Frères de coeur et d’esprit

Un soldat israélien mort en de troubles circonstances et un étudiant arabe. Tout les sépare, et pourtant ils partagent le même coeur.

JFR 270314 58 (photo credit: Dr)
JFR 270314 58
(photo credit: Dr)
« Je suis là, dans la salle d’opération.Je tiens le coeur juif dans une main et le coeur arabe dans l’autre, je lesregarde et soudain je me dis : “il n’y a aucune différence entre les deux”». C’estpar ces mots que le professeur Jacob Lavee, directeur de l’unité detransplantation cardiaque au centre médical Sheba, décrit l’histoire d’un deses patients, Luay Salim, face à la caméra d’Esther London, dans ledocumentaire Frères de coeur (Ahim Balev, en hébreu). Le 27 mars 2008, YanivPozoarik, un soldat de 19 ans dans une unité de combat à Holon, est tué à boutportant par un de ses camarades. Salim, un étudiant arabe d’Ibilin, près deHaïfa, reçoit alors le coeur du soldat mort.

Esther London, réalisatrice parisienne, prend connaissance de cette histoireincroyable en lisant les journaux chez son coiffeur. Et décide immédiatement devenir en Israël pour en faire un film. 3 ans plus tard, en octobre 2012, ledocumentaire est projeté pour la première à l’Institut Goethe, le centreculturel germano-français de Ramallah puis, le lendemain, à la cinémathèque deTel-Aviv. La séance est suivie d’un débat en la présence de London, dudirecteur du Centre national des transplantations, le Dr Tamar Ashkénazi, du DrLavee, des parents du défunt soldat, Yafim et Larissa Pozoarik, et de Salimlui-même.

Ne pas mêler la religion

Le documentaire, qui raconte comment les vies dePozoarik et de Salim sont devenues liées à jamais, est une extraordinairefresque sur la vie et la mort, l’éthique, la morale, la responsabilité, lapolitique et le Proche-Orient.

C’est surtout une histoire de souffrance et de compassion humaine. Une humanitéqui a représenté le plus grand défi pour la réalisatrice. Le film se concentresur Salim, qui, après avoir perdu ses 2 parents quelques mois seulement avantla transplantation, s’est vu offrir une seconde vie et une seconde famillegrâce au coeur de Yaniv.

Pour London, le succès du film repose sur cette constante tension entre cetévénement « ordinaire » que représentent la transplantation et lescirconstances extraordinaires qui l’ont entourée. « Le sujet se veut universel.Le film parle de générosité. De gens qui demeurent des bonnes personnes enverset contre tout ». En aucun cas, la réalisatrice ne voulait que ce scénario de «l’Arabe qui reçoit le coeur d’un soldat juif » n’occulte le reste de son opus.« Parce que cela se passe au Proche-Orient, les gens pensent automatiquementqu’il s’agit d’un film politique. Mais ce n’est pas le cas », insiste-t-elle. «L’angle est humain. Le message, c’est que la vie l’emporte toujours. » Lareligion de Salim n’est pas dévoilée dans le film. « On sait seulement qu’ilest arabe. Je voulais que les spectateurs s’identifient à lui. Que chacun se metteà la place de Luay. A la seconde où la religion s’en mêle, les gens sontimmédiatement dans le rejet. » Malgré ces nobles intentions, le public duCentre culturel de Ramallah a bien du mal à faire la distinction. Lors dudébat, un homme s’interroge : « Nous voyons des soldats tous les jours auxcheck-points. Ils sont dressés pour tuer. Pourquoi mettre le coeur d’un soldatdans un Arabe ? » Une autre questionne : « Yaniv aurait-il été d’accordlui-même pour donner son coeur à un Arabe ? ». Ce à quoi Salim répond, ironique: « Il est mort, il ne peut donc pas vous répondre à cela ».

A-t-il fait exprès ?

