le budget du ministère des Services religieux, mais versés par le ministère de la Culture et des Sports, et le bureau du Premier ministre avait déjà prévu les budgets pour la rémunération de 15 rabbins libéraux de kibboutzim et de conseils régionaux. En revanche, ceux-ci ne pourraient porter que le titre de “chefs de communautés libérales” et, sur ce point, l’Etat, par la voix du ministère des Services religieux, n’était pas disposé à changer d’avis. C’est alors que Dorit Beinisch, la présidente de la Cour suprême de l’époque, commence à s’impatienter. Et le juge Elyakim Rubinstein de déclarer ne pas comprendre l’obstination du gouvernement. Miri Gold, elle, est plus d’une fois tentée d’abandonner. “C’est la Cour suprême qui a fait bouger les choses”, raconte Shavit, “en proposant au gouvernement de confier en dernier ressort la décision à Weinstein, ce qui était très habile de sa part. Weinstein savait, bien sûr, que les juges n’étaient pas loin d’émettre un arrêt qui imposerait une reconnaissance officielle des rabbins libéraux, mais il était préférable pour le gouvernement d’accepter une suggestion du procureur de l’Etat, plutôt que de se retrouver au pied du mur, humilié par une décision de la Haute Cour.” C’est donc ce qui s’est passé. Le dernier obstacle a disparu au moment même où la Cour s’apprêtait à rendre sa décision. Dès lors, Miri Gold et 14 autres rabbins libéraux et massorti (les massorti s’étant, entretemps, associés à la lutte, ils ont bénéficié de ses fruits) devenaient des rabbins à part entière et touchaient des salaires de l’Etat, exactement comme les rabbins orthodoxes du pays. Le premier Shabbat de juin, au kibboutz Shefayim, un millier de participants venus des quatre coins du pays ont partagé l’atmosphère joyeuse de la convention annuelle du mouvement libéral. L’IRAC célébrait son 25e anniversaire à cette occasion et la journée a été ponctuée de récits émouvants d’Israéliens qui ont pu faire respecter leurs droits grâce au Centre. Quant à Miri Gold, elle a eu droit à une très longue “standing ovation”. Pourtant, malgré cet air de fête, chacun savait que le combat pour une vraie reconnaissance du judaïsme libéral était loin d’être achevé. L’habit fait-il le rabbin ? “Le problème, c’est que pour beaucoup d’Israéliens qui se définissent comme laïcs, les Juifs orthodoxes représentent la seule et unique référence en matière de judaïsme”, explique Miri Gold avec une certaine amertume. “Mon kibboutz n’est pas un kibboutz libéral, comme celui de Lotan, dans le sud du pays, ce qui ne m’a pas empêchée de bénéficier du soutien de tous ses membres tout au long de ma lutte. Mais le public israélien n’est pas comme eux : nous devons éduquer les gens, leur expliquer qui nous sommes. Ce sera une tâche considérable. L’avantage, c’est que, maintenant que nos rabbins vont être rémunérés par l’Etat, les dons de nos membres serviront à financer nos campagnes. D’ordinaire, les gens viennent nous trouver quand leur premier fils doit célébrer sa bar-mitsva, parce qu’ils ne se sentent pas à l’aise dans une synagogue orthodoxe. C’est ainsi qu’ils font connaissance avec nous et, bien souvent, ils continuent à venir ensuite. Toutefois, ils sont encore trop nombreux à penser que les ‘vrais’ rabbins sont ceux qui ressemblent à des rabbins, avec barbe et chapeau noir, et ces rabbins-là, ils n’ont aucune envie de les rencontrer.” Shavit fait partie de ces libéraux qui ont connu le mouvement quand leur fils a atteint l’âge de la bar-mitsva. “Mes parents venaient tous deux de familles religieuses, mais ils avaient cessé de pratiquer. J’ai donc été élevé dans une atmosphère laïque, tout comme ma femme. Elle et moi, nous recherchions une synagogue où nous pourrions être assis ensemble, afin de partager ce précieux moment côte-à-côte”, explique-t-il. Shavit a ainsi découvert la communauté libérale de Mevasseret , où il réside, et il a eu envie d’y rester après la bar-mitsva. “Comme beaucoup de Juifs laïcs, j’avais peur que mes parents n’approuvent pas que j’entre dans une communauté dont le rabbin était une femme, mais en fin de compte, ils n’y ont pas vu d’inconvénient. Au contraire, ils ont été ravis et se sont même rapprochés du judaïsme par ce biais.” Pour lui comme pour beaucoup de laïcs, l’ignorance des coutumes et de la tradition juives est une réelle menace pour l’identité collective juive. “Grâce au mouvement libéral, à ses synagogues et à ses communautés, enfants et adolescents laïcs peuvent apprendre le Birkat Hamazon (bénédiction après le repas) ou les rituels, comme se laver les mains, et toutes les traditions ancestrales. Ce n’est pas parce qu’on a décidé de ne pas pratiquer que l’on doit tout ignorer”, conclut-il. Un premier pas vers la reconnaissance “L’indifférence du public laïc est notre plus grosse préoccupation”, renchérit Anat Hoffman. “C’est comme lutter contre l’indifférence de la majorité silencieuse face à une question qui menace la démocratie, les droits de l’Homme et du citoyen : c’est le même combat.” En fait, la bataille suivante a déjà commencé et atteindra bientôt le point critique de la décision : il y a deux mois, l’IRAC a soumis à la Haute Cour une pétition demandant à l’Etat de reconnaître deux rabbins libéraux de Jérusalem : Levi Weiman-Kelman de la communauté Kol Haneshama, à Baka, et Ada Zavidov, de la Kehilat Har-El, à Sha’arei Hessed. En tant que rabbins de communautés de quartier, stipule la pétition, ils doivent