Cartes postales à un petit garçon

Un livre édité par Yad Vashem met en lumière l’histoire d’un convoi d’enfants évacués en 1939.

P21 JFR 370 (photo credit: DR)
P21 JFR 370
(photo credit: DR)

Récemment, Londres a commémoré le 75e anniversaire d’une célèbremission de sauvetage un peu particulière. Celle de « convoi d’enfants »aujourd’hui octogénaires qui ont quitté leurs familles d’Europe de l’Est pourl’Angleterre et ainsi échappé aux griffes nazies. Ceux qui sont encore en viese sont ainsi rassemblés au Palais Saint-James pour rencontrer le princeCharles et partager leurs souvenirs.

Ces Kinder (enfants), originaires d’Allemagne, d’Autriche ou de Tchécoslovaquieont rallié le sûr giron britannique entre décembre 1938 et le début de laguerre. Neuf mois de convois au cours desquels 10 000 enfants, essentiellementjuifs, ont eu droit à une nouvelle vie. Nombre de ceux issus du contingenttchèque ont pu être sauvés grâce au courage et à l’initiative de NicholasWinton aujourd’hui âgé de 104 ans et fait depuis chevalier de Sa Majesté.

Beaucoup a déjà été écrit sur et par ces enfants, et plusieurs documentairesont été portés à l’écran. L’un d’eux, The Children Who Cheated the Nazis(L’Enfant qui avait trompé les nazis), a été réalisé par le réalisateur RichardAttenborough, récompensé par l’industrie du film britannique, et dont lesparents avaient adopté deux de ces enfants juifs, originaires d’Allemagne. Quantà la pièce de théâtre de Diane Samuel écrite en 1993 Kindertransport, elle aété jouée dans le monde entier devant un public enthousiaste.

Mais parmi tous les livres, films et pièces de théâtre inspirés par cesévénements survenus il y a trois quarts de siècle, peu sont parvenus à transmettrele vécu traumatique des enfants et l’angoisse de leurs parents – qui savaientqu’ils ne les reverraient jamais – avec autant d’intensité que ces Cartespostales à un petit garçon d’Henry Foner.

Le magnifique ouvrage récemment publié par Yad Vashem, est basé sur plusieursdizaines de cartes postales que le père de Foner a envoyées d’Allemagne à sonjeune fils, qui avait trouvé refuge auprès d’une famille d’accueil, M. etMme Foner à Swansea, au sud du pays de Galles. Le couple allait devenir tanteWinnie et oncle Morris. « Ils ont toujours insisté pour que je les appelle matante et mon oncle, pour que je sois conscient qu’ils n’étaient pas mes vraisparents », confie Foner aujourd’hui âgé de 81 ans, et qui réside à Jérusalemdepuis plus de 40 ans.

Le trauma de la séparation Cartes postales à un petit garçon, s’ouvre sur unepréface de l’auteur qui narre son histoire familiale : né Heinz Lichtwitz aliasHeini, en juin 1932 à Berlin, il est fils unique. Aux dires de tous, lesLichtwitz sont une famille juive allemande typique de l’époque, nantie et bienintégrée, qui obtient la citoyenneté prussienne au XVIIIe siècle (à la fin XIXeet début du XXe, la citoyenneté prussienne octroie une pleine appartenance àl’empire allemand).

Le grand-père paternel de Foner, Ernst Lichtwitz, dirige l’imprimeriefamiliale, fondée à Berlin par son père. Foner perd sa mère alors qu’il est âgéde cinq ans seulement. Son père, Max, avocat très investi dans la communautéjuive, sa grand-mère paternelle, Margarete (née Auerbach), et une nourriceappelée Nüppi, prennent soin du petit garçon.

Foner habite un grand appartement, dans un immeuble dont les Auerbach sontpropriétaires, avec ses parents, ses grands-parents et la famille de son oncleLudwig. Le bâtiment se situe dans le quartier aisé de Charlottenburg.

