Le grand bâtisseur

L’exposition que le musée d’Israël consacre à Hérode démontre que, pour le roi de Judée, rien n’était impossible.

JFR 270316 521 (photo credit: Elie Posner/The Israel Museum)
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(photo credit: Elie Posner/The Israel Museum)
Hérode, qui a régné 33 ans sur la Judée (de 37 à4 avant notre ère), compte parmi les plus grands bâtisseurs de l’Antiquité. Ilreçoit actuellement l’hommage qu’il mérite au musée d’Israël, à Jérusalem, avecune grande exposition qui a ouvert ses portes en février dernier.

Aussi étonnant que cela paraisse, une telle exposition n’avait jamais été organisée.Certaines avaient été consacrées à tel ou tel site construit par Hérode, maisaucune, ni en Israël ni ailleurs, n’avait encore proposé de panorama complet deses réalisations architecturales. Sur ce projet, David Mevorah et SylviaRozenberg ont travaillé avec les designers Ido Bruno et Avi Or afin detransformer 900 m2 du musée rénové en un formidable itinéraire pour lesvisiteurs.

Hérode était un génie pour choisir ses sites, affirme Mevorah, et sesconstructions sont partout en Israël. A Jérusalem, le mur occidental est unvestige des murailles d’enceinte du mont du Temple, sur lequel Hérode a bâti leSecond Temple. A Massada, sa forteresse se dresse dans le parc national le plusvisité du pays. Dans le désert, d’autres attirent de nombreux randonneurs. Onlui doit en outre la ville de Césarée, dont le port est une merveillearchitecturale de l’Antiquité, et le complexe d’hiver de Jéricho, qui seraitplus fréquenté si la situation politique était meilleure.

« On dirait que les étoiles se sont conjuguées pour favoriser la réalisation del’exposition », se félicite le directeur du musée James Snyder. Pour lui, « ceprojet était naturel et son importance est considérable ». Voilà pourquoi il seprolongera jusqu’au 5 octobre 2013, soit sur une durée exceptionnelle de 8mois.

Les « bonnes étoiles » d’Hérode

La première de ces « bonnes étoiles »,explique-t-il, a été la découverte, en 2007, du tombeau d’Hérode à l’Hérodionpar l’archéologue Ehoud Netzer, au terme de plusieurs dizaines d’années derecherches. Une découverte qui a coïncidé avec le début des vastes travaux derénovation du musée d’Israël (la deuxième étoile).

Troisième « étoile », poursuit Snyder, le musée disposait du type précis decompétences requises pour les restaurations archéologiques et pourl’organisation spécifique de la visite nécessaires à cette exposition. L’idéeétait de fournir au visiteur les outils qui lui permettent de comprendre cequ’il voit sans avoir besoin de guide.

La découverte de Netzer a représenté l’élément déclencheur et l’exposition quien a résulté est teintée de tristesse.

Alors que sur place, à l’Hérodion, les préparatifs allaient bon train entreNetzer et le musée, l’archéologue a soudain trouvé la mort en octobre 2010 dansun accident, à l’endroit même où il avait mis au jour les vestiges du mausoléed’Hérode. « Toute l’exposition lui est dédiée », explique Mevorah, conservateurdu musée d’Israël pour la période du Second Temple, qui a beaucoup travailléavec l’archéologue.

L’exposition s’organise autour de trois grands thèmes : les divers palaisd’Hérode, les relations internationales et le site de l’Hérodion. On pénètred’abord dans un espace aménagé en une sorte de désert, puis dans la salle dutrône du palais d’Hérode à Jéricho.

L’espace royal est le premier des projets de restauration qui sont au coeur del’exposition, tandis que, pour conclure, viennent deux pièces maîtresses : laloge royale du théâtre construit à l’Hérodion et le monument funérairelui-même.