Salim avait lui-même peur de la réaction des Pozoariklorsqu’ils apprendraient qui avait bénéficié du coeur de leur fils. Israël estl’un des seuls pays qui autorisent donneurs et receveurs à lever leur anonymat,à la condition, bien sûr, que tous deux soient d’accord. Le jeune homme a doncsouhaité rencontrer la famille pour les remercier personnellement.

« J’avais peur qu’ils s’aperçoivent que je suis arabe », racontet- il. Mais sescraintes s’avèrent sans fondement. Salim est si bien accueilli chez lesPozoarik qu’il n’appelle plus le couple autrement que « Papa et Maman ».

« La famille de Yaniv m’a reçu avec bonté », se remémore-t-il.

« Dans leur regard, je pouvais lire une expression qui disait : “On t’aime. Aieune belle vie. Prends soin de toi. Prends soin de notre coeur”. » Yafim faitécho à ces propos. « Cela nous importait peu que celui qui recevrait le coeurde Yaniv soit juif, arabe, ou encore autre chose. Nous voulions simplementqu’une partie de notre fils continue à vivre. Il s’est enrôlé dans une unité decombat parce qu’il voulait sauver des vies. Et même après sa mort, il a sauvéune vie ».

Dans le film, comme lors du débat, Yafim semble terrassé par un découragementdépassant la mélancolie naturelle d’un père endeuillé. Et lorsqu’il raconte lescirconstances de la mort de son fils, l’audience reste bouche bée. « Soncompagnon d’armes jouait avec son fusil », explique le père face à la caméra. «Il a appuyé le canon contre le front de Yaniv et tiré. A-t-il fait exprès ?Nous ne savons pas : le procès n’a pas encore eu lieu ».

Un crime horrible qui laisse Yafim sans répit depuis le drame. Sa colère estdirigée contre les autorités qui refusent d’adopter un juste châtiment pour lamort de son fils. Le visage ravagé par le chagrin, il raconte le calvairetraversé depuis le jour de la terrible nouvelle. « Quelques jours après samort, nous avons reçu des photos du tueur en train de fêter la mort de Yanivdans une boîte de nuit ». Connaîton seulement les mobiles de son acte ? « Je nesais pas », répond-il. « C’est un criminel. Ce n’est pas son seul crime, il aégalement agressé quelqu’un et violé une mineure, tout cela après la mort demon fils ».

Fait incroyable, le tueur ne sera emprisonné que pour une durée de 3 ans. PourYafim, cette sentence particulièrement légère résulte des efforts de Tsahalpour étouffer la tragédie.

Après plusieurs appels en justice, la famille obtient que la peine soit prolongéed’un an. Loin, très loin, d’un véritable sentiment de réparation. « Le criminela écopé de 4 ans de prison et moi, je suis condamné à vie », conclut le père.

« Je me dois d’être heureux » 

La personnalité de Salim représente l’un desattraits du film.
L’esprit joyeux, il parsème son témoignage de plaisanteries.

Des notes comiques qui contrebalancent les moments bouleversants du film.Diagnostiqué d’une maladie du coeur, il subit une première transplantation d’uncoeur artificiel.

Mais les médecins sont très pessimistes : on lui donne 2 mois à vivre.

Salim choisit d’épargner sa mère. Celle-ci a récemment perdu son mari etsouffre d’un cancer. Le jeune homme se rappelle avoir rassemblé toutes sesforces pour avoir l’air le plus normal possible au téléphone alors qu’il esthospitalisé.

Afin de la protéger, il ment : « Tout va bien. Je rentre à la maison bientôt etje serai avec toi pour les fêtes. ». Sa mère mourra peu après. D’une trèsgrande sensibilité, Salim sait que la seconde chance qui lui a été offertecomporte une gigantesque responsabilité.

« Je me sens profondément tenu d’être heureux pour Yaniv et pour son père »,dit-il. Voit-il un geste de la divine providence dans son histoire ? « Non, jene crois pas en Dieu.

