La chute des géants

La faillite du multimilliardaire Nohi Dankner signe le déclin des magnats de la finance et sonne le glas des monopoles en Israël

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January 8, 2017 15:35
Nohi Dankner, un ex-banquier condamné à deux ans de prison

Nohi Dankner, un ex-banquier condamné à deux ans de prison. (photo credit: REUTERS)

L’annonce n’a laissé personne indifférent. Le 5 décembre dernier, Nohi Dankner a été condamné à deux ans de prison et une amende de 800 000 shekels pour délit d’initiés. Il a été contraint de démissionner de BID Development, la société de gestion de portefeuille qu’il a dirigée avant de la mener à la ruine : d’une valeur de 10 milliards de dollars il y a encore dix ans, celle-ci a été précipitée au bord de l’insolvabilité.

Nohi Dankner, 62 ans, était pourtant l’un des entrepreneurs les plus emblématiques du monde des affaires israélien. Charismatique, autoritaire, intelligent, beau gosse avec un air à la Alec Baldwin, ce golden boy incarnait toute une époque ; celui du Zeitgeist avec un faible pour le capitalisme décomplexé, le goût du risque et des gros profits, et une inclination pour l’argent facile. Mais une fois atteintes les cimes de la célébrité, le magnat s’est trouvé rattrapé en plein vol par les démêlés tant financiers que judiciaires avec, à la clé, des peines de prison ferme.

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La loi des séries ?

Dankner n’est pas le seul à essuyer un cuisant revers de fortune. Dans la semaine de sa condamnation, le même tribunal de Tel-Aviv a ordonné la mise sous séquestre des actifs d’un autre magnat des affaires israélien, Eliezer Fishman. Agé de 73 ans, le président déchu de la Jerusalem Economy Corporation et propriétaire du quotidien économique Globes, comptabilise 4,5 milliards de shekels de dettes et 196 millions de shekels d’arriérés d’impôts, ce qui a mené l’administration fiscale à réclamer sa mise en faillite. En juin, le magnat de l’immobilier Moti Zisser, fondateur de plus de 50 centres commerciaux en Europe et en Israël, est mort d’un cancer à l’âge de 61 ans après avoir perdu ses entreprises phares Elbit Imaging et Europe Israel, qui croulaient, elles aussi, sous les dettes. La mise sous séquestre de son opulente villa de Petah Tikva avait couronné sa faillite.

Autre chute emblématique : celle d’Ilan Ben-Dov, l’ex-président de Scailex Corp., successeur de l’acteur majeur du high-tech Scaitex, congédié par le conseil d’administration de l’entreprise en 2014.
En août 2009, celui-ci avait acquis le contrôle de la société de télécommunications Partner pour
5,3 milliards de shekels, soit l’une des transactions les plus importantes jamais enregistrées sur le marché israélien, qui s’est finalement soldée par une revente au rabais. Cet achat par endettement avait été financé en partie par la banque Leumi qui a ensuite poursuivi Ben-Dov pour 62 millions de shekels d’impayés, et obtenu la saisie de ses parts dans la société ainsi que celle de ses propriétés et de ses différents comptes bancaires. Bien que moins spectaculaire, la chute du magnat du diamant Lev Leviev a également marqué les esprits, après l’effondrement d’Africa Israel, la société holding dont il avait promis de doubler la valeur sur le marché boursier pour atteindre les 7 milliards de dollars. Les détenteurs des obligations lui ont réclamé 3,2 milliards de shekels d’impayés.
Les sagas de ces entreprises, riches en rebondissements spectaculaires, témoignent de la fin d’une époque : l’entrepreneur-roi, héros du capitalisme post-socialiste, n’est plus à l’abri d’un destin funeste, à l’image de tout spéculateur boursier ordinaire.

La tribu Dankner


Cela dit, le cas de Nohi Dankner est unique en raison de sa dimension familiale. Le cousin de ce dernier, Danny Dankner, ancien président de la banque Hapoalim, est également un magnat détrôné condamné par la justice. Tous deux sont des nantis biens nés, au contraire des autres barons déchus qui étaient eux des self-made-men, des hommes qui avaient gravi par eux-mêmes les échelons du succès.

