Sous le prisme de l’immigration

Une exposition de photos, au musée d’Israël, explore le point de vue de l’immigrant face à son nouvel environnement.

P21 JFR 370 (photo credit: DR)
P21 JFR 370
(photo credit: DR)

L’exposition, qui dure jusqu’au 5 octobre, revient sur le travailde près de 100 photographes de premier plan, et s’interroge sur l’influence deleur statut d’immigrés sur leur vision créative.

Nissan Perez, conservateur en chef de l’exposition Horace et Grace Goldsmith,au département de la photographie Noel et Harriette Levine du musée, a tout àfait le profil de l’emploi. Il est non seulement le conservateur en chef pourla photographie du musée depuis 37 ans, mais il a aussi fait son aliya depuisla Turquie tout jeune homme.

« Ne sommes-nous pas tous des émigrés ? », remarque-t-il lors de notrerencontre au café du musée. « Vous-même êtes originaire de Grande-Bretagne, etle musée, au moment où je vous parle, est rempli de visiteurs qui viennent deRussie, du Maroc, de France, des Etats-Unis, et d’ailleurs. » 

« Un penseur françaisa même déclaré, il y a quelque temps, que chaque projet que nous entreprenonspossède en lui quelque chose d’autobiographique. Pour moi, c’est certainementle cas avec cette exposition. Car je suis bien un immigré. Et au cours de macarrière, je me suis rendu compte que la plupart des maîtres de la photographiedu XXe siècle l’étaient également. Que ce soit par choix ou par nécessité, ilsse sont déplacés d’un pays à l’autre au moins une fois, et certains l’ont faità plusieurs reprises. Nous savons tous que le XXe siècle a été un siècle demigration. »

Visions déplacées est en quelque sorte le chant du cygne de Perezau musée d’Israël. Le conservateur entame donc son départ sur un coup d’éclat,et avec une collection impressionnante d’œuvres qui couvrent plus d’un sièclede créations, par des artistes issus des quatre coins de la planète.

« J’ai voulu faire cette exposition aussi parce que, autant que je sache, dansla photographie, le statut d’immigré est l’un des aspects qui n’a encore jamaisété abordé », explique-t-il. « Il était important pour moi de voir ce qui estarrivé à ces photographes qui se sont déplacés d’un endroit à l’autre, d’uneculture à l’autre et d’un environnement visuel à un autre. » 

Photographesimmigrés 

Nissan Perez a rassemblé une liste colossale de figures majeures de laphotographie. Bill Brandt, photographe et photojournaliste britanniqued’origine allemande, connu pour ses images très contrastées de la sociétébritannique, ses nus et paysages déformés, est présenté ici. Tout comme RobertFrank, le photographe juif d’origine suisse qui, à 88 ans, est toujours aussiactif, l’œil dans le viseur et le doigt sur le déclencheur, selon Perez.

Frank a été l’une des âmes dirigeantes de la branche photographique de l’écolede pensée de New York, un groupe informel d’artistes américains quis’illustrent dans différentes disciplines, comme la poésie, la peinture, ladanse et la musique, dans le New York des années cinquante et soixante. Lesartistes de ce mouvement trouvent leur inspiration dans le surréalisme etl’avant-garde contemporaine.

« Visions déplacées » présente également des photos d’André Kertesz, Juifd’origine hongroise, qui s’installe à Paris en 1920, puis aux États-Unis aprèsla montée du nazisme en Allemagne. Au départ, Kertesz a dû lutter pour faireaccepter ses angles de prise de vue et son style hors-norme, même siaujourd’hui il est considéré comme l’une des figures de proue duphotojournalisme.

À la même époque, Man Ray, né à Philadelphie, de son vrai nom Emmanuel Radnitzky,fait le parcours en sens inverse. Il arrive à Paris dans les années 1920 et yrestera toute sa vie — hormis une parenthèse de onze ans de retour auxÉtats-Unis, après avoir fui l’Europe déchirée par la guerre en 1940.

D’origine hongroise, le photographe et peintre Laszlo Moholy-Nagy a connu plusd’une métamorphose — à la fois en termes de lieux de résidence et de modes devie. Né en 1895 dans une famille juive hongroise, il se convertit à l’Egliseréformée hongroise en 1918, et devient un pilier de l’école du Bauhaus, enAllemagne. Là, il sera fortement influencé par le constructivisme. Et deviendraun ardent défenseur de l’intégration de la technologie et de l’industrie dansle domaine des arts.

