Noam Schalit repart au combat

Un an après le retour de son fils, Noam Schalit met sa ténacité et sa détermination au service de la politique.

Noam Shalit 521 (photo credit: BAZ RATNER)
Noam Shalit 521
(photo credit: BAZ RATNER)
Un paisiblevillage au nord d’Israël. Une rue déserte que nul n’a pris la peine de nommeret où s’élève un pavillon semblable à beaucoup d’autres. Il faut déchiffrer laplaque pour s’assurer que cette modeste maison est bien celle du jeune hommedont le nom a figuré cinq ans sur les voitures israéliennes, dont le portrait aorné des drapeaux et qui a fait à de multiples reprises la une de la presse,dans le pays et ailleurs.

Il y a longtemps que les journalistes ont levé le camp et cessé de réclamer àcorps et à cris des interviews, ou ne serait-ce qu’une bribe d’information. Etles curieux, quant à eux, restent à l’extérieur du village depuis qu’une lourdebarrière de métal en bloque l’accès.

Mitzpe Hila (600 habitants) n’attire désormais les visiteurs que pour la vuespectaculaire dont il jouit sur les montagnes libanaises toutes proches. Etpourtant, c’est ici que revenait il y a à peine un an et un mois, le 18 octobre2011, Guilad Schalit, soldat de Tsahal âgé de 25 ans, au terme de 64 mois decaptivité entre les mains du Hamas, dans la bande de Gaza.

Un premier anniversaire qui donne à Noam Schalit, 58 ans, l’occasion d’accorderune interview. Un événement rare car, jusqu’à présent, la famille a pris biensoin de garder le silence sur l’expérience du soldat en captivité. Ce jour-là,toutefois, Noam, ingénieur de formation, fait exception à la règle : candidattravailliste aux élections de janvier prochain, il estime que cet entretienpeut être utile à sa campagne.

Une campagne minimaliste et propre 

Quand on a l’un des visages les plus connusde l’histoire d’Israël et quand beaucoup vous considèrent, vous et votre fils,comme des héros nationaux, l’obtention d’un siège à la Knesset paraît assurée.Il suffira à Noam d’accorder quelques interviews télévisées et de participer àdes réunions électorales, puis d’attendre les primaires travaillistes et leblancseing que ne manqueront pas de lui accorder les membres du parti dans leurimmense majorité. Seulement, Noam n’est pas homme à vendre la peau de l’oursavant de l’avoir tué.

Ses chances d’entrer à la Knesset dépendront de la place qu’il occupera sur laliste du parti.

Conscient de son manque d’expérience politique, il réfléchit encore à lanécessité de lever des fonds et au montant qu’il lui faudra, au nombred’assemblées électorales qu’il devra organiser pour lui-même et, surtout, auxraisons qu’il donnera aux électeurs travaillistes de voter pour lui. Il ad’ores et déjà décidé de ne pas “se rendre fou” en sillonnant le pays du nordau sud et d’est en ouest pour récolter ces votes : sa campagne à lui sera“minimaliste.”

Et propre, ajoute-t-il : “Je n’ai pas l’intention de m’en prendre à mesconcurrents et de proclamer que je suis le meilleur de tous.” Tout comme iln’utilisera pas son fils dans sa campagne politique. “Je ne l’amènerai pas avecmoi aux réunions électorales, je ne dirai pas qu’il pense telle ou tellechose.” Mais si Guilad demande à participer, Noam l’accueillera avec plaisir àses côtés.

C’est en janvier dernier que Shelly Yacimovich a contacté Noam. Jusque-là,celui-ci n’avait jamais envisagé de faire de la politique, aussi n’a-t-ilaucune idée de ce qu’elle attend quand elle le convie à un entretien. Membre duparti travailliste depuis l’assassinat de Rabin, en 1995, il s’enflammepourtant tout de suite quand elle lui propose de se présenter aux élections sursa liste. Et en dépit de l’opposition farouche de sa femme Aviva et de Guilad,il décide de tenter l’aventure.