Puis soudain, en 1938, on informe Foner qu’il va devoir se rendre enGrande-Bretagne pour vivre dans une famille d’accueil. Une décision sans douteprise suite aux violents événements de la Nuit de Cristal survenue en novembrede cette même année.

Le petit garçon arrive ainsi au Royaume-Uni le 3 février 1939, à l’âge de sixans et demi. Il n’a pas le souvenir des au revoir avec son père, en gare deBerlin. En revanche, il se souvient très bien du moment où, avec les autresenfants terrifiés, il quitte l’Allemagne nazie pour arriver en Hollande ethériter d’un accueil chaleureux des habitants. Cette mémoire sélective esttypique de cette expérience traumatisante et l’un des points communs des récitsde la plupart des enfants.

« Nous ne savions pas que c’était la Hollande », se souvient Foner. « Mais quelsoulagement après avoir été fouillé au corps par des brutes hurlantes, de neplus voir d’uniformes allemands, de leur avoir échappé, et d’être tout à coupaccueillis par des femmes souriantes qui nous distribuaient des hot-dogs. Qu’est-cequ’ils étaient bons. » Et Heini devient Henry Quand il arrive à Londres, ilattend avec les enfants d’être pris en charge par des membres de la communautéjuive de Swansea. C’est une certaine Mme Selina Levy qui les accompagnera entrain au sud du Pays de Galles.

Foner se souvient de l’accueil attentionné de ses hôtes Gallois, même si labarrière de la langue ne facilite pas la communication. Mais le jeune garçonapprend très vite l’anglais et oublie tout aussi vite sa langue natale,l’allemand.

Son père lui adresse sa première carte postale le jour de son arrivée auRoyaume-Uni, et entretient avec lui une correspondance régulière, avec l’envoide cartes espacées de quelques jours seulement. Mais la détérioration rapide dela situation de la communauté juive de Berlin entrave de plus en plus cetterelation épistolaire. Quatre mois environ après son arrivée à Swansea, legarçon a oublié sa langue maternelle, et à partir de juin 1939, les cartespostales de son père, de ses amis et d’autres parents sont toutes en anglais.

Les photos et dessins des cartes postales éditées dans ce livre semblentanodins, et qui ne connaît pas les circonstances douloureuses qui entourentcette correspondance, ne pourrait soupçonner la gravité du contexte et n’ydécèlerait rien d’alarmant ni d’anormal.

Certaines de ces cartes sont des illustrations pastorales et ludiques. L’uned’entre elles, postée le 9 avril 1939, est une photographie de deux poussinsduveteux. Max exprime son bonheur de savoir que Heini – il s’adressera à sonfils par son surnom allemand, jusqu’au moment où il commencera à écrire enanglais, preuve que Heini était réellement devenu Henry – a apprécié à la foisses œufs de Pâques et le soir du Seder et informe son fils du temps agréablequ’il fait à Berlin.

Des missives poignantes et éloquentes L’une des cartes postales en langueanglaise, envoyée début août 1939 alors que la situation devait êtreparticulièrement tendue à Berlin, représente une photo d’un train à grandevitesse encore au stade expérimental, que Max surnomme Schienenzepp pourSchiennenzeppelin, et Max s’enquiert de savoir si son cher petit Henri aentendu parler de ce train. Dans des circonstances normales ce serait là despropos tout à fait anodins, mais remis dans leur contexte tragique ils montrentl’héroïsme d’un père qui fait tout son possible pour apaiser les doutes que sonjeune fils pourrait avoir sur les difficiles conditions de vie que sa familleendure et des dangers qu’elle encourt.

Une autre carte est particulièrement émouvante pour Foner. C’est celle envoyéepar son père le 28 février 1939. Sur la photo : un vieil homme barbu à la portede son jardin, un arrosoir à la main, le doigt pointé vers un oiseau, unpapillon, une sauterelle et d’autres insectes qu’il expédie hors de chez lui,et une légende : Vertreibung aus dem Paradies (Expulsion du paradis).

