Circonspections autour de la circoncision

Les manœuvres contre la circoncision en Europe sont l’expression nouvelle d’un antisémitisme qui menace la vie communautaire juive

P10 JFR 370 (photo credit: Marc Israel Sellem)
P10 JFR 370
(photo credit: Marc Israel Sellem)
Début octobre,l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, constituée de juristes de 47pays européens pour la plupart, a adopté une résolution caractérisant lacirconcision comme une violation de l’intégrité physique des petits garçons.

Elle a appelé lesnations européennes à prendre des dispositions légales spécifiques pourempêcher que certaines opérations ne soient pratiquées sur les enfants tant queceux-ci ne sont pas en âge d’être consultés. Heureusement, elle n’a pas lepouvoir de voter des lois contraignantes.

Fondée àStrasbourg en 1949, cette vénérable institution est la plus ancienne assembléeparlementaire internationale existante, établie sur la base d’un traitéintergouvernemental. Le Parlement européen a d’ailleurs été créé à sonimage : ses recommandations, notamment sur les questions liées aux droitsde l’homme, ont un certain poids dans la sphère politique européenne.

Or, le vote del’Assemblée parlementaire contre la circoncision n’a rien d’équivoque : 78juristes ont voté pour, contre 13 seulement (surtout venus de pays comme laTurquie ou l’Azerbaïdjan) qui s’y sont opposés, et 15 se sont abstenus.

Peut-être leslégislateurs n’ont-ils pas bien eu conscience des ramifications de cetteaffaire. Si leurs recommandations venaient à être transformées en loiscontraignantes et que la circoncision ne devait être autorisée que sur lesenfants en âge d’être consultés (14 ans, selonl’auteur de la recommandation), la majorité des juifs de la Communautéeuropéenne (1,4 million en tout) se sentiraient ostracisés. Les musulmans,eux, pour qui la circoncision marque le passage de l’enfance à l’âge adulte,auraient sans doute moins de mal à s’accommoder d’une telle loi.
Expier après laShoah

Pour leprofesseur Robert Wistrich, directeur du centre Vidal Sassoon pour l’étude del’antisémitisme à l’Université hébraïque, cette attaque contre les aspectsrituels du judaïsme que sont la circoncision et l’abattage rituel est plusdangereuse pour la vie communautaire juive en Europe que toutes les autresformes d’antisémitisme, y compris l’antisionisme.

Il voit celacomme une forme relativement nouvelle de l’expression antisémite, restéelatente depuis la Shoah. Pinhas Goldschmidt, président de la Conférence desrabbins européens, partage son analyse.

Après la guerredes Six Jours, et plus encore après la première guerre du Liban, la premièreintifada et les conflits plus récents comme la seconde guerre du Liban etl’opération Plomb durci, Israël a fourni le principal combustible des attaquesantisémites contre les juifs européens.

A une époque oùle Vieux Continent paraît enfin près de renoncer au nationalisme pour viser uncontinent sans frontières doté d’une monnaie unique, Israël dénote en prônant,avec son idéologie du sionisme, un nationalisme particulariste et ethnique (oureligieux). D’autant que cet Etat défie effrontément la législationinternationale en perpétrant, au nom de ce même nationalisme juif, desatteintes aux droits de l’homme contre le peuple palestinien, dont lesambitions nationalistes sont, pour leur part, parfaitement justifiées dansnotre monde post-colonial.

En présentantIsraël sous ce jour très négatif, ce tableau permet aux Européens d’assouvirleur besoin d’expiation après la Shoah. Ravagés de culpabilité après lecolonialisme et la destruction des juifs d’Europe, que pouvait-on trouver demieux que de blâmer les victimes ? Soudain, ces Israéliens va-t-en-guerre,militaristes et nationalistes commettaient ce que l’on s’est empressé dequalifier de « Shoah » sur le peuple palestinien. En cessant d’êtreles tenants de la moralité, les juifs ne pouvaient plus blâmer les Européenspour leurs crimes.

AuXIXe siècle et au début du XXe, on reprochait aux juifs d’êtrecosmopolites, mécréants et dénués de racines. On les accusait de tout et de riensous prétexte qu’ils n’avaient pas de terre. A la fin du XXe siècle, lasituation est inversée : c’est précisément l’anachronisme du nationalismejuif qui désigne les juifs pour une condamnation.

