Le dilemme druze

Israël décidera-t-il de s’impliquer dans le bourbier syrien afin de protéger la communauté druze face à l’Etat islamique ?

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June 23, 2015 19:01
Druzes israéliens

Druzes israéliens. (photo credit: REUTERS)


Le Djebel druze a bel et bien existé en Syrie entre 1921 et 1936 dans la région éponyme – dont le nom signifie « montagne ». L’Etat des Druzes, avec pour capitale As-Suwayda, était un territoire autonome durant la période d’entre-deux-guerres, lorsque la Syrie et le Liban étaient gouvernés par la France. Dirigé par le Sultan Al-Atrach, il s’étendait dans les hauteurs volcaniques du Sud-Ouest du pays, à une soixantaine de kilomètres de distance de la frontière israélienne qui borde la région du Golan.
Mais en 1925, les Druzes s’insurgent contre l’occupant français. La révolte, animée par un fort sentiment nationaliste syrien, s’étend peu à peu à tout le pays, avant d’être réprimée au bout de deux ans. L’autonomie druze subsiste jusqu’en 1936, puis la région du Djebel est finalement rattachée à la Syrie, selon les termes de l’accord franco-syrien signé la même année. C’est ainsi que le rêve druze d’autonomie s’évanouit.

C’est seulement 30 ans plus tard que le sujet de l’indépendance druze refait surface en Israël par la voix d’Ygal Allon. Ancien général de Tsahal, ce stratège incontesté, héros de la guerre d’Indépendance, émet l’idée d’aider la communauté druze de Syrie à retrouver son autonomie. Allon, alors membre du Cabinet israélien, révèle être resté en contact avec la famille Atrash et s’être rendu à plusieurs reprises à Suwayda.
Le plan de l’ancien général fait partie d’une stratégie plus large : celle de l’alliance périphérique, qui a largement dominé la politique étrangère et sécuritaire d’Israël des années cinquante jusqu’aux années soixante-dix. Basée sur le dicton « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », elle a consisté à développer des relations secrètes avec les Etats non arabes du Moyen-Orient et sa périphérie – Turquie, Iran et Ethiopie –, mais également avec des ethnies et des minorités religieuses au sein de pays arabes hostiles comme les Kurdes d’Irak, les Chrétiens de Syrie et du Soudan, ainsi que les Druzes de Syrie.
Durant la guerre des Six Jours, en juin 1967 – juste avant la prise du Golan par l’armée israélienne, le dernier jour du conflit – Ygal Allon tente de convaincre le Premier ministre Levi Eshkol, le ministre de la Défense Moshé Dayan, les autres membres du Cabinet ainsi que le chef d’état-major Itzhak Rabin, d’étendre les opérations militaires : le fin stratège appelle à conquérir non seulement le Golan mais aussi la région druze de Suwayda. « J’ai rêvé d’une République druze », écrit ainsi dans ses mémoires Ygal Allon. « Une République qui s’étendrait dans le Sud de la Syrie incluant les hauteurs du Golan et qui aurait fait office d’Etat-tampon entre nous, la Syrie et la Jordanie. » Une proposition rejetée par le gouvernement israélien.

La non-ingérence israélienne


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Retour en 2015. Ces dernières semaines, la question druze est de nouveau à l’ordre du jour des réunions de l’état-major et du Cabinet. Car la situation sur le terrain inquiète Jérusalem : en Syrie, les forces de Bachar al-Assad ne cessent de perdre du terrain face aux djihadistes de l’Etat islamique et l’étau se resserre autour des 700 000 Druzes du pays. Le village de Hader, où 25 000 d’entre eux vivent près de la frontière avec Israël, est encerclé depuis mercredi. Tandis que l’Etat islamique menace, plus à l’est, les localités du Djebel druze. Une situation délicate qui pourrait amener Israël à s’impliquer pour la première fois dans le conflit syrien, afin de répondre aux attentes de sa propre communauté druze, forte de 130 000 âmes.