Après la première guerre mondiale, au cours de laquelle il sert dans l’arméeaustro-hongroise, Moholy-Nagy vit à Vienne puis à Berlin, avant un séjour dedeux ans en Angleterre. De là, il se rend à Chicago, où il résidera jusqu’à samort en 1946.

Nouveau regard 

Selon Perez, tous ces photographes, comme les autres présentéségalement dans Visions déplacées, apportent une valeur ajoutée et un élémentextérieur à leur pays d’adoption.

« La photographie est l’un des médias créatifs les plus mobiles. Tous ce queces artistes ont eu à faire, c’était de mettre la main sur un petit appareilphoto, et alors, pour eux, cela devenait assez facile de commencer à prendreprise avec leur nouveau milieu », souligne le conservateur.

Cela débouche nécessairement sur un autre regard : celui de l’étranger quipénètre la réalité de son œil neuf. Parallèlement, cela offre une nouvelleperspective à la vision que les habitants du cru ont d’eux-mêmes.

« Dans la plupart des images de l’exposition, on constate qu’il existe unecertaine distance entre les nouveaux lieux et la position du photographe. Jedirais que c’est le cas tout au long du XXe siècle, à partir de la fin duXIXe siècle, lorsque les communications et les voyages sont devenus beaucoupplus faciles et que les gens ont commencé à se déplacer beaucoup plus. »

Bien sûr,c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les Etats-Unis, devenus lerefuge de nombreux artistes juifs de premier plan et d’autres, qui fuient lespersécutions en Europe, et plus tard en Union Soviétique. C’est également lecas de Paris, pendant la première moitié du XXe siècle, bien qu’au tout débutdu siècle, la relocalisation est généralement motivée par des objectifsartistiques positifs.

« Des gens comme Man Ray et de nombreux artistes espagnols, tout comme [ceux]de l’Europe de l’Est, s’installent à Paris, alors considéré comme un centreartistique très important, au moins jusqu’à la deuxième guerre mondiale »,poursuit Perez, qui ajoute que l’afflux étranger favorise la communautéartistique locale.

« Paris bouillonne alors d’idées nouvelles, et les artistes subissent lesinfluences réciproques les uns des autres. La plupart des artistes à Paris àcette époque viennent de l’étranger. Chacun a apporté son propre champ visuel,ses propres idées et influences culturelles, ce qui a donné naissance à quelquechose d’unique dans l’histoire contemporaine. »

Etranges étrangers 

Pour lecommissaire de l’exposition, le village planétaire a commencé bien avantInternet. « Pour moi, la mondialisation a débuté au début du XXe siècle : c’estle mouvement des artistes, des philosophes, etc. et les influences qu’ils ontapportés à leur nouveau pays. C’est ce que l’on constate dans cette exposition.Nous avons voulu montrer quelques-uns des premiers travaux créés par lesphotographes dans leur nouveau cadre de vie. Certaines de ces images n’ontjamais été exposées au public auparavant. »

Le catalogue à l’aspect pelucheuxs’ouvre, comme on peut s’y attendre, sur le plus ancien cliché de l’exposition,L’entrepont. Pris en 1907 par le photographe juif américain d’avant-gardeAlfred Stieglitz, c’est ce qu’on pourrait désigner comme la démarche critiqued’un émigré. Bien que Stieglitz lui-même ne soit pas un immigré, ses parentsvenaient d’Allemagne. L’entrepont est considéré comme l’un des clichésreprésentatifs du XXe siècle.

On trouve aussi quelques œuvres « made in Israël », comme l’image imposante del’ancien chef du KKL, Menahem Oussishkin, et sa femme, prise en Palestined’avant la création de l’Etat, par le photographe d’origine allemande AlfredBernheim, qui a fait son aliya et est mort en Israël en 1974.

Femme de chambre et Soubrette prête à servir le dîner, prises par Brandt dansson pays d’adoption, la Grande-Bretagne, en 1933, sont un excellent exemple dupoint de vue extérieur de l’étranger, souligne Perez. « C’est une photo qu’unAnglais n’aurait pas songé à prendre, tout simplement parce qu’il n’aurait rienvu de particulièrement remarquable dans ces deux servantes, en grand uniforme,attendant près de la table du dîner. Seul un étranger peut prendre une tellephoto. Ceux qui viennent d’ailleurs voient la réalité par-dessus l’épaule desgens du pays. » La même remarque peut s’appliquer à la photo de Gérard Allen,un oleh d’origine marocaine, Tickets de bus prise en 1983. De même pour saphoto quelque peu surréaliste Graines de tournesol, avec le mot hébreudésignant celles-ci, garinim, mal orthographié juste à côté. La fauted’orthographe peut avoir été intentionnelle ou pas, en tout cas les deuxphotographies font partie de la série d’Allen intitulée Cartes postalesd’Israël.