Les origines de la tribu Dankner sont enracinées dans la Palestine ottomane. Meir, l’arrière-grand-père de Nohi, s’est illustré en rejoignant les fondateurs de Petah Tikva, après que des voleurs aient assassiné son père en sa présence dans la scierie familiale en Autriche-Hongrie. Le fils de Meir, Moshe, qui était donc le grand-père de Nohi, a décroché pour sa part une franchise de l’empire du diamant De Beers, et a mis sur pied une usine de 100 employés à Netanya, une ville fondée par le frère de Moshe, Oved Ben-Ami, et qu’il a dirigée pendant près de 40 ans. En 1957, Moshe a acheté le principal producteur de sel israélien, Melah Haaretz, que James Rothschild destinait à l’Etat juif. Il a partagé son empire, basé sur le sel et les diamants, entre ses 11 enfants issus de ses deux mariages : les six enfants de sa première femme ont hérité du commerce de diamant, et les cinq de sa seconde épouse se sont partagé le reste.

C’est ainsi que l’une des premières sociétés de holding familiale d’Israël, Dankner Investments, a prospéré en restant dans les mêmes mains, accroissant régulièrement ses actifs qui allaient de l’immobilier aux industries chimiques. Au cours de l’âge d’or de la dynastie, tandis que le pouvoir se transmettait à la génération suivante – celle du père et des oncles et tantes de Nohi – l’oncle Shmouel s’est imposé comme principal décideur. Les frères et sœurs possédaient des parts égales dans la holding, mais confiaient la direction de leurs affaires à trois d’entre eux : l’un dirigeait l’industrie du sel, l’autre les entreprises chimiques, et Shmouel gérait tout le reste. Agé aujourd’hui de 86 ans, celui-ci aura prouvé, au fil de son règne, sa capacité à saisir le cours de l’histoire pour asseoir son sens des affaires. Dans les années 1980, alors que les prémices du câble émergeaient en Israël, Shmouel a investi dans l’opérateur de câble Matav ; dans le sillage du développement économique du pays, il a également créé Dor Energy, futur célèbre fournisseur de carburant. Puis, au fur et à mesure que l’immigration russophone s’accélérait, il a intensifié la construction de quartiers entiers, avec des tours de bureaux et des centres commerciaux ; et tandis que le communisme commençait à battre de l’aile, il a pris la tête d’un consortium international orchestrant la privatisation du réseau téléphonique polonais. Justifiant sa décision d’investir en Pologne, l’oncle Dankner avait déclaré qu’il recherchait une économie postcommuniste appelée à se développer considérablement, mais disposant en prime d’un système judiciaire fiable. Les no man’s lands juridiques à l’est de la Pologne n’étaient en revanche pas de ceux où le magnat comptait faire son beurre.

Grandeur et décadence

A mesure que le nouveau millénaire se profilait, et que la relève faisait entendre ses premiers balbutiements dans la salle de réunion du groupe, l’équilibre entre prise de risque et prudence si caractéristique de Shmouel Dankner a connu ses premières interférences.

Il était admis que parmi les 16 cousins qui appartenaient à la nouvelle génération, Nohi, un avocat prospère d’une quarantaine d’années, était le mieux qualifié pour diriger l’empire. La question était de savoir dans quelle direction. Nohi et son cousin Danny avaient envie de faire leurs armes dans le milieu bancaire, au grand dam de l’oncle Shmouel, qui désapprouvait cette décision. En 1997, les deux téméraires ont donc acheté, par le biais de Melah Haaretz, une participation de 11,6 % dans la banque Hapoalim, à hauteur de 1,4 milliard de shekels. Pour l’empire familial qui jouissait d’une harmonie parfaite depuis plus de 40 ans, c’était le début de la fin. Deux ans plus tard, Nohi et Shmouel ont connu une rupture fracassante, l’oncle rachetant les actions de son neveu pour 100 millions de dollars ainsi que celles du père de Nohi, Yitzhak.

Nohi et Danny formaient un duo de sabras, mondains et ambitieux qui avait pris ses distances avec la tutelle familiale et ses contraintes. 2003 a été l’année du grand coup de poker de Nohi avec l’achat de BID Development, et 2007, le point culminant de l’ascension de Danny, avec sa nomination comme président de la banque Hapoalim. Des deux comètes, Danny est celle qui se sera consumée le plus vite. A peine deux après sa nomination, il a été contraint à la démission par Stanley Fisher, le gouverneur de la Banque d’Israël de l’époque.