Pour ceux qui vivent loin de “l’Etat de Tel-Aviv” Noam estime qu’en tant quedéputé, il pourra agir en faveur des habitants de la “périphérie”, c’est-à-diredu nord et du sud du pays, ceux qui vivent loin de ce qu’il appelle “l’Etat deTel-Aviv” : il entend oeuvrer pour leur procurer des emplois, améliorer lesvoies de communication et offrir aux jeunes une meilleure éducation.

Evidemment, ce ne sera pas un candidat comme les autres.

Rares sont ceux qui débarquent en politique armés d’une telle popularité, etrares sont ceux qui ont mené avec succès un combat public qui semblait perdud’avance. Mais surtout, rares sont les hommes politiques qui manifesteraient,visà- vis des ravisseurs de leur fils, une telle tolérance, suggérant, commel’a fait Noam, que les Juifs aussi ont kidnappé des soldats dans leur luttepour l’Indépendance contre les Anglais, dans les années 1940, et que le combatdes Palestiniens pour la liberté s’apparente à celui d’Israël pourl’Indépendance.

Le père de Guilad ne se fait pas d’illusions sur ses chances de réussir sacarrière politique et il a conscience de son inexpérience en la matière. Peuaprès avoir annoncé sa candidature, en janvier dernier, il a esquivé toutequestion relative à la sécurité d’Israël ou à l’Iran. Connu pour sa capacité à fairebouger les choses, il ne sait pas si la reconnaissance dont il jouit en Israëlse traduira par un soutien politique. “Je l’espère, mais ce n’est pas unecertitude. Je ne le saurai que le jour où l’on dépouillera les bulletins.” Ilne prend toutefois pas la chose trop à coeur : “J’imagine que si je ne gagnepas, je serai déçu, mais je ne vais pas me suicider pour autant !”Communication efficace Il évoque sa carrière politique naissante et l’annéeécoulée depuis le retour de Guilad, assis dans la salle à manger, devantquelques souvenirs de ces cinq années durant lesquelles son fils était absent :un petit morceau de bois sur lequel sont gravés les mots “Guilad est encorevivant”, un badge portant la photo de ce dernier et le slogan : “Guilad estlibre”. L’époque où Noam s’indignait devant les caméras de télévision estrévolue : aujourd’hui, il parle d’un ton calme, avec réticence, par phrasescourtes.

Malgré son mètre soixante-quinze, il paraît tout petit : mince et presquechauve, il porte des lunettes à monture d’acier qui dissimulent mal son regardespiègle. Vêtu d’un tee-shirt bleu, d’un short et de sandales, il est seul à lamaison.

Guilad est aux Etats-Unis, invité à une soirée privée à l’université de Yale(mis à part un “merci” adressé à la foule, il ne dira rien ce soir-là), etAviva, qui travaille comme secrétaire, est à son bureau.

Yoël, le frère de Guilad âgé de 29 ans, a quitté depuis peu la maison et estingénieur dans l’entreprise de défense Rafael.

Quant à sa soeur Hadas, 22 ans, elle a terminé son service militaire et visitel’Extrême-Orient.

Noam manifeste une certaine réticence à parler de sa propre enfance. Quelintérêt ? demande-t-il. A contrecoeur, il explique être né en 1954 et avoirgrandi à Kiryat Ata, près de Haïfa. En 1988, il s’installe à Mitzpe Hila avecsa famille.

Il travaille alors comme ingénieur au service marketing de l’entreprised’outillage ISCAR. Pendant une partie de la captivité de Guilad, alors que Noamse bat à plein temps pour faire libérer son fils, ISCAR lui versera chaque moisl’intégralité de son salaire.

Toujours hésitant, Noam évoque la stratégie que sa famille et lui ont employéeau départ, en 2006, pour obtenir la libération de Guilad, choisissantd’eux-mêmes de garder le silence et de laisser toute latitude d’agir augouvernement.

Mais bientôt, l’expérience de la famille de Ron Arad, l’aviateur capturé dansles années 1980, les pousse à changer de tactique. Noam est désormais décidé àse faire entendre.

“Nous avons pris la résolution de donner de la voix”, explique-t-il.

