Elections présidentielles françaises : un vote désabusé

By BERNARD EDINGER
May 30, 2017 09:19

Si les juifs de France ont massivement voté pour Macron au second tour, le cœur n’y était pas.




Emmanuel Macron et son gouvernement

Emmanuel Macron et son gouvernement. (photo credit:REUTERS)

Selon les estimations basées sur les résultats d’une sélection de bureaux de vote fréquentés par de nombreux juifs français (Sarcelles, Créteil, le 19e arrondissement de Paris), ces derniers auraient massivement soutenu Macron au deuxième tour de l’élection présidentielle, en lui apportant 90 % de leurs voix.

Toutefois, le candidat centriste n’était pas leur premier choix. « Selon nos échantillons, au premier tour, les juifs français ont voté très majoritairement pour François Fillon, à au moins 50 % », explique Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprises de l’IFOP et auteur du livre L’an prochain à Jérusalem ? « Fillon, dont les positions étaient particulièrement fermes sur l’immigration, la sécurité et l’islamisme radical, était également soutenu par les Français de l’étranger qui vivent en Israël. A Jérusalem, par exemple, le candidat de la droite a obtenu 64 % des votes au premier tour, Macron 31 %, et Le Pen moins de 4 % », précise-t-il.

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L’ombre de Sarah Halimi

Pour de nombreux juifs français, l’élection s’est déroulée dans une ambiance empreinte d’incertitude et d’anxiété.  Quelques semaines auparavant,
le 4 avril, Sarah Halimi, médecin juive orthodoxe de 66 ans, a été tuée, défenestrée depuis son appartement situé dans le quartier de Belleville. Kada Traoré, 27 ans, musulman d’origine malienne et fils de voisins de la victime, a été arrêté sur place. Comment ne pas penser à l’homonyme de celle-ci, Ilan Halimi, victime de la barbarie antisémite en 2006, et dont le bourreau était lui aussi d’origine malienne ?

Selon les avocats de la famille de la victime, Traoré, qui aurait un long casier judiciaire pour violences et trafic de drogue, se serait introduit de nuit chez Sarah Halimi et l’aurait sauvagement battue avant de la jeter par la fenêtre. Des témoins de la scène auraient également entendu le jeune homme proférer le cri de guerre des islamistes, « Allah Akhbar ».
Suite au drame, le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, le président du Consistoire, Joël Mergui, ainsi que les dirigeants des principales institutions juives de France, ont été reçus par le procureur de la République François Molins. Celui-ci leur a signifié que pour l’heure, rien ne prouve que l’assassin ait agi par antisémitisme. Traoré est actuellement détenu en attendant les résultats des examens psychiatriques qui doivent établir s’il est sain d’esprit et apte à être jugé.

Me Gilles-William Goldnadel, l’un des avocats de la famille, se dit ulcéré par ce qu’il appelle « une tentative de psychiatrisation » de l’affaire. « Lorsqu’un islamiste radical écrase la foule avec un camion ou égorge un prêtre dans son église, surgit aussitôt une ruse médiatique, et malheureusement quelquefois judicaire, qui revient à considérer le meurtrier comme un déséquilibré », a déclaré Me Goldnadel sur les ondes d’une radio juive. « Bien sûr que ce sont des gestes insensés que de se faire sauter ou que de défenestrer une femme juive. Mais de là à les psychiatriser pour éviter le débat pénal, et encore plus le débat idéologique, cela me met en colère. »

Et Me Goldnadel, qui avait critiqué la visite d’Emmanuel Macron au Mémorial de la Shoah lors de la campagne électorale, d’ajouter : « Je maintiens que c’est bien gentil de verser des larmes sincères, ou de crocodile, sur nos pauvres malheureux qui ont disparu sans sépulture pendant la Shoah comme c’est la tendance actuellement… Mais si cette insistance a pour conséquence de jeter un voile opaque sur le peuple juif bien vivant, c’est un prix horrible à payer. On veut tout pour les juifs morts, mais rien pour les juifs vivants, dès l’instant où leurs persécuteurs ont l’apparence de victimes sociales. Je ne doute pas un seul instant que si l’assassin de la malheureuse Sarah Halimi était blond aux yeux bleus, la France entière serait descendue dans la rue. Il ne faut pas cacher la réalité des choses. Je refuse qu’on jette un voile sur cette affaire pour des raisons idéologiques », a encore ajouté l’avocat.

Muselage des médias ?


