La trahison turque

Jadis un atout, Israël représente aujourd’hui un obstacle pour l’ambitieux Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan.

P14 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P14 JFR 370
(photo credit: Reuters)
C’est uneprocédure de routine. Chaque fois que des agents du renseignement voyagent enmission secrète depuis leur Etat d’origine vers un pays cible, ils passent unetierce contrée pour créer une zone tampon et réduire le risque d’être suivi etrepéré.

Pendant près de20 ans, la Turquie a servi d’intermédiaire aux agents et combattantsd’opération spéciale du Mossad, en mission dans la région, que ce soit en Iran,en Syrie, en Irak ou dans les pays du Golfe. Des accords secrets et desconventions spéciales ont été établis et signés, au début des années 1990,entre le Mossad et son homologue turc, Milli İstihbarat Teşkilat (MIT),l’Organisation nationale turque de renseignement. Le MIT abrite sous un mêmetoit à la fois le service de sécurité intérieure du pays, à l’instar del’Agence israélienne de sécurité (Shin Bet) et son agence d’espionnageétranger.

Ces accords ontpermis aux agents du Mossad d’entrer en Turquie et de la quitter sans passerpar les formalités de contrôle aux frontières, qu’il s’agisse de contrôle depasseports ordinaire, règlements d’immigration ou inspection des douanes.Hommes et femmes du Mossad pouvaient se glisser, invisibles, en et hors duterritoire turc, avec leur matériel d’espionnage : matériel d’écoute,engins de communication ou même gadgets mortels.

Mais ces accordsentre le Mossad et le MIT ont été conclus avant l’élection du Premier ministreturc actuel, Recep Tayyip Erdogan.

Il y a quelquessemaines, le quotidien turc Yani Safak, proche du parti islamiste dirigé parErdogan, publiait un rapport intéressant sur les relations de plus en plustendues entre le Mossad et le puissant chef du MIT, Hakan Fidan. Selon lejournal, ce dernier a récemment pris des mesures pour annuler les accordspassés entre les deux organisations.

Un pavé dansla mare

Cette publicationsurvenait quelques jours après les révélations de David Ignatius, lecommentateur principal du Washington Post, qui lançait un autre pavé dans lamare israélo-turque. Selon Ignatus, les renseignements turcs auraient divulguéà l’Iran, l’an dernier, l’identité des 10 espions iraniens qui travaillaientpour Israël et rencontraient leurs contacts du Mossad sur le sol turc. Ankara afermement nié et Jérusalem s’est refusée à tout commentaire. Reste que, si cesinformations s’avéraient exactes, il s’agirait d’un scandale sans précédent.Une vile trahison.

« Connaissantles Turcs et connaissant Ignatius, j’ai tendance à croire ce dernier et à nepas ajouter foi aux dénégations turques », déclare l’ancien chef duMossad, Danny Yatom. « C’est tout à fait méprisable de leur part. Hallucinant »,ajoute-t-il. « Je ne me souviens pas, au cours de mes nombreuses années deservice dans l’armée, dans les renseignements et comme proche conseiller detrois premiers ministres, d’un cas semblable. L’information n’a jamais été utiliséede cette façon par les services de renseignement soi-disant amis. »

Une trahisond’autant plus horripilante que, selon Yatom, « les Turcs ont probablementobtenu cette information [le nom des agents iraniens] du Mossad lui-même. Parceque la procédure habituelle, lors de réunions entre les contacts et leursagents de liaison, par exemple quand Israël opère sur le sol turc, estd’informer le MIT turc afin d’éviter tout malentendu. Cela permet de coupercourt aux accusations, de la part d’Ankara, d’une éventuelle violation de laloi ottomane par Israël. » Et de poursuivre : « Si cetteinformation est vérifiée, le service de renseignement turc va se retrouver dansune position délicate. Plus personne ne va lui faire confiance. Les Turcsont violé toutes les règles de coopération entre les services derenseignement. »

Une alliancemenacée

Pendant près de55 ans, l’Etat hébreu et son voisin turc ont été des alliés stratégiques. Aucœur de cette relation : les liens très étroits entre les agences durenseignement israéliens – le Mossad, le renseignement militaire et le Shin Bet– et leurs homologues turcs. Ces liens secrets ont été établis lors d’uneréunion en septembre 1958. Ils faisaient partie intégrante du Trident, lepartenariat tripartite qui comprenait également les services de renseignementiraniens (Savak) sous le règne du Shah.

Les services derenseignement israéliens n’ont permis que très récemment la divulgation desdocuments classifiés sur la nature de cette relation particulière.

Lors de cettepremière réunion, les trois délégations dressent la carte des menaces dirigéescontre leurs pays respectifs et décident de lutter conjointement contre lapropagation du communisme soviétique et du panarabisme du président égyptienGamal Abdel Nasser. Ils conviennent également de renforcer la guerre économiqueet psychologique (propagande) contre leurs ennemis communs et se sont répartile travail.

Le service derenseignement turc se voit attribuer la Libye, la Tunisie, la Syrie et leLiban. Les renseignements israéliens sont chargés (avec les renseignementséthiopiens) du Soudan, d’autres pays africains et du Yémen, et le renseignementiranien est désigné pour surveiller les Etats du Golfe. Les trois parties sontconjointement responsables de l’Egypte, de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite.

Elles s’engagentà partager non seulement tous les renseignements recueillis à partir desopérations individuelles et collectives, mais aussi les innovationstechnologiques. Ainsi, les agents du Mossad bénéficient de la documentationturque ou iranienne lors de leurs incursions dans les pays arabes.

