Roi Peled est un jeune homme sympathique et sûr de lui. Le genre d’Israélien au caractère affirmé, sans doute dû à un passage intensif dans les rangs de l’armée et une jeunesse nature sur les hauteurs du Golan. Le regard franc, direct, l’oeil qui frise et le sourire au coin des lèvres. Extérieurement, rien ne peut laisser soupçonner le combat de titan dans lequel il s’est engagé. Et pourtant, depuis quatre mois, le compagnon de la tristement célèbre Lee Zeitouni s’est donné une mission. Faire juger en Israël les deux hommes à l’origine de la mort de dont il partageait la vie depuis plusieurs mois. Rappel des faits. Le 16 septembre dernier, à 6h45 du matin, un 4x4 BMW percute la jeune professeure de Pilates de 25 ans, à l’angle des rues Pinkas et Weizmann. A bord du véhicule : Claude Khayat, 32 ans, et Eric Rubic, 38 ans, deux hommes éméchés, au terme d’une nuit de débauche dans une boîte de strip-tease. A la fermeture de l’établissement, ils avaient insisté auprès du patron pour obtenir une séance “privée”. Drogue et alcool dans le sang, ils prennent ensuite le volant. Et leur route va croiser de Lee Zeitouni. Juste avant le drame, des témoins avaient signalé aux services de police une Jeep noire lancée à toute allure dans les rues de la Ville blanche. Une patrouille était à sa recherche. En vain. Le véhicule ne sera retrouvé que le soir du drame par des amis de Roï, qui doit rentrer le lendemain d’un déplacement à l’étranger. Quand le fiancé de Lee pose le pied en Israël, les deux chauffards ont plié bagages depuis longtemps. Et c’est précisément ce qui ulcère Roï Peled. Le manque de responsabilité des deux Français, qui, au lieu de tenter de porter secours à la jeune fille, n’ont eu qu’un seul réflexe, prendre la fuite. Et s’engouffrer dans le premier avion, l’un pour , l’autre pour Genève. Plus dangereux que prévu Une fois en France, par la voix de leurs avocats, dont l’un avait défendu l’assassin d’Ilan Halimi, Khayat et Rubic ont clairement fait savoir qu’ils ne voulaient pas se remettre aux mains de la justice israélienne. Soi-disant, par peur d’un jugement biaisé qui pourrait se nourrir d’un fort ressentiment anti-français et donner lieu à une condamnation exemplaire. Les deux suspects se déclarent prêts à être jugés. Mais dans leur pays d’origine uniquement. Hors de question pour Peled. “Soyez des hommes”, lance-t-il à leur intention, “et comportez-vous comme tels”. Le compagnon de Lee est bien décidé à obtenir gain de cause : parvenir à un procès sur les lieux du drame. “C’est une affaire israélienne”, explique-t-il, “Lee était israélienne, l’accident s’est produit en Israël, les deux suspects vivaient en Israël, le jugement doit se dérouler ici”. Car si Français de nationalité, les chauffards vivaient bien en Terre promise depuis 8 ans. Rubic était installé dans une tour de luxe d’un quartier huppé de Tel-Aviv. Marié à une Israélienne, il était propriétaire de son appartement, de la jeep meurtrière, ses enfants étaient scolarisés dans la ville. Khayat, lui, était domicilié à Netanya. Selon le magazine Ouvda d’Ilana Dayan, diffusé le 16 janvier dernier, il serait proche des milieux mafieux et “en affaire” avec un des chefs de la pègre locale, Charlie Aboutboul. A son actif : vente de publicité dans des journaux fictifs, abus de confiance envers des particuliers pour soutirer leurs numéros de carte bleue. Le documentaire évoque même des liens avec la Serbie. En clair, deux chauffards qui se sont révélés bien plus dangereux que prévu. Certains évoquent un arrangement entre les deux malfrats. Khayat aurait déclaré être au volant de la voiture, à la place de Rubic. En échange, Rubic lui aurait racheté sa dette envers le parrain Aboutboul. “Peu importe qui conduisait”, tonne Peled, “ils étaient deux dans la voiture et deux à prendre la fuite”. Israélien et fier de l’être Dans un café branché de Tel-Aviv, deux jours après la diffusion du reportage Ouvda qui a donné un nouveau tour à l’affaire, Roï Peled doit faire face à une notoriété aussi soudaine qu’inattendue. “Kol Hakavod