Un ensemble derites pittoresques

En même temps, ilsemble y avoir de la place, dans ce raisonnement antisioniste, pour le type dejuifs assassinés pendant la Shoah. Le Juif errant, celui dont l’identité estdéfinie par sa religion et ses textes religieux, et non par son lien à uneterre particulière, devient en vogue en Europe (en particulier dans l’Europe del’ouest et du centre, où le projet d’Europe unifiée est le plus populaire).Soudain, le juif à l’ancienne, éloigné du sionisme, apparaît comme le paradigmed’un nouveau cosmopolitisme, d’une Europe sans frontières qui rejette ce qui aété la cause de tous ses malheurs durant les deux guerres mondiales.

Jusqu’à présent,les Européens qui ont adopté cette mode post-nationaliste semblaient n’avoiraucun problème avec l’aspect religieux du judaïsme, qu’ils voyaient comme unensemble de rites pittoresques caractéristiques d’un peuple ancien en exil.

Peu à peutoutefois, les choses changent. En juin 2001, la loi suédoise sur lacirconcision marque, selon le Congrès juif mondial, « la premièrerestriction juridique sur les pratiques religieuses depuis l’ère nazie ».Cette loi stipule que les circoncisions ne peuvent plus être pratiquées que parun médecin ou une infirmière, sous analgésie.

Depuis, diversgroupes européens de droite et de gauche (notamment en Scandinavie, mais passeulement) ont pris des mesures pour restreindre la circoncision, ainsi quel’abattage rituel. En juin dernier, par exemple, une cour de district deCologne, en Allemagne, a estimé que la circoncision constituait une violencephysique faite au nouveau-né et l’a définie comme « un dommageirréversible causé au corps ».

Puis fin 2012,une législation ratifiée par le cabinet allemand légalisait certes lacirconcision, mais la décision du tribunal de Cologne avait déjà initié, àl’intérieur du pays, un débat virulent qui révélait une antipathie surprenanteà l’encontre de ce rituel. Un sondage mené pour le magazine allemand Focus aétabli que 56 % des sondés approuvaient cette décision, contre 35 %qui s’y opposaient et 10 % d’indécis.

EnGrande-Bretagne, un sondage commandé par le Jewish Chronicle et publié en marsa indiqué que 38 % des Britanniques souhaitaient interdire la circoncisionpour motifs religieux, alors que 35 % s’opposaient à cetteinterdiction ; 27 % ne se prononçaient pas.

Quand l’Islam amauvaise presse

Pourquoi cesattaques surviennent-elles maintenant ? Robert Wistrich, de l’Universitéhébraïque, affirme qu’en réalité, « l’anti-judaïsme » a toujours étéprésent en Europe. « Personne n’en parlait, car même si l’on trouvait cesrites aberrants, le dire tout haut n’était pas politiquement correct. Latolérance religieuse faisait partie des valeurs fondamentales et attaquer lareligion juive aurait représenté une atteinte à la volonté de pluralisme. Or ceprincipe est aujourd’hui en train de s’effilocher. »

A l’origine de cerelâchement, il convient de voir la réaction des Européens à l’arrivée en massede musulmans. Ces quarante dernières années, alors que le taux de natalitédégringolait en Europe, l’immigration en provenance de pays musulmans a atteintdes sommets sans précédent. Aujourd’hui, elle constitue environ 10 % de lapopulation dans de grands pays comme la France, l’Allemagne, la Suède, laBelgique, la Hollande et la Suisse. Au Royaume-Uni et au Danemark, cepourcentage s’élève à 5 %.

Mais l’islam adésormais mauvaise presse en Europe. En avril dernier, un sondage duTilder/Institut Montaigne révélait qu’en France, toutes les religions étaientconsidérées d’un œil positif par 73 % des Français, sauf l’islam. Selonune autre enquête, signée Ipsos/Le Monde, 74 % considèrent l’islam commeune religion intolérante et 80 % estimaient qu’il tendait à s’imposer deforce dans la société française.