Ce qui a choqué les juifs de France presque autant que l’assassinat de Sarah Halimi, c’est le silence quasi total des médias nationaux à son sujet. « Le Français lambda qui n’est pas de confession ni de culture juives, et ne s’intéresse pas particulièrement à ces questions, n’avait quasiment aucune chance d’être au courant de ce drame », confirme Jérôme Fourquet. Le quasi-mutisme des médias a continué après le 9 avril, jour où 1 200 Juifs ont participé à une « marche blanche » à Belleville à la mémoire de Sarah Halimi, un événement émaillé de plusieurs incidents provoqués par des jeunes d’origine maghrébine, qui n’ont pas hésité à lancer des menaces de mort contre les marcheurs.

De très nombreux juifs sont convaincus que les autorités ont demandé aux médias de mettre cette affaire « en sourdine », afin de ne pas provoquer de troubles intercommunautaires et de ne pas encourager le vote pro-Le Pen. « Cela a renforcé le sentiment au sein de la population juive de ne pas être écoutée comme il faudrait, ainsi que l’inquiétude sécuritaire. D’où l’attrait pour un François Fillon qui s’est montré très dur sur la question de l’islamisme et sur l’islam tout court », explique Jérôme Fourquet.

Maurice Benayoun – qui témoigne sous un nom d’emprunt afin de parler librement – est maire adjoint d’une commune de la banlieue parisienne, où  vivent  40 000 habitants, dont 300 familles juives. Il raconte l’état d’esprit : « Toute la communauté juive est en état de choc, car ce qui est arrivé à Sarah Halimi aurait pu arriver à n’importe laquelle de nos mères ou de nos sœurs ». Il souligne que parmi les nombreux médecins juifs de la ville, beaucoup possèdent leur cabinet à Belleville et connaissaient bien la victime. « On est d’autant plus choqués que la presse nationale a complètement tu ce meurtre, peut-être à la demande du gouvernement qui ne voulait pas que ce drame influence l’élection. Mais c’était une erreur, car cela a causé encore plus de panique et d’anxiété parmi les juifs », dit le maire. « En tant que Français, nous partageons les soucis et les préoccupations du reste du peuple français. Mais en tant que juifs, nous avons aussi des intérêts spécifiques, dont le plus important est la sécurité de nos familles.

Des menaces chroniques

« Notre préoccupation principale est celle de l’antisémitisme des Arabes vivant parmi nous. La presse et le public en France semblent ne pas avoir encore compris que l’antisémitisme européen à l’ancienne a été remplacé par un antisémitisme importé par des gens venant d’Afrique du Nord ; le sentiment antijuif cela fait partie de la culture de ces populations. Quand j’étais petit garçon à Casablanca, parmi les pires insultes qui existaient chez les musulmans, il y avait les expressions “Ne sois pas comme un juif” ou “Tu es un Juif” – particulièrement virulentes en arabe. On retrouve aujourd’hui ces insultes dans nos cours d’écoles, traduites de l’arabe par des gamins nés en France et qui les ont apprises dans leurs familles », affirme Maurice Benayoun.

Selon un rapport publié en septembre dernier, au terme d’une étude de neuf mois, par l’Institut Montaigne – un think tank indépendant qui se consacre aux politiques publiques – , 28 % des six millions de musulmans français ont « adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République », s’affirmant « en marge de la société ». Un chiffre qui atteint même les 50 % parmi les 15-25 ans.

Depuis le début de la « deuxième Intifada » en Israël et dans les territoires palestiniens au début des années 2000, les actes antisémites en France ont parfois atteint le chiffre de 1 000 par an. Selon les dirigeants communautaires, la presque totalité des actes de violence visant les juifs sont l’œuvre de jeunes arabes musulmans issus de familles originaires du Maroc, d’Algérie et de Tunisie. L’an dernier cependant a vu une baisse drastique de 75 % du nombre de ces incidents, en raison notamment de la présence visible de militaires français de l’opération Sentinelle autour des écoles et autres sites juifs.

Même la commune de M. Benayoun, habitée principalement par des familles françaises de classe moyenne, n’est pas exempte de frictions. « Notre synagogue est proche de HLM où résident beaucoup d’Arabes. Nous avons eu toute une série d’incidents où la synagogue a été la cible de lancers de divers projectiles (pierres, bouteilles, etc.). A la mairie, nous étudions actuellement la possibilité de déménager la synagogue vers un lieu plus tranquille. Mais je vais vous dire ma pensée profonde : je suis heureux d’être propriétaire d’un appartement à Ashdod – on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. »

Maurice Benayoun se méfie également de l’éventuelle influence politique des musulmans de France : « J’ai voté pour Macron au deuxième tour comme de nombreux juifs. Il semble être quelqu’un de bien du point de vue humain. Mais on se demande s’il aura le pouvoir et la volonté de nous défendre sans heurter ses électeurs arabes si nous sommes attaqués. Nous sommes une petite communauté comparée à eux. C’est pourquoi nous devons rester vigilants », dit-il.