Bien que cette décision au caractère interventionniste exceptionnel n’ait pas été officiellement justifiée, elle sera largement considérée comme ayant été dictée par le professionnalisme et la prudence. Hapoalim, à ce moment-là, connaissait en effet une zone de fortes turbulences, prise entre la crise des subprimes, le risque d’acquisitions imprudentes de banques ukrainiennes et russes, et l’éviction du conseil d’administration d’Amir Barnea, administrateur public et économiste respecté, mais qui s’était apparemment montré trop curieux.

La prison est venue entériner la chute de Danny Dankner, condamné en 2013 pour s’être accordé un prêt personnel auprès de la banque qu’il dirigeait, et pour avoir octroyé des faveurs bancaires à un partenaire commercial turc, sans en informer son conseil d’administration. Sa peine d’un an d’incarcération a finalement été ramenée à huit mois ferme dont il purgera effectivement six mois, avant d’être de nouveau condamné à deux ans d’enfermement pour corruption et blanchiment d’argent dans l’affaire Holyland.

Chronique d’une ruine annoncée

Le processus qui a entraîné la ruine de Nohi Dankner est sensiblement différent. Les grandes manœuvres de cet ancien commandant du renseignement de l’armée de l’air ont toujours été motivées par une volonté d’anticiper les grandes évolutions de l’économie israélienne.

La première de ces cibles d’investissement a été le secteur du voyage. Dankner avait de bonnes raisons de croire que cette industrie connaîtrait une envolée majeure, à la faveur du développement de la classe moyenne israélienne et de l’ouverture à la concurrence de nouvelles routes aériennes. C’est ainsi qu’est née Ganden Tourism and Aviation, une entreprise avec laquelle il a acheté Israir, une compagnie low cost qui s’est mise peu à peu à rivaliser avec El Al, même sur les long-courriers. C’est ensuite par l’entremise de Ganden que Dankner rachète la BID en 2003 à la famille Recanati, un investissement qui semblait lui aussi tomber à point nommé, compte tenu du fait que cette holding avait grandement souffert de la deuxième Intifada.

Lorsque les téléphones portables ont commencé à se généraliser, Dankner, vétéran des services de renseignement, a saisi les opportunités offertes : il a diversifié les investissements au sein de Cellcom et vendu ses actions à Wall Street, consolidant ainsi sa domination sur le marché israélien, tout en se renflouant d’argent frais. L’empire Dankner a également intensifié sa présence au sein des ménages israéliens par le biais de l’industrie du commerce de détail. Déjà propriétaire de la chaîne de supermarchés Shufersal, leader sur le marché, il a acheté la troisième société à la tête de cette industrie, Clubmarket, qui battait de l’aile, pour les faire fusionner, consolidant ainsi son monopole sur le secteur de la grande distribution. Le magnat a ensuite acheté le conglomérat Koor à la famille Bronfman, qui comprenait le centre high-tech ECI et le géant de la protection des cultures Makhteshim-Agan. A ce moment-là, la valeur totale des entreprises de Dankner était estimée à environ 100 milliards de dollars, ce qui faisait de lui le plus puissant des hommes d’affaires israéliens. Dankner avait réalisé des investissements sensés. Il alimentait ses affaires de liquidités nouvelles en remettant en selle d’anciens avoirs tels que les actions de Scaitex et de la banque Discount, et en se débarrassant rapidement des sociétés déficitaires en les passant par pertes et profits.

S’il avait été capable d’un soupçon de retenue, le magnat aurait pu survivre aux bouleversements des années suivantes en faisant le dos rond ; seulement son appétence pour les affaires l’a irrésistiblement entraîné vers de nouvelles aventures, tandis qu’il anesthésiait l’officier du renseignement qui se trouvait en lui.

Les trois tsunamis

Dankner n’a pas vu venir les trois tsunamis qui ont secoué le monde des affaires. Le premier a été la crise des subprimes. Au printemps 2007, Dankner et le magnat de l’énergie Yitzhak Teshuva ont fait l’acquisition de l’hôtel casino New Frontier à Las Vegas. Leur objectif était de le démolir afin de construire à la place une réplique à 5,7 milliards de dollars du fabuleux Plaza Hotel Teshuva de Manhattan. La phase de démolition s’est déroulée sans problème. Mais le moment choisi pour la reconstruction a coïncidé avec les premières secousses à Wall Street : avec un marché immobilier dans le rouge, le marasme ambiant a finalement eu raison du projet. Un véritable fiasco qui a coûté à Dankner 300 millions de dollars.