Une enquêteparallèle conduite en Allemagne l’an dernier a donné des résultatssimilaires : 70 % des sondés associaient l’islam au fanatisme et auradicalisme, 64 % affirmaient que cette religion disposait à la violenceet 60 % évoquaient un certain penchant à la revanche et aux représailles.53 % des Allemands s’attendaient à un prochain affrontement entre islam etchristianisme.

Si l’islam estsans aucun doute la cible principale des dernières campagnes xénophobes contrela circoncision et l’abattage rituel, les juifs d’Europe en sont les« victimes collatérales ». Il suffit, pour s’en convaincre, de citerles déclarations de Marine Le Pen, leader du Front National et forte de18 % des suffrages aux dernières élections présidentielles, qui se déclarehostile au port de signes religieux distinctifs, y compris la kippa. Pour elle,la kippa ne constitue pas un problème pour le pays, mais elle doit êtreproscrite, au même titre que le voile ou le niqab, « au nom del’égalité ». « Que diraient les gens si je me contentais d’interdireles signes distinctifs musulmans ? Ils m’accuseraient de détester lesmusulmans », a-t-elle déclaré, avant de demander aux juifs de France deconcéder ce sacrifice mineur et de se conformer aux règles établies, pour lebien de la laïcité et pour lui éviter, à elle, d’être taxée d’islamophobie.

Un affront à laperfection de la Nature

Simultanément,une autre dynamique est en œuvre à gauche. La laïcité européenne a une longuehistoire d’anticléricalisme et d’opposition à la religion. Beaucoup détestentle judaïsme sans pour autant le distinguer des autres religions. De grandsintellectuels comme le biologiste Richard Dawkins, auteur entre autres de Pouren finir avec Dieu, ou Christopher Hitchens, qui a signé Dieu n’est pas grand,ont attaqué les trois religions monothéistes en affirmant, arguments à l’appui,qu’elles étaient à l’origine de la plupart des crimes et des génocides dans cemonde. Une théorie adoptée par les élites intellectuelles laïques des sociétéseuropéennes, et qui s’inscrit dans l’idée que les droits de l’homme doiventl’emporter sur la tradition. Cela consiste, pour le cas de la circoncision, parexemple, à défendre le droit de l’enfant mâle à préserver son intégritéphysique.

Comme le souligneRobert Wistrich toutefois, des courants intellectuels plus profonds (conscientsou inconscients) sont à l’œuvre dans l’opposition des Européens à lacirconcision. Il faut souligner que l’obligation juive de couper le prépuced’un nouveau-né a été une source d’opprobre, non seulement dans le mondemoderne, qui célèbre les droits des individus à protéger leurs corps, maisaussi dans la Grèce antique, qui voyait cette pratique comme un affront à laperfection de la nature.

Par ailleurs,l’obstination des juifs à conserver ce rite représente tout ce qui ne plaît pasaux chrétiens dans « l’Israël charnel ». Au lieu de lire lesEcritures de façon allégorique, les juifs les appliquent à la lettre. Or, selonPaul et d’autres Pères de l’Eglise, la circoncision évoquée dans la Bible nefaisait pas référence à un geste concret : il ne fallait pas couperréellement la chair, comme le croient les juifs, mais interpréter cela commeune « circoncision du cœur », une ouverture au message de Dieutransmis par son messie, Jésus. Lire le texte de façon littérale, c’est refuserde reconnaître Dieu quand Il marchait parmi les vivants.

Dans l’Epître auxGalates, par exemple, Paul enseigne que le sens littéral n’est pas seulementinapplicable pour ceux qui ont accepté l’Evangile, mais positivement dangereux.Quand les fidèles non juifs de Jésus traitaient la circoncision comme un actenécessaire, ils mettaient à tort l’accent sur le signe matériel et serévélaient comme coupés du Christ et du Saint-Esprit par le désir de la chair.

Hegel vs. Kant

Dans un récentlivre à succès (non encore traduit en français), Anti-Judaism : TheWestern Tradition (Antijudaïsme : la tradition occidentale), DavidNirenberg montre comment la préoccupation que les chrétiens ont des juifs et dujudaïsme – non pas nécessairement les juifs en chair et en os, mais ce qu’ilsreprésentent – fait partie intégrante de la culture occidentale.