bénéficier des mêmes droits que les rabbins orthodoxes, y compris d’un salaire de fonctionnaire. “Ces deux rabbins sont aux avant-postes”, explique Anat Hoffman, “et bien sûr, une fois qu’ils seront reconnus, l’Etat devra aussi reconnaître les quelque 200 rabbins des communautés libérales en Israël.” Pour elle, pour Shavit et pour est évident que la reconnaissance de Miri Gold comme rabbin n’était qu’un premier pas vers la reconnaissance d’un grand mouvement religieux et la fin du monopole orthodoxe sur le judaïsme. “Nous ne pouvons pas nous permettre de rester silencieux”, affirme Shavit. “Sinon, nous découvrirons un beau matin en nous réveillant que nous vivons dans un ghetto, que nous - les laïcs et ceux qui trouvent le mouvement libéral à leur goût - nous sommes devenus une minorité et que nos enfants s’apprêtent à quitter le pays que nous avons bâti pour eux.” Les hauts et les bas de l’IRAC L’institution qui s’attache à défendre la liberté de conscience et de religion a nombre de défis à relever dans la société israélienne L’IRAC (, Centre d’action religieuse d’Israël), installé à Jérusalem, est l’organisme de défense publique et juridique du mouvement libéral. Fondé en 1987 pour promouvoir le pluralisme dans la société israélienne et défendre la liberté de conscience et de religion, il s’attache aujourd’hui à des questions liées aux rapports entre Etat et religion. Si son but initial était de faire reconnaître et financer, par l’Etat, les mouvements libéraux et massorti, le département juridique de l’IRAC est désormais devenu expert en matière de répartition équitable des fonds publics, qui doivent aussi aller à des groupes minoritaires pas nécessairement juifs. Il y a 25 ans, le Mouvement libéral était peu connu en Israël et n’avait guère d’influence, sinon aucune. Beaucoup le considéraient comme un lieu de rencontre pour Anglo-Saxons libéraux qui ressentaient le mal du pays au milieu de l’hégémonie orthodoxe d’Israël. Le rabbin Ouri Regev, fondateur du centre, a dirigé celui-ci pendant 15 ans, avant d’être remplacé par Anat Hoffman - ex-élue municipale du parti Meretz. Ouri Regev et Anat Hoffman sont tous deux nés en Israël, mais le centre fonctionne à l’américaine, notamment en soumettant des pétitions - généralement à la Haute Cour - pour chacune des questions religieuses qui lui tiennent à coeur. L’an dernier, le centre a pris la décision stratégique de se concentrer sur la défense juridique de la communauté libérale d’Israël, et moins sur l’action sociale. Il n’a guère pris part aux mouvements sociaux de l’été, par exemple, alors qu’il y a neuf ans, il s’était démené corps et âme pour soutenir la mère célibataire Vicki Knafo dans sa tente de protestation, lui offrant un soutien psychologique, mais aussi financier et logistique. Les conversions : le cheval de bataille de l’IRAC Parmi ses actions de ces dernières années, l’IRAC a beaucoup combattu les discours controversés des Grands Rabbins d’Israël, mais sans grand succès. La pétition lancée contre le Grand Rabbin de Safed Shlomo Eliyahou, qui engageait ses fidèles à ne pas louer leurs maisons à des Arabes, n’a pas suffi à le faire destituer de son poste. L’IRAC s’intéresse aussi aux affaires de coercition religieuse : chacun doit être libre d’être religieux ou non et libre de choisir sa religion. Il ne se contente pas de plaider pour les droits des Juifs libéraux du pays : il entend également défendre le public dans son ensemble. Il s’est ainsi beaucoup impliqué contre la séparation des sexes dans les bus, dans les quartiers ultra-orthodoxes, au occidental (y compris dans le combat du groupe de prière des Femmes du Mur, que préside Anat Hoffman). Et milite également contre le bannissement des affiches représentant des femmes à Jérusalem, et contre toute discrimination visant les nouveaux immigrants non halakhiquement juifs et les femmes. Pour ce qui est de la ségrégation dans les bus, l’IRAC a porté la situation à l’attention du public, mais n’a pas réussi à arracher au ministère des Transports une interdiction claire et nette de la ségrégation des sexes dans tous les cas. Le problème des conversions reste cependant le principal cheval de bataille de l’IRAC, et c’est aussi, reconnaît Anat Hoffman, l’un de ses grands échecs. Malgré ses efforts soutenus pour introduire du changement dans le statut juridique des mariages et des divorces, la situation n’a pas évolué depuis la création de l’Etat : l’Etat ne reconnaît pas les mariages libéraux et déclare les rabbins libéraux incompétents pour célébrer des mariages ou organiser des obsèques. “Nos rabbins n’ont aucun rôle dans les tribunaux rabbiniques”, déplore Anat Hoffman. “C’est un grave échec. Mais nous ne baisserons pas les bras : nous poursuivrons le combat là-dessus aussi.” Cependant, le centre a tout de même remporté quelques victoires, comme la reconnaissance par l’Etat des conversions libérales pratiquées à l’étranger, qui permettent désormais de se faire enregistrer comme Juif au ministère de l’Intérieur. Les dirigeants du mouvement y voient un premier pas vers la reconnaissance des conversions libérales en Israël. Pour le moment, les cours en vue de la conversion ont donc lieu en Israël (à Jérusalem pour la plupart), mais la cérémonie est organisée à l’étranger. Mais pour Anat Hoffman, c’est la rémunération par l’Etat des rabbins libéraux qui représente la plus belle victoire pour le centre et le mouvement dans son ensemble.