Le complexe de l’Hérodion fait partie du réseau national des sitesarchéologiques. Il se trouve à 10 minutes de route du quartier de Har Homa, ausud de Jérusalem. Il est associé à un incident crucial de la vie tumultueused’Hérode : en 40 avant notre ère, alors qu’il n’est pas encore ce dirigeanttout-puissant affilié à Rome, Hérode trompe la vigilance des troupes parthes àla faveur de la nuit et gagne Massada, où il met sa famille à l’abri.L’historien Flavius Josèphe, principale source dont nous disposons pourconnaître la vie d’Hérode, raconte que, durant cette fuite, l’attelage de samère, Cypros, se renverse en haut d’une colline, non loin de la ville. Cyprosfrôle la mort et Hérode, abattu, envisage le suicide. Il se reprend toutefoiset réussit à échapper à ses ennemis, mais le lieu de l’accident gardera pourlui une signification profonde.

Il y construira par la suite une superbe forteresse associée à un palais d’étépour lui-même et sa cour. Aujourd’hui encore, l’Hérodion reste bien visible, enface de Bethléem.

La colère des combattants juifs 

Quelques années avant sa mort, Hérode choisitce lieu pour édifier un magnifique mausolée haut de 25 mètres sur la collineartificielle qui donne à l’Hérodion sa remarquable forme de taupinière géante.Mevorah évoque avec admiration les milliers de tonnes de terre et de graviersqu’il a fallu amener là pour former cette colline. Durant les 70 premièresannées, le tombeau devait se voir de très loin.

Mais au cours de leur grande révolte contre les Romains, les combattants juifss’emparent de l’Hérodion. Pour manifester leur colère contre Rome, ils s’enprennent au symbole de son représentant avec une violence inégalée. Ilsréduisent le sarcophage en miettes et détruisent le tombeau. Voilà pourquoi letravail de restauration en vue de l’exposition a été si ardu. Il a falluréassembler une multitude de fragments avec une méticulosité extrême, soit nonmoins de 3 années de travail.

« Tout ou presque est passé entre les mains de notre équipe de restaurateurs »,explique Rozenberg, l’autre conservateur du musée, spécialiste pour sa part del’époque classique.

« Un travail énorme, une sorte de puzzle gigantesque à reconstituer pièce parpièce. » Parmi les exemples de ces recompositions, figurent le très complexesol de Jéricho ou la laborieuse reconstitution d’une superbe peinture murale del’Hérodion à partir de minuscules fragments de plâtre.

Par ailleurs, d’énormes pierres prélevées sur le site des fouilles ont dû êtrerassemblées au musée sur un sol renforcé afin de recréer la partie supérieuredu tombeau d’Hérode. « Quand Netzer a fait cette découverte », raconteRozenberg, « il a dessiné la structure du tombeau telle qu’il se lereprésentait lui-même. Mais la reconstitution concrète nous a contraints àprocéder à certaines rectifications. » 

Le mystère du tombeau d’Hérode

 FlaviusJosèphe, qui s’est beaucoup intéressé au roi de Judée, a décrit laspectaculaire procession des funérailles entre le palais de Jéricho, où Hérodes’est éteint, et l’Hérodion, en lisière du désert de Judée. Là, le roi avait préparébien à l’avance le monument qui devait glorifier sa mémoire.

Dans l’exposition, le « dernier voyage » fait référence à ces funérailles.

Contrairement à son habitude, Flavius Josèphe se montre très peu précis sur lalocalisation du tombeau. Ehoud Netzer, professeur d’archéologie à l’universitéHébraïque de Jérusalem, a entrepris des fouilles sur l’Hérodion dans les années1970 dans l’espoir de le localiser, mais sans succès.

« Il y a 35 ans », raconte Mevorah, « il est arrivé à moins d’un mètre du socledu tombeau. Mais il l’a manqué. » Netzer a d’abord étudié l’architecture auTechnion, à Haïfa.

Son diplôme en poche, il a rejoint le meilleur archéologue de l’époque, YigaelYadin, sur le fameux site de fouilles de Massada. Sur les conseils de Yadin, ila ensuite étudié l’archéologie à Jérusalem, obtenant un doctorat qui allaitlancer une remarquable carrière consacrée à l’exploration et à l’interprétationdes sites hérodiens, en particulier celui de Jéricho, où il a mis au jour unimpressionnant complexe royal, et l’Hérodion. Il a vite fait autorité surl’époque d’Hérode.