L’incertitude

Avant son élection, Emmanuel Macron a fait toute une série de gestes envers les juifs de France, telles sa visite au Mémorial de la Shoah, ses promesses de s’opposer à la campagne du BDS contre Israël et son opposition à toute reconnaissance unilatérale d’un Etat palestinien. Son parti, La République en Marche, a par ailleurs démis deux de ses candidats aux élections législatives de juin en raison de commentaires hostiles à Israël et à la communauté juive : la page Facebook de l’un d’eux contenait des accusations contre l’Etat juif, décrit comme « Etat voyou et raciste », tandis que celle de l’autre appelait à la « séparation du CRIF et de l’Etat ».

Le nouveau gouvernement Macron comprend au moins une ministre juive, Agnès Buzyn, une hématologue très réputée, nommée ministre de la Santé. Son père, Elie Buzyn, chirurgien et rescapé d’Auschwitz, est très actif parmi les « militants de la mémoire » en France. Quant à Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, il est bien connu comme un ami de la communauté juive et d’Israël. Mais d’autres se distinguent nettement de ces positions, telle Marielle de Sarnez, ministre des Affaires européennes, décrite sur des sites communautaires juifs comme carrément « anti-israélienne », et Richard Ferrand, ministre de la Cohésion des territoires, soutien de longue date de la cause palestinienne. Quoi qu’il en soit, avec un président très pro-UE et pro-OTAN, les spécialistes en politique étrangère ne tablent pas sur de grands changements dans la ligne diplomatique française.

Le philosophe Alain Finkielkraut n’a pas non plus exprimé une grande confiance dans le nouveau président, en dépit du fait qu’il a voté pour lui. « Emmanuel Macron ne veut pas reconquérir les territoires perdus de la nation, il veut les séduire. Son élection nous a certes sauvés de la catastrophe Le Pen, j’ai néanmoins peur que les juifs soient au bout du compte les dindons de la farce antifasciste qui s’est jouée sous nos yeux, car il risque de faire de la complaisance et du laxisme en matière migratoire », a-t-il déclaré sur les ondes de RCJ.

On a observé une baisse du vote juif en faveur de Marine Le Pen lors du dernier scrutin présidentiel : environ 10 % de cet électorat a voté pour la candidate frontiste alors qu’elle avait récolté 13,5 % des voix juives en 2012. Un tassement qui s’explique, selon Jérôme Fouquet, par la candidature de François Fillon.

« Lors des débats de la primaire à droite, Fillon a donné une réponse significative à une question sur le sort des djihadistes français qui rentrent de Syrie et d’Irak. Tandis que la plupart des autres candidats proposaient de retirer la nationalité française aux binationaux, ou de créer des centres de déradicalisation, l’ancien Premier ministre a déclaré :

“Si je suis président de la République, je ferai en sorte qu’il y en ait le moins possible qui reviennent.” » Une manière pour lui d’affirmer que la responsabilité d’un chef d’Etat, c’est de détruire les ennemis du pays. Une réponse qui lui a permis de marquer des points auprès de la communauté juive. « Les juifs qui auraient pu voter Marine Le Pen se sont dit : “Voilà un type qui dit à peu près la même chose qu’elle, qui sera très ferme, qui nous protègera et qui sera sans concession, sans pour autant être issu de l’extrême droite.” A cela s’ajoutent les révélations par la presse sur le pedigree de certains proches de Marine Le Pen ainsi que les déclarations de la candidate frontiste niant la responsabilité de l’Etat dans la déportation des juifs de France sous Vichy : tout cela a servi de piqûre de rappel pour la communauté juive qui s’est dit finalement que le FN n’avait pas fondamentalement changé », relate Jérôme Fourquet.

Michel Thooris, un officier de police également président de l’Union des patriotes français juifs, a mené le soutien à Marine Le Pen au sein de la communauté juive lors de la campagne présidentielle. « Les actions de l’UPFJ ont été multiples : rencontres avec des responsables associatifs, politiques et religieux, dialogue avec nos compatriotes de la communauté juive, et travail permanent d’explications et de décryptage du programme présidentiel de Marine Le Pen. Nous avons été une sorte de vitrine officielle des Français juifs qui votent FN et qui l’assument publiquement. Notre action dans le cadre de la dédiabolisation a été essentielle », explique Michel Thooris, avant d’ajouter : « Il est certain que le vote juif en faveur du Front national, même s’il est numériquement faible, a une portée symbolique considérable. » Il regrette enfin que « les relations entre Marine Le Pen et les Français juifs restent entachées par des personnes infréquentables à la fois dans son entourage et au sein du parti »

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