Le nom “Talpiot” est en général associé à un célèbre quartier du sud-est de Jérusalem, connu pour sa zone industrielle, sa vie nocturne et ses restaurants de viande rouge. Le nom, dérivé du Cantique des Cantiques, provient de la combinaison de tel (mont) et piyot (bouches) et fait référence au Temple de Jérusalem : le mont où toutes les bouches récitent des prières. Il en va tout autrement dans le jargon de Tsahal. Pour l’armée, Talpiot est le nom d’un programme d’élite, composé des plus brillantes recrues. Venus de tout le pays, ces jeunes génies usent de leur cerveau bien plus que de leurs muscles pour servir l’Etat. Le programme a vu le jour en 1979, sous les bons auspices de l’armée de l’air et du département de développement technologique. A son origine : le général de brigade Aharon Beit-Halachmi, aujourd’hui codirecteur de Federmann Enterprises, une compagnie spécialisée dans le high-tech et le management. Pour Beit-Halachmi, ceux qui terminent leurs neuf années de service au sein de Talpiot ne sont rien d’autre que les “stars” du pays : “Ils font partie des meilleurs scientifiques. Dans la plupart des cas, ils se retrouvent à diriger les unités de développement high-tech, les centres de recherche en biologie ou poursuivent leur carrière dans l’armée”. On les retrouve également à la tête de dynamiques start-ups, et ce depuis une bonne quinzaine d’années. Tout commence en 1974, quand deux professeurs de l’Université hébraïque abordent Beit-Halachmi et lui proposent de réunir les meilleures recrues de Tsahal au sein d’un programme spécial, dont le but serait le développement de nouvelles technologies pour l’armée. Cinq ans plus tard, le chef d’état-major Rafaël “Rafoul” Eitan donnait son feu vert au programme. Depuis, chaque année, quelque 25 à 30 postulants des deux sexes sont sélectionnés, à l’issue d’une série de tests très stricts. Parmi les exigences : les candidats doivent avoir un QI (quotient intellectuel) particulièrement élevé et doivent en plus faire preuve d’un tempérament de leaders. Et Beit-Halachmi d’ajouter : “Ils doivent être extrêmement motivés et présenter des lettres de recommandation de leurs établissements scolaires”. Pour ce qui est des chiffres, seul “1,5 % des milliers de candidats sont admis chaque année”, ce qui prouve le caractère exclusif de cette unité, “comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde”. Formés pour réussir Le Dr Guy Shinar est un ancien élève de Talpiot il y a dix ans de cela. A présent, il est entrepreneur spécialisé dans les installations médicales établi à Ramat Gan. Il détient un doctorat de l’Institut scientifique Weizmann ainsi qu’un diplôme postdoctoral en biologie systémique. En plus de son activité principale, il siège aux conseils d’administration de plusieurs grandes entreprises israéliennes spécialisées dans ce domaine et exportant des produits dans le monde entier. En 2005, alors âgé de 28 ans il est cofondateur d’EarlySense. Cette entreprise produit un appareil permettant d’observer les signes vitaux d’un patient sans utiliser d’électrodes. L’appareil se glisse sous le matelas du patient et enregistre les battements du coeur, la respiration et d’autres activités corporelles. Shinar attribue une grande partie de son succès à sa participation au programme Talpiot : “Si vous voulez réussir dans le domaine des biotechnologies, vous devez avoir des connaissances dans d’autres domaines, de la médecine au droit en passant par la physique ou la physiologie”. Or tous les diplômés de Talpiot ont acquis des bases dans ces différents domaines. Comme l’explique Shinar, tous les élèves de Talpiot complètent une licence en physique et mathématiques à l’Université hébraïque de Jérusalem. Durant cette période, les étudiants suivent aussi un entraînement de 18 mois dans une unité de l’armée : forces aériennes, parachutistes, forces navales ou services de renseignements. Une fois cette formation terminée, les membres de Talpiot obtiennent le grade de lieutenant. Durant les six années suivantes, les jeunes officiers se voient confier des tâches au sein de l’armée. Shinar avait servi dans l’unité de recherche et développement. “Très jeune vous pouvez être nommé chef de projet pour le développement d’armes spéciales. Il faut être capable de gérer de gros budgets et de négocier avec d’importants clients.” “Le sommet, c’est lorsqu’à 22 ans vous assumez de hautes responsabilités, réalisant des tâches pour le service de renseignements ou pour développer l’arsenal israélien. Le niveau de complexité est alors tel que dans le secteur privé, il serait impensable d’engager des personnes de moins de 30 ans. Donc lorsque vous en sortez, vous êtes prêts pour développer votre propre entreprise de biotechnologie.” Une école de vie Ofer Goldberg quant à lui est vice-président de Clal Biotechnical Industries dans le top 100 des entreprises biotechnologiques à Tel-Aviv. En plus de cela, il gère son nouveau fonds d’investissement Anatomy spécialisé dans le même domaine. Sorti de Talpiot un an après Shinar, il s’intéresse particulièrement à la production pharmaceutique. Comme Shinar, Ofer doit beaucoup à Talpiot, et s’investit activement pour améliorer à sa façon la société israélienne. “A présent, mon activité consiste à faire un état des lieux des biotechnologies, afin de voir celles qui sont scientifiquement réalisables”, explique Goldberg. “J’utilise le même raisonnement qu’à Talpiot. A ce moment-là, je testais certaines technologies pour voir comment elles pouvaient être utiles à l’armée. Pour comprendre les sciences, Talpiot privilégiait une approche logique et multidisciplinaire, et cela me sert encore aujourd’hui.” Même en affaires, le “facteur Talpiot” y est pour beaucoup. Par exemple, “une des raisons qui me poussent à investir dans une entreprise donnée est souvent le fait que son dirigeant est un ancien de Talpiot, donc je sais de quoi il est capable”, admet Ofer. “Pour investir dans une entreprise, il faut lui faire confiance, et c’est pour cela que c’est important de savoir à qui j’ai à faire. En l’occurrence, je peux faire confiance aux anciens de Talpiot”. Ofer Goldberg est aussi fier de montrer que son entreprise adopte des principes sionistes : “Nous n’investissons que dans des compagnies établies en Israël, qui du reste offre d’excellentes opportunités pour le business”. Shinar ajoute qu’il est toujours en contact avec la trentaine de ses anciens camarades de promo. “C’est une seconde famille, d’un point de vue social comme professionnel”, affirme-t-il. “Le réseau est très solide. Il s’agit de personnes qui ont fait partie de ma vie alors que j’avais 18 ans, un âge où l’on est malléable et où se tissent de solides liens d’amitié. Sans doute feront-ils partie de ma vie bien des années encore”.