Akhi” (bravo mon frère), “c’est super ce que tu fais”. Les encouragements et les félicitations fusent. Il faut dire que le documentaire, suivi par plus d’1 million de téléspectateurs et 250 000 Internautes a battu des records d’audience. Quatre mois après les faits, l’affaire Zeitouni est devenue un véritable phénomène de société. Et Peled, l’emblème du citoyen qui refuse de céder. Car pour l’heure, son combat semble bien être celui de David contre Goliath. La n’extrade pas. Et Khayat et Rubic s’obstinent à être jugés en . Deux voies sans issue. Pour l’instant du moins. Car Peled est bien décidé à faire changer les choses. En fin stratège, il a monté son QG de campagne. Un noyau de 10 personnes, qui lui étaient inconnues jusquelà pour la plupart, et quelque cent bénévoles, présents aux manifestations par exemple. A raison de deux soirs par semaine en moyenne, le comité restreint se réunit et décide de la à suivre. Parmi eux, Hava Amsellem, une jeune Française d’origine, installée depuis 14 ans en Israël. “Cela ne devrait pas être aux délinquants de choisir leur lieu de jugement”, déclare-t-elle. “Nous n’envisageons pas de cesser le combat. Chaque jour, nous pensons à ‘comment’.” Hava, qui s’occupe des relations avec la presse française, loue la vivacité d’esprit de celui qui s’est tout naturellement imposé comme un leader. Difficile de ne pas être admiratif devant la force de caractère qui émane de Peled. A 28 ans à peine, il affiche une détermination et une lucidité impressionnantes en de pareilles circonstances. “Certains ont dit que j’étais mû par la vengeance, mais c’est loin d’être le cas. Je que Lee et morte et qu’elle ne reviendra pas. Ce que je fais, je ne le fais pas pour elle, mais pour améliorer ce qui ne va pas en Israël. La loi est absurde et il faut changer cela.” Comme un service de plus rendu à sa patrie. L’initiative pourrait prêter à sourire, mais dans la bouche de celui qui a consacré “plusieurs années de sa vie” à l’armée, elle prend tout son sens. Et on se plaît à croire qu’il existe encore de vrais idéalistes, prêts à se battre jusqu’au bout pour leurs idées. Roï Peled aime son pays. Pour preuve, la Maguen David qu’il s’est fait tatouer au niveau de la cheville. “Je suis fier d’être un citoyen israélien”, avancet- il, “et je suis toujours heureux quand on m’appelle pour effectuer mes Milouim (périodes de réserve). Bien sûr, je ne vais pas à la synagogue tous les jours, mais je suis fier d’appartenir au peuple juif et à son histoire.” La mission d’une vie “Peu de gens ont, une fois dans leur vie, l’opportunité de se rendre utile, de faire passer un message. Et c’est mon opportunité à moi que d’essayer de faire changer quelque chose”, affirme-t-il. Mais changer quoi exactement ? Cet accord d’extradition, à sens unique, rétorque-t-il. Car si Israël extrade ses citoyens, la s’y refuse. Peled aimerait que le Parlement israélien sollicite auprès de Paris une demande d’extradition à l’encontre des deux suspects. “Si c’était le fils de Netanyahou qui avait été tué, cela aurait été fait depuis longtemps”, affirme-t-il. Depuis quelque temps, Roï a démissionné de ses activités de responsable éducatif auprès de jeunes en difficulté pour se consacrer à l’association qu’il vient de monter avec son comité de soutien : Tzedek Bichvil Lee, justice pour Lee, en référence au slogan du mouvement social de l’été dernier, Tzedek Hevrati. “Mais je ne veux pas finir comme le mouvement des tentes”, déclare-t-il, “c’était un formidable élan, qui s’est évaporé dans le vent”. Il vit sur le dos de ses économies et grâce à l’aide de ses parents et ceux de Lee. Et s’apprête à rendre l’appartement où il venait d’emménager avec Lee, juste avant sa disparition. Plus les moyens de payer le loyer. Chaque action de l’association est financée par ses fonds propres et ceux des membres de son QG. En 4 mois et demi, plus de 70 000 shekels ont été engloutis en teeshirts, tracts, autocollants. Roï et son comité se mobilisent à chaque visite de personnalités françaises en Israël. Delanoë ou Bruel. Attirer