Mais la perspective du nouveau venu n’est pas toujours appréciée par lapopulation locale. En 1958, par exemple, Frank a publié Les Américains, unlivre de photographies que la population autochtone de l’époque n’a pasvraiment reçu avec enthousiasme. Il a d’abord été publié en France, et un anplus tard aux États-Unis, où il a essuyé d’assez mauvaises critiques. « C’estsans doute parce qu’il montrait aux Américains une image d’eux-mêmes peuflatteuse », suggère Perez. « Il a représenté la classe ouvrière, et le reversde la médaille de la vie en Amérique, alors que nos voisins d’outre-Atlantiquepréfèrent regarder le côté positif du rêve américain, avec tout le strass etles paillettes. Il leur mis un miroir devant les yeux et ils n’ont pas aimé cequ’ils ont vu. » Cependant, les Américains ont fini par jouer un rôleprimordial dans la photographie.

L’œil israélien

Après près de quatre décennies au musée d’Israël, « Visionsdéplacées » semble le meilleur moyen pour Perez de tirer sa révérence. « J’airéalisé près de 180 expositions au fil des ans », dit-il. « Aussi bien au muséed’Israël que dans d’autres endroits en Israël et à l’étranger. J’ai monté desexpositions aux Etats-Unis, en France, en Suède, en Allemagne, en Autriche etdeux fois en Turquie. » Il lui a été particulièrement agréable de revenir dansson pays natal en tant que conservateur à part entière. « Je suis retournélà-bas et me suis adressé au public du musée en turc. Ma mère était là, aupremier rang, folle de joie. » Avec une expérience aussi longue dans cedomaine, Perez est mieux placé que quiconque pour juger s’il existe uneapproche israélienne distincte de l’art de la photographie. « Je pense que l’onpeut parler, en effet, de la photographie israélienne en tant que telle, parceque la plupart de nos artistes – et pas seulement dans le domaine de la photo –sont très fortement imprégnés de la réalité locale – politique et sociale – etbon nombre de leurs œuvres y font référence », remarque-t-il. Malgré cela, nosphotographes suivent aussi la tendance universelle.

« Le langage des photographes israéliens est international », poursuit-il, «mais leur engagement est essentiellement politique. Nos photographes sontbeaucoup plus engagés politiquement, au sens le plus large du terme, que, parexemple, les photographes américains. Ici, la politique recouvre aussi lesocial, l’environnement et toutes sortes de choses. Les préoccupations desphotographes israéliens sont beaucoup plus terre à terre que celles de leurshomologues américains. » Le public a pu se faire une idée de la place occupéepar la photographie israélienne et la photographie dans son ensemble dans uneperspective pluridisciplinaire, au cours du colloque qui s’est déroulé au muséed’Israël sous le titre En terre étrangère : perception et interprétationd’environnements inconnus.

Une pléiade d’intellectuels du monde entier a participé à cet événement, parmilesquels Bernard-Henri Lévy. Le professeur Svetlana Boym, de l’université deHarvard, a prononcé une allocution sur le thème de « la nostalgie,l’éloignement et l’espace off moderne », tandis que le professeur anglaisMalcolm Le Grice a évoqué « l’influence des artistes émigrés européens sur ledéveloppement du cinéma expérimental ».

Hagai Kanaan a, quant à lui, développé l’idée d’« une familiarité peufamilière : la photo et le quotidien ».

En raison de l’époque où elles ont été prises, la plupart des tirages deVisions déplacées sont monochromes. Cependant, on y trouve également uneétonnante série en couleur de 1976, œuvres de l’Américain d’origine grecqueLucas Samaras. Ou d’autres œuvres contemporaines d’artistes issus d’universvraisemblablement différents – telles celles du photographe japonais résidanten France Kimiko Yoshida ou de l’Américain d’origine vietnamienne Dinh Q. Lê.

La dernière rubrique du catalogue permettra de faire le point, grâce à uneinstallation vidéo sur deux chaînes intitulée La Salle de la bibliothèque parl’artiste israélienne d’origine soviétique Ira Eduardovna. Tout comme le restede l’exposition, La Salle de la bibliothèque présente au visiteur une largevariété d’angles et de perspectives.

Renseignements sur Visions déplacées :photographes émigrés du XXe siècle : (02) 670-8811 ou www.imj.org.il