Jusqu’ici pourtant, la position israélienne de non-ingérence dans le conflit syrien a été claire et maintes fois réitérée. L’Etat juif n’a qu’un seul objectif : maintenir le calme le long de sa frontière et préserver ses intérêts sécuritaires.
Pour y parvenir, Israël aurait même pactisé avec le diable. Selon la presse étrangère, Jérusalem aurait passé des accords secrets avec le groupe radical islamiste Jabhat al-Nosra, considéré comme une branche syrienne d’al-Qaïda. Ainsi, Tsahal n’est pas intervenu lorsque le Front al-Nosra s’est emparé de presque toute la région frontalière. Ceci expliquerait également pourquoi le groupe salafiste ne s’en est pas pris aux Druzes vivant dans plusieurs villages sur le versant syrien du mont Hermon.
Mais cette politique de raison, qui, en dépit de ses aspects éthiques discutables, pousse l’Etat juif à coopérer avec les groupes islamistes à la frontière syrienne, pourrait bientôt changer, face à la demande d’intervention en Syrie de plus en plus pressante de la part des Druzes israéliens. « Je suis extrêmement préoccupé par la détérioration de la situation de nos frères druzes en Syrie », a déclaré la semaine dernière le député druze Ayoub Kara, vice-ministre de la Coopération régionale. Leader de la communauté druze en Israël, membre du Likoud, Kara a assuré être en contact permanent avec ses homologues druzes en Syrie. « Je suis moins inquiet de la situation sur le mont Hermon que je ne le suis pour celle du Djebel, (où vivent 800 000 Druzes) », a-t-il souligné dans un entretien au Jerusalem Post. « Jusque récemment, l’Etat islamique n’avait pas osé approcher les localités druzes du district de Suwayda, mais désormais ils avancent avec des tanks et des véhicules blindés (volés à l’armée irakienne N.D.L.R.) et menacent notre communauté. » Selon les informations dont dispose Israël, les djihadistes ont déjà commencé à faire régner leur terreur sur la communauté druze : plusieurs dizaines d’entre eux, femmes et enfants, ont été capturés, et la plupart d’entre eux, brûlés vifs ou décapités.

Qui va sauver les Druzes ?

Pour survivre et prospérer, quel que soit le pays où ils résident, les Druzes n’ont eu d’autre choix que de toujours chercher à s’attirer la protection des gouvernements locaux, faisant preuve en échange d’une loyauté irréprochable. C’est le cas en Israël, où les Druzes sont nombreux dans les rangs de l’armée et de la police. Idem en Syrie et au Liban.
Cependant, l’armée de Bachar al-Assad se montre désormais moins encline à protéger cette minorité. Et ce pour plusieurs raisons. La première, d’ordre pratique, est due au fait que les forces du régime cèdent de plus en plus de terrain aux rebelles, font face à de nombreuses défections et se trouvent affaiblies. La seconde, politique, est la conséquence du refus des Druzes d’envoyer 27 000 de leurs jeunes au sein de l’armée syrienne pour remplacer les soldats morts, blessés ou déserteurs.

Se sentant plus fragilisée que jamais, la communauté druze est bien décidée à se défendre et voit actuellement ses forces vives s’entraîner avec des vétérans druzes de l’armée syrienne. « Le problème est qu’ils manquent cruellement d’expertise et d’équipements », s’inquiète Ayoub Kara. « Ils sont donc à la recherche de tous les soutiens possibles. » Concernant une aide éventuelle d’Israël, Kara se montre circonspect : « Il est délicat pour moi de répondre à cette question. En tant que membre du gouvernement, je connais l’impact de mes propos et je sais qu’ils peuvent être repris et déformés. Ma position m’invite donc à la prudence. Néanmoins je peux dire que les Druzes sont prêts à recevoir tous les soutiens d’où qu’ils viennent. J’affirme également qu’ils sont nos frères et que la communauté druze d’Israël ne peut pas rester inactive alors que leur destin est en jeu. » Et le vice-ministre de rappeler les mots du général Amir Eshel, commandant de l’armée de l’air israélienne. Alors qu’il s’entretenait avec le chef spirituel des Druzes israéliens le sheikh Mouwafaq Tarif en 2014, ce dernier avait déclaré : « Notre alliance avec les Druzes ne s’arrête pas à la frontière. »
On peut donc présumer que si la communauté druze de Syrie devait faire face à une menace existentielle, Israël n’aurait d’autre choix que d’agir pour la défendre, en utilisant probablement ses forces aériennes. Et si jamais Jérusalem hésitait à intervenir, la communauté druze d’Israël serait là pour lui rappeler sa promesse.

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