« Je suppose que cela décrit ce que j’ai ressenti quand j’ai été éloigné de monfoyer par mon père, » fait observer Foner. « D’ailleurs, c’est cette carte queje voulais voir figurer en couverture du livre Cartes postales à un petitgarçon.

La haute qualité de l’iconographie de l’ouvrage contient aussi desreproductions de cartes postales envoyées par d’autres membres de la famille deFoner : sa grand-mère, son oncle Walter et sa tante Evelyne Lichtwitz, réfugiésà Paris en 1933, puis à Vichy. Finalement capturés puis envoyés en camp deconcentration, ils ont néanmoins survécu à la guerre, comme un autre de sesoncles ainsi que sa grand-mère, déportée à Theresienstadt. Max, déporté àAuschwitz le 9 décembre 1942, a péri sept jours après son arrivée.

La machine à écrire de la résilience Foner se décrit comme une personne plutôtintrovertie. Il lui a donc fallu un certain courage pour dévoiler au public cetéchange intime de cartes postales avec son père, qu’il a vu pour la dernièrefois alors qu’il avait à peine six ans. « Ce n’est pas facile pour moi »,admet-il. « Parfois, je prends la parole devant des groupes d’Anglo-saxons surle sujet. Il me faut alors mettre mes émotions de côté. J’ai besoin du soutiende ma femme que j’emmène généralement avec moi. » En dépit du fait qu’il aitété arraché à sa famille à un âge si tendre, il est l’un des enfants les pluschanceux. Les Foner, ses parents adoptifs se sont révélés un couple affectueux,qui a fait tout son possible pour l’entourer d’amour et de chaleur, et luioffrir un véritable foyer de substitution. Tous les enfants n’ont pas eu cettechance : certains ont atterri dans des familles d’accueil qui les ont exploitéscomme domestiques et main-d’œuvre gratuite.

La plupart des proches de Foner ont survécu à la Shoah, mais lorsqu’ils ontrepris contact après la guerre, du fait qu’ils parlaient allemand et luianglais, il leur a été difficile de surmonter la barrière de la langue.

Etonnamment Max a réussi à envoyer des jouets à Swansea à Heini, ainsi que despaquets contenant de précieux objets de famille et d’autres articles pratiques,dont beaucoup sont aujourd’hui exposés à Yad Vashem.

« Il y a aussi la machine à écrire de mon père, sur laquelle j’ai tapé mathèse, souligne Foner fièrement ». Il a passé ses licence, maîtrise et doctoratà l’université de Leeds, avant de travailler comme chimiste dansl’agroalimentaire pour cette même ville, puis plus tard pour le département decéramique de son université.

Il épousera sa femme Judy en 1961 et le couple fera son aliya sept ans plustard. Foner obtient vite un poste de chimiste analytique et environnementalpour les Etudes géologiques d’Israël, dont il prend officiellement sa retraiteen 1997, même s’il continue d’y travailler comme scientifique émérite jusqu’àl’âge de 80 ans.

La dernière carte avant le silence La dernière carte qu’il reçoit de son pèredate du 31 août 1939, un jour avant l’invasion de la Pologne par l’Allemagnequi allait conduire à la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne, deuxjours plus tard.

Cette carte postale représente une image pastorale et gaie d’un oiseau sur fondde collines avec une ferme au loin, Max écrit : « Je suis content que tu aillesbien et que tu sois heureux. J’espère que la guerre n’éclatera pas. Si elledevait survenir, que Dieu vous bénisse toi, ton oncle et ta tante. » Le livrese termine par une étude éclairante des manœuvres politiques, logistiques etsociales qui ont permis la réussite de ces convois d’enfants, par l’historienneet écrivaine Judith Tydor Baumel-Schwartz, professeur à l’université deBar-Ilan.

« J’ai conçu ce livre comme une sorte de mémorial à la mémoire de mon père etde ceux qui m’ont permis de survivre », confie Foner. « Je leur suis àjamais reconnaissant ».