La deuxième erreur d’appréciation qui lui a été fatale touche au secteur bancaire suisse. Après avoir dépensé près de 7 milliards de shekels pour une participation de 3,24 % dans le Crédit Suisse, la deuxième plus grande banque helvétique, Dankner semblait à l’abri, même après la crise de Wall Street. Le problème est que les autorités de divers pays, sous la houlette des Etats-Unis, ont enquêté sur la complicité présumée du Crédit Suisse dans les évasions fiscales de ses clients, des allégations qui ont fini par être justifiées. Dès que les résultats de l’enquête ont commencé à filtrer, la valeur des actions de la banque a dégringolé, s’effondrant de 60 à 20 francs suisses en deux ans. L’échec de Dankner dans les Alpes a fait écho à celui du Nevada.

Mais la pire erreur de jugement de l’entrepreneur israélien s’est produite dans sa propre patrie. L’éruption du mouvement de protestation sociale à l’été 2011 a attiré l’attention de l’opinion publique sur les monopoles, tenus pour responsables de l’augmentation des prix à la consommation. Dankner a alors joué son va-tout dans deux domaines : les supermarchés et les téléphones portables. Or, la nouvelle susceptibilité des consommateurs faisant fuir les clients, cela a engendré une sévère pression pour contenir les prix tout en grevant les revenus de Shufersal. Pire encore, les pressions exercées par les politiciens, nouvellement motivés pour imposer la concurrence, ont finalement abouti à la restructuration du marché des communications mobiles, ce qui a entraîné une réduction très nette des bénéfices de Cellcom.

Avec toutes ces tempêtes qui s’accumulaient sur son empire, il est clairement apparu que les investissements de Dankner à l’étranger avaient été disproportionnés. La société de portefeuille exempte de dettes qu’il avait rachetée était désormais redevable de quelque 2 milliards de shekels. Pour sauver sa position, le milliardaire a pris le taureau par les cornes et décidé de vendre à nouveau des actions. Problème : son entreprise se trouvant dos au mur, Dankner a eu la faiblesse d’opter pour une porte de sortie malhonnête, le délit d’initié, alors que l’un de ses collègues avait acheté des actions la veille de leur vente publique sur le marché à un prix artificiellement gonflé. Son audition par la commission d’enquête ne s’est pas fait attendre, de même que son renvoi de la BID.

Autant l’ascension des sommets opérée par Nohi Dankner a été un coup de maître dans la veine de ceux des magnats de son temps, autant sa chute fut un morceau d’anthologie qui s’inscrit dans le sillage d’une époque. Tous ses pairs ont déjà fait des emprunts excessifs et des investissements malheureux – y compris Yitzhak Teshuva. Celui-ci ne doit son sauvetage que grâce aux découvertes de nappes de gaz au large des côtes israéliennes. Il faut aussi souligner que le génie des affaires qui caractérisait ces magnats a bénéficié d’une décennie de privatisations qui a rendu possible cet âge d’or des entrepreneurs, les auréolant au passage d’une sagesse dont les gouvernements sont cruellement privés. Cette époque est maintenant révolue, car tous ont appris à leurs dépens que contrairement à la déclaration mémorable de Michael Douglas dans le film Wall Street, la cupidité ne paye pas, même pour les barons de la finance.

Or les Dankner étaient d’une origine sociale différente. Nohi et Danny sont nés avec des cuillères en argent dans la bouche, au contraire des autres magnats déchus. Les parents de Moti Zisser, survivants de la Shoah, étaient pauvres. Eliezer Fishman, arrivé de Russie à l’âge de cinq ans, a vécu avec ses parents dans un camp d’immigrants. Lev Leviev, immigré de Boukhara, a travaillé dès l’âge de 15 ans comme apprenti à la coupe de diamant et Ilan Ben-Dov, élevé très modestement dans le sud de Tel-Aviv, vendait des figues barbarie aux passants. Cela peut expliquer pourquoi les Dankner n’avaient pas les défauts des nouveaux riches. Leviev par exemple, doté d’un goût certain pour les demeures somptueuses, a fait des acquisitions compulsives de terrains – incluant l’achat d’un manoir de 70 millions de dollars dans le quartier de Highgate à Londres, et d’un terrain de 61 millions de shekels à Savyon, qui compte parmi les plus grandes propriétés privées d’Israël. N’ayant pas connu la misère, les Dankner n’ont quant à eux jamais éprouvé le besoin d’impressionner qui que ce soit en exposant leur richesse de façon ostentatoire. Leur seule faiblesse : avoir voulu être de plus gros poissons que l’oncle Shmouel. 

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