Les affirmationscomme celles de Paul concernant le côté charnel des juifs, leur matérialisme,leur obsession de la lettre plutôt que de l’esprit et leurs rituels – dont lacirconcision – concernent des thèmes qui obsèdent un large éventail de penseurseuropéens laïcs, de William Shakespeare à Emmanuel Kant, en passant par KarlMarx et Max Weber, pour n’en nommer que quelques-uns.

Ainsi, quandFriedrich Hegel lance une attaque philosophique contre Kant, il le fait entermes de judaïsme. La philosophie de Kant, estime Hegel, était un formalismejuif fanatique. Et quand, à son tour, Arthur Schopenhauer attaque Hegel, ilutilise exactement la même tactique : Hegel et ses adeptes étaient« juifs » en raison des habitudes de pensée philosophique qu’ilsavaient acquises.

S’émerveillantsur la puissance de ces habitudes sur la pensée pure, Schopenhauer va jusqu’àfaire remarquer : « Les hommes arrivent au monde incirconcis…c’est-à-dire pas en tant que juifs. »

Problèmed’objectivité

Il est impossiblede déterminer dans quelle mesure cette longue et très négative obsessioncontinue à exercer une influence (consciente ou inconsciente) sur la perceptionet la sensibilité européennes vis-à-vis des juifs. Le rapport préparé pourl’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe par Marlene Rupprecht, députéesociale-démocrate au Bundestag allemand, apparaît très nettement comme un textetendancieux ; on dirait que le véritable objectif de Rupprecht est deproscrire une pratique fondamentale de la foi juive.

Dans une partieintitulée « Arguments régulièrement présentés en faveur de la circoncisiondes garçons et de son autorisation légale », elle cite une conclusion del’American Academy of Pediatrics Task Force on Circumcision (groupe de travailde pédiatres américains sur la circoncision) en 2012 : « Lesavantages de la circoncision pour la santé des petits garçons l’emportent surles risques », car la circoncision permet d’éviter les infectionsurinaires, la transmission du virus du Sida et de certaines infections sexuellementtransmissibles et le cancer pénien.

Elle souligneensuite que l’Organisation mondiale de la Santé préconise la circoncision, dansla mesure où celle-ci réduit d’environ 60 % les risques d’infection par leVIH chez les couples hétérosexuels.

Jusque-là, toutva bien…

Mais soudain,inexplicablement, dans cette même section qui devait regrouper les argumentsfavorables à la circoncision, Marlene Rupprecht présente celle-ci comme« le côté sombre des religions des juifs et des musulmans), de leurstraditions et, en somme, de leur identité ». En matière d’objectivité, ona vu mieux…

Le nouvel ordrede l’Europe

Influencéepeut-être par l’apôtre Paul, Rupprecht recommande alors un rituel alternatif,une cérémonie de nomination dans laquelle on ne couperait pas la chair. Elleaffirme même qu’un tel rituel se révélerait spirituellement supérieur, car ilserait accompli « dans l’état d’esprit adéquat », « sans cegrand conflit émotionnel, cette répugnance et ces regrets » ressentis parles parents à l’heure de la circoncision de leur fils.

Quelles quesoient les motivations qui la sous-tendent, la récente offensive contre lacirconcision et d’autres aspects rituels du judaïsme comme l’abattage rituelreprésente, pour la vie juive en Europe, une menace plus grave que ne l’ajamais été l’antisionisme. Même les juifs laïcs sans affiliation à unecommunauté ou à une quelconque institution juive font généralement circoncireleurs fils, parce qu’ils voient cela comme un rite de passage fondamental.Mettre cette pratique hors-la-loi, c’est dire en substance aux juifs qu’ilsn’ont pas d’avenir en Europe.

De nombreuxEuropéens semblent d’ailleurs souhaiter la fin de la présence juive en Europe,qui serait selon eux le prix à payer dans la bataille contre la présence croissantedes musulmans. Comme dit Goldschmidt, « les Européens sont en train deredéfinir ce qu’est “l’européanisme”. La question est de savoir s’il y aura dela place pour les juifs dans ce nouvel ordre. »