Sa persévérance finira par payer, avec la découverte du tombeau. Grâce à sonregard d’architecte, il comprend que celui-ci était en fait un imposantmonument de 3 étages. Le dernier étage a aujourd’hui été reconstitué pourl’exposition.

La restauration comprend quatre des sept magnifiques urnes utilisées commeornementations à l’intérieur du tombeau.

Dans la préparation de l’exposition, explique Mevorah, l’équipe a ramené àl’existence une série d’objets brisés il y a de nombreux siècles.

Selon toute vraisemblance, le mini-théâtre de style romain également mis à jourà l’Hérodion a été construit en prévision de la visite de Marcus Agrippa enJudée, en l’an 15 avant notre ère. Agrippa, proche conseiller de l’empereurAuguste, était précisément le type de personnage qu’Hérode souhaitaitimpressionner. Creusé à flanc de colline, le théâtre semicirculaire de 400places était surmonté d’une loge royale très originale, vaste pièce surplombantla scène. C’est là que le roi recevait ses invités privilégiés. L’équipe desfouilles a eu la surprise d’y découvrir tout un mur de plâtre recouvert d’unepeinture réalisée selon la technique « a secco ».

Un travail de stabilisation a d’abord été effectué sur place, puis l’oeuvre aété transportée par fragments dans les laboratoires du musée pour unerestauration complexe. La loge royale que l’on peut voir dans l’expositioncomporte ainsi une magnifique peinture murale représentant une scène bucolique.

Hérode, une personnalité noire

On a décrit Hérode comme un personnagemégalomane, cruel, meurtrier (il a fait assassiner sa propre femme Mariamne ettrois de ses fils), fourbe, flagorneur (vis-à-vis des Romains haut placés), etla liste ne s’arrête pas là ! Tout en admirant ses projets monumentaux, FlaviusJosèphe le dépeint comme une personnalité noire et insiste sur la dépravationdans laquelle il a plongé durant sa maladie, alors qu’il approchait de la mort.

L’Evangile selon saint Matthieu nous apprend que, par crainte d’être détrôné,il a donné l’ordre d’assassiner tous les garçons de moins de deux ans nés àBethléem, après avoir entendu parler d’un nouveau « roi des Juifs » qui seraitné dans cette ville. Le Talmud, quant à lui, ne voit dans cet Edomite convertiqu’un sombre agent de la Rome honnie.

« Il a souffert de difficultés de communication », estime Mevorah. « Maisc’était une personnalité très complexe et un homme incroyablement talentueux. »Plus l’équipe progressait dans son travail, plus elle était à même d’apprécierl’immensité de l’oeuvre qu’il a accomplie.

L’approche choisie par le musée repose sur la vision d’Hérode qu’avait Netzer.Dans son ouvrage sur l’architecture hérodienne, celui-ci souligne que l’empireromain traversait à cette époque une période de calme relatif que l’on devait àla politique administrative et économique d’Hérode.

Pour Snyder, Hérode n’était qu’un gouverneur régional dans le vaste contexte del’empire romain, mais il a mené sa barque avec un immense talent diplomatiquesur de très nombreuses années. Il a su créer un climat qui a permisl’épanouissement de la culture juive durant toute la période du Second Temple.

Des pièces archéologiques venues de musées du monde entier illustrent lescontacts qu’entretenait Hérode avec de nombreux pays. Ce roi cultivait sesinnombrables relations, notamment parmi l’élite de Rome, et c’est son habiletéà les manipuler qui lui a permis de régner aussi longtemps. Ainsi, l’expositionprésente, par exemple, la tête de Livia, épouse de l’empereur Auguste. Hérodese faisait par ailleurs livrer les meilleures spécialités culinaires du mondeentier et les vins les plus fins, afin d’agrémenter la vie à la cour.

Des films d’animation aident le visiteur à comprendre les constructions présentées.Quelle qu’ait pu être la personnalité d’Hérode, ses réalisations restentexceptionnelles, que ce soient les aqueducs dignes de son modèle romain ou lecélèbre palais qui se dresse sur le rocher de Massada. Il est clair que, pource grand bâtisseur, rien n’était impossible.