Parfois, je me sens obligé de croire en Lui, mais je ne le sens pas vraiment.Je crois plutôt à mon propre dieu intérieur. Je crois que chacun a son propredieu intérieur ».

Une fois certain de sa guérison, le jeune homme convolera en justes noces. LesPozoarik seront présents à ses côtés.

London, elle, a sa propre idée sur la nature joviale et l’attitudephilosophique de Salim envers la vie. « C’est un homme aux 3 coeurs : le sien,l’artificiel et puis, finalement, celui de Yaniv.

Il peut dire la vérité. Il a été tellement proche de la mort qu’il sait cequ’il y a au-delà de la douleur et de la souffrance ».

Si Frères de coeur raconte une tragédie, sa réalisatrice a cependant tenu àéviter les débordements sentimentaux.
Une décision délibérée pour que le message ne soit pas noyé dans le trop-pleind’émotion. « Qu’est-ce que j’ai pleuré pendant le montage ! », confie-t-elle. «On pouvait faire un montage très émotionnel ; avec un tel sujet, il est trèsfacile de faire pleurer le public. Mais j’ai choisi de couper certains plans oùl’émotion devenait trop forte. Je ne voulais pas être dans le pathos, car jeveux aussi faire réfléchir mes spectateurs. Baigner dans l’émotion ce n’est pasassez, je veux que les gens prennent de la distance et s’interrogent ».

Adi, la carte qui sauve

Le documentaire fait en effet la part belle à uneréflexion sur la vie après la mort, et, en particulier, au don d’organes.

« Penser à la mort, ce n’est pas naturel et c’est difficile, en particulierpour les jeunes. Personne ne tient à se demander : “qu’arrivera-t-il à moncorps après ma mort ?”.

Les gens ont peur », constate l’artiste. Mais London souhaite que sonlong-métrage sensibilise au don d’organes. Un sujet particulièrement complexedans l’Israël d’aujourd’hui. Seuls 700 000 Israéliens, soit 14 % de lapopulation, ont leur carte de donneur.

La Loi de priorité, une première dans le monde adoptée il y a quelques mois àla Knesset, est destinée à faire grimper ces chiffres en accordant la prioritéaux détenteurs de la carte Adi s’ils avaient eux-mêmes besoin d’unetransplantation un jour. Mais pour l’heure, 45 % des familles israéliennes d’unpatient atteint de mort cérébrale (une précondition nécessaire) refusenttoujours de donner ses organes. Un taux bien plus élevé que dans la plupart despays occidentaux, où il oscille entre 4 % (en Hongrie) et 32 % (en France).

Selon le professeur Lavee, responsable du transplant de Salim, le facteurnuméro un derrière ce refus demeure la religion. Et de blâmer certains rabbins.« Le rabbin Elyashiv a dit que la mort cérébrale n’est pas une vraie mort. Maislorsque le tronc cérébral cesse de fonctionner, on ne peut plus rien faire »,explique le médecin.

Lavee déplore également l’isolement de l’Etat hébreu dans la région, ce quientrave trop souvent la coordination internationale. Le professeur a essayé àmaintes reprises de s’allier aux pays voisins, dont la Jordanie et l’Egypte,afin d’élargir la base de donneurs. Mais à chaque fois, ses espoirs ont étédéçus lorsque ces hôpitaux étrangers ont refusé de coopérer avec leurs pairsisraéliens.

Le documentaire interroge un imam de Ramallah, un prêtre de Bethléem et unrabbin, qui est également professeur d’université. Tous trois s’accordent pourdire que la vie l’emporte sur toute autre considération. « Toutes les religionsdisent que le plus important est de sauver une vie », dit London. Et d’espérerque son film influe sur le nombre de donneurs d’organes en Israël. « Noussommes en Terre sainte. Pourquoi avoir peur ? On meurt tous. Ca fait partie dela vie ».