l’attention. Ne pas se faire oublier. Il gère sa campagne comme un stratège en communication expérimenté. Et sourit quand on lui en fait la remarque. Discret sur son passé, Roï se contente de dire qu’il a déjà effectué bon nombre de missions d’infiltrations dans les rangs de l’armée. Il avait fait ses classes avec le frère aîné de Lee, à l’origine de leur rencontre. “Tout est pensé, réfléchi”, confirme Hava Amsellem : “Roï sait exactement où il va et ce qu’il veut obtenir”. Faire réagir la France Aujourd’hui, l’objectif de l’association est clair : réveiller la communauté francophone. Peled, déplore le manque d’engagement de cette dernière dans l’affaire Zeitouni, par rapport aux anglo-saxons ou aux hispanisants. “Pourtant, la communauté française est l’une des plus puissantes du monde”, affirme le jeune homme, d’origine tunisienne, dont une partie de la famille paternelle est installée en . La diffusion du reportage Ouvda avait fait grincer quelques dents. Certains reprochent à Peled de jeter le discrédit sur les Juifs de l’Hexagone. Mais le compagnon de Lee s’emploie pourtant à éviter tout amalgame. Son but : mener une vie d’enfer aux deux chauffards, décréter à leur encontre une sorte de Herem, une mise au ban, “qu’ils soient chassés des établissements publics, honteux de sortir dans la rue”. Faire placarder leur portrait sur les colonnes Morris de Paris, ou afficher des autocollants un peu partout sur un périmètre d’une centaine de mètres autour de leur domicile, de leur bureau. Sans haine, ni colère, mais juste pour se faire entendre. “Je ne veux pas qu’ils soient jugés en ”, tonne Peled, “ils vont écoper de 4 ans de prison et sortir au bout de 2 ans, suite à une remise de peine pour bonne conduite. Et ensuite, tout sera fini.” Roï regrette l’attitude frileuse des associations juives françaises qui l’encouragent à demander le jugement des deux suspects en . “On veut enterrer l’histoire, car c’est un combat interne, Juifs contre Juifs, et cela fait une mauvaise publicité pour la communauté”, déclare Roï. “Je me suis tourné vers le Grand Rabbin de France, pour qu’il formule une condamnation officielle de Khayat et de Rubic, mais il m’a fait savoir que s’il comprenait ma douleur, il ne souhaitait pas s’impliquer dans cette affaire.” Un mot de Sarkozy D’autres personnalités de premier plan de la communauté ont toutefois décidé de lui apporter leur soutien. Comme le philanthrope Dominique Romano ou le leader associatif Gilles Taïeb, en campagne à la députation pour la 8e circonscription des Français de l’étranger. Ce dernier est aujourd’hui le porte-parole du comité de soutien Lee Zeitouni en . Avec son aide, un grand meeting s’organise, à , le 6 février prochain. En présence du père de Lee, Itzik Zeitouni, de Roï Peled et de l’avocat Gilles-William Goldnedel - qui a accepté de représenter la famille de Lee, gracieusement, en France - un rassemblement public est prévu au centre Rachi. Un “rendez-vous d’information et de vérité sur l’affaire Lee Zeitouni”, selon l’association. Au programme : la diffusion du magazine télévisé Ouvda, sous-titré en français. “C’est Gilles Taïeb qui nous a trouvé la salle”, se félicite Hava Amsellem. Près de 350 personnes sont attendues. “Nous voulons que tout le monde connaisse l’histoire”, poursuit-elle, “surtout en ”. Pour s’agit de toucher à la fois les Juifs et les non-Juifs. Les mobiliser pour qu’ils fassent pression sur l’Etat français en vue d’une extradition des deux suspects. L’enjeu est de taille. La mission est-elle réaliste ? “Je ne suis pas suicidaire, et je que cela peut prendre des années. Mais tant qu’ils ne seront pas jugés en Israël, je suis obligé de continuer”, explique Peled. Aucune autre alternative ? “Si jamais je suis invité au dîner du Crif et que Nicolas Sarkozy me dit : ‘arrêtez de faire du bruit, je vais personnellement veiller à ce qu’ils écopent de la peine maximale’, alors peut-être que cela pourra me faire réfléchir.” Site Internet : justicepourlee.blogzoom.fr Pour soutenir l’association : www.facebook.com/justiceforlee