Le service derenseignement iranien quitte le Trident en février 1979, après lerenversement du Shah d’Iran par la révolution islamique. Mais l’alliancestratégique israélo-turque se poursuit. Elle prend diverses formes, dont desréunions semestrielles entre les chefs du Mossad et du MIT, et entre analystesdu renseignement et experts des deux côtés. La relation entre les deux pays secaractérise par de fréquents échanges d’informations sur les ennemis etadversaires communs dans la région, comme l’Irak, la Syrie et l’Iranpostislamique.

De l’eau dansle gaz

Selon lesrapports des médias étrangers, la Turquie a longtemps servi de base aux agentsdu Mossad qui opéraient contre la République islamiste. En septembre dernier,le service de sécurité israélien expose ainsi un homme d’affaires irano-belge,accusé d’espionnage à la solde des Gardiens de la Révolution. Il avait créé dessociétés fictives, en Turquie, qui lui servaient de couverture.

Si le travail derenseignement est souvent guidé par l’intérêt et fait abstraction de toutsentiment, de par sa nature, il existe cependant un code de conduite nonécrit qui régit les relations entre les différents pays. Un code qu’Ankaraaurait violé de façon flagrante si les révélations du Washington Posts’avéraient exactes.

Malgré ladétérioration des relations entre les deux pays depuis 2010, suite aux violentsépisodes du Mavi Marmara, Israël et la Turquie n’ont jamais été ennemies, et nele sont pas non plus aujourd’hui. Et si leurs relations ont été en dents descie depuis que 9 ressortissants turcs ont été tués dans un raid de commandosde la marine israélienne en ce mois de mai 2010, on était en droit de penserque l’intérêt commun l’aurait emporté sur toute autre considération. Desrelations harmonieuses entre les agences de renseignement auraient dûpersister. Au sujet de la Syrie, Israël et la Turquie auraient dû être liéespar leur intérêt commun de renverser le régime de Bachar Al Assad.

En visite dansl’Etat juif en mars dernier, le président américain Barack Obama a exhorté lePremier ministre Binyamin Netanyahou à prendre son téléphone et contacter sonhomologue turc, Recep Erdogan. Bibi a accepté à contrecœur. Sous la houletted’Obama, le dirigeant s’est excusé au nom des Israéliens pour l’incident duMavi Marmara et a offert d’indemniser les familles des victimes. Le geste n’apas changé l’état d’esprit d’Erdogan, et a provoqué la colère de Netanyahou.Pourtant, dans ce qui a semblé comme un ultime effort, le chef du Mossad TamirPardo s’est rendu, en juin, à Ankara pour rencontrer Fidan. Et a essayé de le fairerevenir sur sa décision d’annuler les accords passés avec Jérusalem. Sanssuccès.

Un sultan destemps modernes ?

Pour Yatom etd’autres experts du renseignement, derrière la décision de trahir les agentsisraéliens et de cesser la coopération avec le Mossad se cachent Fidan maiségalement son patron, le Premier ministre Erdogan.

Hakan Fidan, 45ans, a étudié à l’université du Maryland et terminé son doctorat à Ankara. Sathèse est une analyse comparative de la structure des services de renseignementturcs, américains et colombiens. Après son service militaire commesous-officier, Fidan obtient un poste à l’ambassade de Turquie en Australie. Ilrejoint plus tard le bureau du Premier ministre, qui l’envoie, en 2009,représenter Ankara à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il défendalors le droit de l’Iran à poursuivre son programme nucléaire « à des finspacifiques ».

Lors de sonaffectation au bureau du Premier ministre, il attire l’attention d’Erdogan. Ilsforment bientôt un couple inséparable. « Erdogan dépend de la perspicacitéde Fidan et le traite presque comme son fils prodige », relate un hautfonctionnaire du renseignement israélien, qui a suivi les événements enTurquie.

En 2010, Erdogannomme Fidan à la tête du MIT, dans le cadre de sa campagne de« purification » des institutions du pays de l’influence de l’armée.Il souhaite installer ses fidèles à ses côtés, afin de renforcer son emprisesur le pays.

Cette nominationinquiète quelque peu les responsables israéliens, qui ne cachent pas leurpréoccupation. Le plus véhément est l’ex-ministre de la Défense Ehoud Barak,qui, dans une conversation privée révélée à la presse, décrit Fidan comme« très proche des Iraniens ». Il le soupçonne ouvertement d’avoir« transféré des informations sensibles à l’Iran ».

Selon Ignatius,les responsables israéliens considèrent Fidan, avec une ironie désabusée, comme« la tête de pont de l’Iran à Ankara ».

Certainscommentateurs israéliens affirment par ailleurs que les tendances antisémitesd’Erdogan, qui émergent parfois, et son animosité obsessionnelle envers Israël,sont à l’origine du démantèlement de l’alliance stratégique entre les servicesde renseignement des deux pays. Mais c’est là une explication bien tropsimpliste. Les relations avec Israël ont été sacrifiées sur un autel beaucoupplus vaste.

Comme l’expliquele Wall Street Journal dans un article récent, Fidan « apparaît comme l’undes principaux architectes de la stratégie de sécurité régionale turque »,qui a pris ses distances avec l’Etat hébreu et les intérêts américains.

Fidan et leministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu (également proched’Erdogan) ont posé les jalons pour permettre au Premier ministre de réaliserson rêve le plus fou : devenir le sultan ottoman des temps modernes et lechampion de la cause sunnite au Proche-Orient.

Israël n’a pas saplace dans desseins impérialistes d’Erdogan. Car pour le dirigeant turc, sonallié d’autrefois est aujourd’hui un obstacle.