La faute au gouvernement 

En octobre 2009, le Hamas envoie pour la première foisune vidéo prouvant que Guilad est en vie. Noam et sa famille n’en ont jamaisdouté, bien que les trois messages écrits, semble-t-il, de la main du soldat,qu’ils ont déjà reçus n’aient pas constitué une preuve irréfutable. Enregardant la vidéo, Noam respire. “Nous l’avons reconnu, nous avons vu qu’ilétait en vie, qu’il pouvait marcher... Cela nous a soulagés, mais nousregrettions qu’il ne nous annonce pas qu’il rentrait à la maison...” Le messagedu Hamas : le captif était bien vivant, mais il ne serait libéré qu’en échangede prisonniers détenus en Israël.

Pendant des années, les négociateurs israéliens vont travailler sur le dossier,mais sans parvenir à tomber d’accord avec le Hamas sur une liste de prisonnierssusceptibles d’être échangés contre le soldat. Quand, à l’automne 2011, seprofile la possibilité d’un terrain d’entente, les négociateurs en informentNoam, mais sans lui demander son approbation. “Nous ne nous en sommes pas mêlésdu tout”, se souvient-il.

La mise au point de l’accord sera finalement annoncée et certains Israéliens,en particulier les familles de victimes d’attentats, protestent en apprenantque des assassins vont être libérés.

Le prix à payer est trop élevé, disent-ils : 1 027 prisonniers palestinienscontre un seul Israélien ! Noam manifeste sa compassion : il a lui-même perduson frère jumeau en 1973, dans la guerre de Kippour. “Nous comprenons leurssentiments, leur douleur, leur colère.

Seulement, il y avait là une chance de faire revenir un soldat qui allaitmourir s’il n’était pas très vite libéré. Je pense que n’importe quel parentaffecté par le terrorisme aurait agi de même pour ramener un fils à la maison.”

Nombreux sont ceux qui refusent de voir libérés des terroristes avec du sangsur les mains.

Noam leur répond que les assassins figurant sur la liste sont en nombre trèsfaible et que ce ne sera pas la première fois qu’Israël fait de tels “gestes”.Ses nombreuses conversations avec les familles endeuillées le persuadenttoutefois d’une chose : “On ne peut pas convaincre des gens qui ont perdu unenfant que le gouvernement a raison de libérer tous ces prisonnierspalestiniens, que cette décision est justifiée.” Et s’il y a quelqu’un àblâmer, ajoute-t-il, c’est le gouvernement lui-même, qui, face au Hamas, n’apas réussi à réduire davantage le nombre de prisonniers à échanger.

Un fils devenu adulte 

Si Noam n’avait aucune expérience avant de lancer unecampagne de mobilisation du public en faveur de Guilad, ou de s’engager dans lapolitique, il en avait encore moins quand il s’est agi de s’occuper de son filsà son retour. Au cours des premiers jours, il doit s’improviser psychologue.

“Nous n’avions pas réfléchi à la façon de nous comporter avec Guilad. Nous nesavions pas dans quel état de santé physique et psychologique nous allions lerécupérer.”

Sur le plan physique, Guilad est très faible. Un mois après son retour, ilsubit une opération pour retirer sept éclats d’obus reçus à la main peu avantsa capture. Des blessures qui n’ont pas été soignées durant sa captivité.Toutefois, ces maux physiques qu’il convient de traiter ne sont rien face auxblessures psychologiques.

Noam ne force pas Guilad à parler. Il reste en retrait et attend que son filsvienne lui raconter de lui-même ce qu’il a vécu. Mais le jeune homme est avarede détails, même avec sa famille. Il cherche visiblement à tirer un trait surle douloureux épisode. Le jour où Noam laisse échapper devant la presse desdétails qu’il lui a livrés sur son incarcération, Guilad est furieux.

Une fois seulement, Guilad acceptera de donner une interview.

Le 17 octobre dernier, il apparaît ainsi à la télévision dans un documentaired’une heure réalisé par des amis à lui.

Là, il raconte le déroulement de ses journées en captivité, les nuits où lesommeil le fuyait, les listes qu’il dressait pour ne pas oublier les choses deson passé... Plus poignant encore, il affirme que, malgré cette épreuve, ilenverra ses propres enfants à l’armée. Selon Noam, Guilad ne savait pas, entournant ce film, qu’il serait diffusé à la télévision israélienne.

La politique sur le terrain 

Guilad a 26 ans à sa libération. C’est un adultequi revient chez ses parents. “Nous ne pouvions plus lui dire ce qu’il devaitfaire ou ne pas faire”, raconte Noam. Un jour, Arik Henig, grand nom du paysagemédiatique israélien, lui propose de cosigner avec lui une rubrique sportivehebdomadaire dans le Yediot Aharonot, célèbre quotidien israélien. “Mon filsn’a même pas eu à envoyer son CV !”, plaisante Noam.

Depuis qu’il s’est lancé dans cette activité, Guilad a assisté au championnatde basket NBA All-Star à Orlando, puis à l’Euro 2012 de football à Barcelone.Dans la rubrique qu’il rédige avec Henig, il donne son avis sur qui est lemeilleur gardien de buts de football du monde ou quelle est la meilleure équipede basket de tous les temps.

Mais, selon Noam, il ne compte pas en faire son métier. Guilad étudiera sansdoute les mathématiques ou l’économie à la rentrée universitaire 2013.

Si Noam se figurait que les Palestiniens laisseraient Guilad tranquille aprèssa libération, il se trompait. Quand l’équipe de football de Barcelone inviteGuilad au Super Classico du 7 octobre dernier contre le Real Madrid, et luiremet une médaille à cette occasion, des groupes palestiniens viennentmanifester leur désapprobation, appelant toutes les associations sportivesarabes à intenter des procès, tandis que le Hamas annonce, de son côté, unboycott médiatique du club de football de Barcelone.

Cette réaction palestinienne surprend beaucoup Noam.

“C’est pathétique”, soupire-t-il. “N’ont-ils pas d’autres problèmes à régler,d’autres luttes à mener que d’empêcher Guilad d’aller à Barcelone ? Nous, noussommes très heureux de rencontrer les Palestiniens sur les terrains de sportplutôt que sur les champs de bataille ou aux points de contrôle de l’armée !”Syndrome de Stockholm par procuration ? Au printemps dernier, les Israéliensont eu la surprise - voire la stupéfaction - d’entendre Noam compatir à ladétresse des ravisseurs de son fils. Certains médias ont même rapporté - defaçon erronée - qu’il comprenait les Palestiniens qui capturaient les soldatsisraéliens. Il rétablit les choses : “J’ai dit que les Palestinienscombattaient pour leur liberté, pour un Etat, et que, si j’étais moi-mêmepalestinien, je lutterais peut-être pour la liberté contre la forced’occupation.

Mais pas contre les civils ! Nous aussi, nous avons combattu les Anglais quandils occupaient cette région. Et nous aussi, nous avons tué des soldatsbritanniques. En revanche, je suis totalement opposé à l’enlèvement de soldatset de civils, car cela est contraire au droit international.”

Voilà qui rassure ; ainsi, Noam doit bel et bien haïr les ravisseurs de sonfils. “Bien sûr, je ne les aime pas”, confirme-t-il. “Mais ce que j’aime encoremoins, c’est l’état de guerre entre les Palestiniens et nous. Pour moi, laguerre devrait être terminée depuis longtemps. Quand il y a des conflits commeça, les gens font des choses pas très jolies.

Tsahal non plus n’est pas toujours très propre dans sa façon de procéder.”

Mais reste-t-il un espoir de voir la situation s’améliorer dans un avenirproche ? “Malheureusement”, répond-il, “ce n’est pas demain la veille qu’onverra se profiler une solution. Mais cela ne signifie pas que les Palestinienset nous ne devons pas continuer à essayer !” Le retour de Guilad à la maison,il y a un an, n’a rien changé aux croyances religieuses de la famille. Celle-ciétait laïque avant l’enlèvement, elle le reste aujourd’hui. “Nous ne sommes pasreligieux”, confirme Noam, “mais cela ne nous empêche pas de respecter lareligion et les religieux.

Pour notre part, nous sommes non-croyants.” Même après avoir vu Guilad revenirsain et sauf ? “Oui, même après cela.”